CHAPITRE VII PROVENGE
Le contingent des mots provençaux rivalise, chez Rabelais, avec l'apport du Languedoc. Les îles d'Hyère (« mes isles Bières^ anticquement cfictes Stœ:hades »), situées sur la côte du département du Var, couvertes de bois de pins et de chênes, étaient un de ses séjours favoris. Il y a souvent herborisé et y a recueilli maint nom de végétaux, d'oiseaux et surtout de poissons particuliers à la Provence (i). Il en a tiré en outre toute une provision de mots locaux :
Avalisque, terme de sorcellerie, disparaître sous l'effet de l'exorcisme (1. V, Prol.) : « Avalisque, Sathanas! ».
Badaud, bouche-bée, nigaud, sobriquet que Rabelais donne aux Parisiens, comme on le fait, dans le Midi, aux gens de Tarascon, du Paradou, etc. (voy. Mistral). Rabelais en a tiré le diminutif badelory (nom chez lui d'un cuisinier) et son dérivé badelorié qu'il applique à Panurge (1. III, ch. xx) (2).
Badin, avec le double sens de « sot » (synonyme de badaud) et de personnage comique (3) : « ... le personnaige du Sot et du Badin » (1. III, ch. xxxvii).
Bailliverne, baliverne, les deux formes dans Rabelais, la première dans Gargantua (ch. xxiv : « beaulx bailleurs de baillivernes »), la deuxième dans Pantagruel (ch. xxxiv) : « ... balivernes et plaisantes mocquettes ».
(i) Voy. notre Hist. Nat. Rab., p. 285 à 288, 299 à 3o2, et Soy à 3 12.
(2) Dans la deuxième édition de son Dictionnaire, Robert Estienne insère cette synonymie : « Badault^ badelori, badin, Ineptus » ; et Henri Estienne d'ajouter (Apologie, ch, m): » Badaiit, que le vulgaire en quelques lieux appellent badlori... ». On lit badelory, épithète donnée au mari zélé, dans une pièce facétieuse du Recueil de Montaiglon, t. III, p. 173 (« Les Secretz et Loix du Mariage »).
(3) Avec ce sens, le vocable remonte au xv* siècle. Le poète champenois Guillaume Coquillart l'applique aux avocats légers (Poésies, t. II, p. 81).
IQO ELEMENTS LINGUISTIQUES
L'expression « bailleur de baillivernes » se lit déjà dans Pathelin, d'où Rabelais l'a tirée ; mais la double forme et l'emploi fréquent méritent d'être retenus. La variante primitive bailliverne est le reflet du provençal baiuenio^ étincelle, bluette (d'où la notion de « sornette »).
Balladin, baladin, danseur (1. IV, ch. xxxviii) : « Les Bretons balladins daLUSdiUs leurs trioriz ». Henri Estienne attribuait à tort ce mot à l'italien (i).
Boucquer, baiser par force (1. IV, ch. li) : « Il fault que tous Ro5's... vieignent là boucquer et se prosterner à la mirificque pantophle ». Du prov, boucà, appuyer la bouche contre, bouquer, Cette expression se lit également chez Brantôme avec son sens dérivé de « se soumettre » (2).
EspeiTuquet, qui porte des boucles frisés, dans ce passage unique (Pant. Progn., ch. v: « ... prelinguans, esperruquets , clercz de greffe... ». Cette forme du mot est particulière à Rabelais (3), répondant à son synonyme espei'lucat, dont use Menot (4) et plus tard Henri Estienne (5), qui l'explique par le latin calamistratus, frisé au petit fer. Mais cette acception est à coup sûr secondaire. Le sens primordial est (comme celui du prov. esperlucai), qui a les yeux bien ouverts, éveillé, gai, vif (synonyme du gascon escarbillat). C'est le moyen français perruquat ou perruquet (6), porteur de perruque, mignon, qui a influencé et modifié la forme et le sens du mot provençal, au cours du xvi' siècle.
Faribole, bourde, synonyme de baliverne et de billevesée (deux
(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. i38.
(2) Œuvres, (t. I, p. 21) : « Il fallut que le landgraff Philippe de Hesse vint boucquer, et se rendre prisonnier à sa miséricorde ».
(3) On la lit aussi dans les Propos rustiques de du ¥aï\, qui l'a tirée de Rabelais.
(4) Sermones quadragesirriales, i52ri, fol. i3i v": « Ils estoient mignons, frisques, csperliicat^ : erant compti, nitidi, calamistrati, bien accoustrez ». Dans l'éd. de i522, esperlucat est remplacé par esperruquct. Cf. Rev. Et. Rab., t. X, p. 427.
{b) Apolof^ic,\. II, p. i32.
(6) Cf. Montaiglon, Recueil, t. I, p. 307 (« Les Souhaitz du monde »), du mignon de cour :
Très bien pignc, perruque tcstonncc, Estre appelle par bruyt et renommée Le principal des m\u,nons perruquet:^.
Voy., pour d'autres passages, Rev. Et. Rab., t. X, p. 271 à 274.