I. — Gargantua aux cheveux de plâtