GASCOGNE ET LIMOUSIN IQ
duire des effets comiques. Telle la fin du Prologue du Gargantua (i) et de celui de Pantagruel (2).
Une imprécation burlesque analogue est poussée ailleurs par Gratianauld, de Saint-Sever. Il s'agit d'un Gascon et d'un aventurier, furieux tous deux après une perte au jeu, et qui, au lieu de se battre, finissent par boire ensemble, parce que le temps et le sommeil leur ont fait oublier leur malheur.
Voici d'abord la provocation du Gascon : « A l'issue du berland davant tous ses compaignons disoit à haulte voix : Pao cap de bious, hillots^ que mau de pippe bous tresbyre: ares que pergudes sont les mies bingt et quouatte baquettes, ta pla donnerien picz, trucs, et patacz. Sey degun de bous aulx, qui boille truquar ambe iou à beU embis? » (3) (1. III, ch. xlii).
Comme personne ne répondait à son défi, il s'est endormi. Cependant, provoqué à son tour par un aventurier, notre Gascon de répondre : « Cap de sainct Arnault, quau seys tu, qui me rebeilles? Que mau de taoverne te gyre. Ho, Sainct Siobé, cap de Guascoigne, ta pla dormie iou, quand aquoest taquain me bingut estée. Hé^ paovret, ïou te esquinerie ares que son pla reposât. Vayne un pauc qui te posar com ïou, pouesse truqueren (4). Avecques l'oubliance de sa perte il avait perdu l'envie de çombatre ».
(i) « Or esbaudissez vous, mes amours, et guayement lisez le reste tout à l'aise du corps, et au profit des reins. Mais escoutez, viet^ daines, que le inaulubec vous trousque : vous soubvienne de boyre à my pour la pareille : et je vous plegeray tout ares metys », c'est-à-dire : Ecoutez, mes bons bougres, que le chancre' vous tourmente... et je vous repondraisur l'heure, à l'instant même.
(2) « Pareillement le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le maulubec vous trousse», c'est-à dire : que l'épilepsie vous estropie, que la foudre et le chancre vous fasse tordre...
Et sous une forme plus comique encore dans le xie chapitre du Gargantua: « Et sabet![ quoy, hillot^, Que mau de pipe vous byre... », c'est-à-dire : Et savez-vous quoi, mes enfants? Que le mal du tonneau (l'ivresse) vous tourmente...
(3) « Tête-bœuf, mes gars, que le mal du tonneau (l'ivresse) vous fasse tordre! Maintenant que j'ai perdu mes vingt-quatre vachettes (petites pièces de monnaie gasconne), je n'en donnerai que mieux des coups, des horions et taloches. Y a-t-il quelqu'un de vous autres qui veuille se battre avec moi de franc jeu?»
(5) « Tête de Saint-Arnaud, qui es-tu, toi qui me réveilles ? Que le mal de taverne te tourmente 1 Ho! Saint-Sever, patron de la Gascogne, je dormais si bien quand ce vilain est venu me réveiller. Hé ! malheu-
En dehors de ces échantillons complets de langage, on lit chez Rabelais nombre de termes gascons qui méritent d'être mentionnés :
Bandouillier, bandoulier, brigand des Pyrénées (1. IV, ch. xxxvi), terme déjà relevé (i). Monluc, Guillaume Bouchet, Brantôme s'en sont servis.
Cahal, capital (1. III, ch. xv); « 11 me y va du propre cabal. Le sort, l'usure et les interestz je pardonne ». Mot gascon.
Caleil, lampe rustique, en fer ou en laiton, munie d'une queue et d'un crochet qui sert à la suspendre (1. II, ch. xxxii) : «... n'y avoit plus d'olif en ly caleil ». C'est le gascon calei^ connu aussi ailleurs: « Toulous. calel, lampe à queue, chaleu, comme l'appellent les Bourbonnais » (Doujat). En Poitou et en Saintonge, chaleuil, anciennement chaleil, dans un document de 1457 : « Le baston à quoy l'on pend le chaleil ».
Estropiât, estropié (1. III, ch. 11 : « les estropiâtes et les souffreteux »), du gasc. estroupiat, qu'on lit chez Montaigne sous la forme stropiat.
Guavache, gavache, rustre (1. III, ch. xxxvii), sobriquet que les Gascons donnent aux Espagnols et que les Espagnols rendent aux Béarnais. Ceux-ci l'appliquent aussi aux montagnards et aux étrangers.
Gouge, jeune fille, sans nuance défavorable (1. I, ch. m : « belle gouge et de bonne troigne »), comme en Gascogne et Béarn. On lit déjà le mot dans Guillaume Coquillart (t. I, p. 154):
Tellement que sur toutes gouges Elle semblera la plus franche...
mais il n'est nul besoin que Rabelais ait connu le poète champenois.
Hillot, forme gasconne du langued. Jîlfiol, filleul, mot employé souvent par Rabelais au sens de « compagnon, gars », mais qui a, chez Marot et Des Périers, l'acception de mauvais
reux ! je t'éreinterai maintenant que je suis bien reposé. Va-t-en un peu dormir comme moi ; après cela nous nous battrons ».
Le D"" Albarel s'est occupé de ce discours gascon de Gratianaud (Bu/letin du Comité archéologique de Narbonne, t. IX, 190G, p. 78 à 88). Suivant lui, les phrases sont gasconnes, mêlées de mots languedociens. iMais l'auteur oublie que le fond de l'un et l'autre parlers renferme des vocables communs. Quoi qu'il en soit, il est malaise d'en juger à la distance de quatre siècles.
(i) Voy. ci-dessus, t. II, p. 87.