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IV. — Contes facétieux

Les Fabliaux du Moyen Age appartiennent au genre facétieux. Rabelais en a connu quelques-uns, par exemple le fabliau du Pays de Cocagne, auquel il a emprunté ce détail caractéristique :

Le païs a a nom Coquaigne, Qui plus i dort, plus i gaaigne :

Cil qui dort jusqu'à midi, Gaaigne cinc sols et demi...

(Ed. Méon, t. IV, p. lyS).

qu'il a inséré dans son conte de Gorgias (1. II, ch. xxxii). Pantagruel, pour préserver son armée d'une petite pluie, la couvre de sa langue (2). Alcofribas, qui monte dessus, entre dans la

(i) « Et de ceste race [des bossus] issit Esopet, duquel vous avez les beaux faicts et dicts par escrits » (1. II, ch. i), Et ailleurs : « En ce matin j'ai trouvé un bonhomme qui, en un bissac, tel comme celui d'Esopet, portait deu-v petites fillettes... » (1. II, ca. xv).

(2) Trait également traditionnel, suivant lequel le chef d'une armée protège ses fidclcs contre la pluie en les couvrant de sa langue. Cf. Rev. Et. Kab., t. IV, p. 179, et Passion de Sémur (éd. Roy):

3324. Jobridam, le roy d'Esnaye,

Qu'il mccioit bien soulx sa narric, Quant il pleut, cent hommes en l'ombre.

bouche de Pantagruel. II y découvre tout un monde, s'y entretient avec un planteur de choux et y gagne quelque peu d'argent : « Sçavez vous comment ? A dormir, car l'on loue les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour, mais ceulx qui ronflent bien fort, gaignent bien sept solz et demy ».

Le long épisode de Quaresme prenant (1. IV, ch. xxix à xlii) contient plus d'un souvenir du fabliau « Bataille de Karesme et de Charnage » du xiii° siècle. Dans cette longue satire, qui prend souvent l'allure du conte populaire, Rabelais ne se borne pas à tracer le portrait du roi de l'Ile de Tapinois ; il en fait ressortir les multiples aspects, physiques et moraiix. Il passe ensuite à l'Ile farouche, « anticque manoir des Andouilles », ennemies déclarées de Carême-prenant, où l'on trouve encore, çà et là, des traits traditionnels.

C'est toujours au genre facétieux qu'appartient chez Rabelais la dispute de Panurge et de l'Anglais : « Comment Panurge feit quinaud l'Anglois qui arguoit par signes » (1. II, ch. xviii). Ce thème — argumentation par gestes équivoques — est un des plus répandus. On le trouve dans tous les pays, en Orient comme en Occident.

En Allemagne, par exemple, c'est la controverse de Rosenblût avec un juif (i) et, dans V Histoire d'Ulespiegel, la discussion a lieu entre ce personnage et le bouffon du roi de Pologne. Les personnages seuls varient : l'action essentielle est partout la même.

Rabelais, ici comme ailleurs, n'a fait qu'emprunter à une tradition orale un sujet qu'il a dramatisé à sa manière.

Une autre divination par signes est celle des cloches de Varennes, dont Panurge tire un oracle favorable (1. III, ch. xxvii):

Escoute (dist Frère Jan) l'oracle des cloches de Varenes. Que disent elles? Je les entends (respondit Panurge). Leur son est, par ma soif, plus fatidicque que des chauldrons de Jupiter en Dodone. Escoute : Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t'en trouveras, veras, veras. Marie, marie.

Mais Panurge entend à nouveau ces mêmes cloches et cette fois l'augure est tout différent (1. III, ch. xxviii) :

(i) Voy. Reinhold Kôhler, dans Germania, t. IV, p. 482, et Toldo, Rev. Et. Rab., t. II, p. 40 à 43.

Escoute que me disent les cloches à ceste heure que sommes plus< près. Marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct: tu t'en repentiras, tiras, tiras: coqu seras.

Ce thème se retrouve dans la littérature indigène. Dans la Farce joyeuse de Robinet^ une veuve très perplexe se demande si elle doit ou non épouser Robinet aussitôt après les obsèques de son mari.

Pour échapper à l'éloquence du prétendant, elle lui déclare :

Car de la première nuictée, Qu'on sonnoit pour le trespassé, Dont le deuil n'estoit pas passé, Je ouys bien de nostre maison Les cloches disant en leur son, Incessamment ce me sembloit :

Pren ton valet 1 Pren ton valet.

C'est moy! C'est moy 1 C'est moy 1 (i)

Dans les traditions populaires, les cloches jouent d'ailleurs souvent un rôle fatidique {2).

Une troisième manière de deviner par signes, cette fois par l'intermédiaire d'un muet — le Na^clecabre de Rabelais (1. IIl, ch. xx) — est également d'origine traditionnelle (3).

Au même courant oral appartient le jui^-ement de Seigny Joan (1. m, ch. xxxvii), anecdote du Fumet de rôti payé au son de l'argent, dont on a récemment publié une version du xv® siècle: « De Guillaume de Tignonville, prevost de Paris, du jugement joyeux et raisonable qu'il feist pour rire (4) ». Cette historiette que raconte également du Fail dans le xxxi® chapitre des Contes d'Eutrapel, se lit déjà dans une nouvelle italienne du xui" siècle, et on en retrouve des traces jusque chez les Tarn ^uls et les Khmères (5). Il est parfaitement oiseux de s'at-

(i) Choix de Farces, Sotties et Moralités, publié par Mabille, Nice, 1872, t, I, p, 2G8. Voy. Kruper, p. 43, Même historiette chez le prédicateur Jean Raulin, dans son Itincrariutn Paradisi, Paris, 1624 (cité dans Marty-Lavcaux, t. IV, p. 247).

(2) Paul Sébillot, Folklore de France, i. IV, index (v cloches). Voy., sur les voix des cloches, Lm. Philipot, dans Rev. Et. Rab., t. IX, p. 388 et suiv.

(3) Voy. Toldo, /t!t'v. Et. Rab.,:.. I, p. 23 et suiv. et t. II, p. 40 et suiv.

(4) Krnest Langlois, ibid., t. I, p. 222.

(5) Toldo, Rev. Et. Rab., t. I, p. i3 et suiv. : La fumée du rôti.

tarder à ces itinéraires folkloriques. En ce qui touche Rabelais, il suffît de constater qu'il a puisé dans la tra .ition orale indigène. Il s'est borné à attribuer l'anecdote à Seigny Joan(i), « fol insigne de Paris, bisaïeul de Caillette ».

C'est de la même source que découle la facétie de l'Anneau (VHans Carvel (1. III, ch. xxvui), autre conte tombé, comme nous dirions aujourd'hui, dans le domaine public. La xi® des Cent Nouvelles nouvelles le donne sous le titre « Encens au diable », et le cxxxiii^ des Facéties de Pogge sous celui de « Visio Francisci Philelphi ». Mais, comme on l'a récemment observé, « Rabelais voit, dans son personnage, un individu déterminé ; il le présente comme l'orfèvre d'un prince musulman : il le fait jurer par Mahom (2) ». Le roman donne aussi un nom au mari. Il en fait le grand joaillier du roi de Mélinde.

Le conte du géant Bringuenarilles, habitant de l'île de Tohu, a de même un caractère facétieux (3). Rabelais a tiré du Disciple de Pantagruel (1538), avec quelques détails qu'il a utilisés librement, le nom de ce géant qui signifie dans l'ancienne langue « fend-naseaux » Ou matamore : « Le vent de ses narines (rapporte le Disciple) jectoit par terre une tour aussi grosse que l'une des tours de Nostre Dame de Paris ».

Un dernier conte plaisant est celui de la Femme entêtée (1. II, ch. xxxii), dont plusieurs variantes se lisent chez les écrivains du xvi^ siècle (4). C'est le sujet du fabliau: « De la femme

(i) Nom méridional : Messire Jean. Une vieille farce, dialogue de 36o vers en patois dauphinois par Benoit Rigaud (Lyon, i58o), porte ce titre : Seigne Peyre et Seigne Joan. Cf. Petit de Juleville, Répertoire du théâtre comique, p. 236,

(2) J. Plattard, L Œuvre de Rabelais, p. 335.

(3) C'est également le cas de 1' « histoire de Gorgias » (I, II, ch. xxxii), conie de l'invention de Rabelais, mais dont l'allure est franchement populaire (voy. ci-dessus, p. 226).

(4) Montaigne le mentionne {Essais, 1. II, ch. xxxii) :

« J'ay cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de Gascoigne ont quelque prérogative en cela, que eussiez plustost faict mordre dans le fer chauld, que de leur faire desmordre une opinion qu'elles eussent conceue en cholere ; elles s'exaspèrent à l'encontre des coups et de la contraincte : et celuy qui forgea le conte de la femme qui, pour aulcune correction de menaces et bastonnades, ne cessoit d'appeler son mary Pouilleux, et qui, précipitée dans Veau, haulsoit encores, en s'estouffant, les mains, et faisait, au dessus de sa teste., signe de tuer des pouils, forgea un conte duquel en vérité touts les jours on veoid l'image expresse, en l'opiniastreté des femmes »

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obstinée qui appella son mary pouilleux » (i) ou du « Pré tondu » (2). auquel se rattache une farce de l'ancien théâtre : ]J Obstination des Femmes (3).

Ce thème, déjà consi.^né dans les Exempta (4) de Jacques de Vitry, reparaît avec de nombreuses variantes dans les Serées de Bouchet (5), dans le Moyen de paroenir (6), etc. Une des plus jolies est la version de la Merlesse dans le ch. xxxi des Contes d'Eutrapel de du Fail (7).

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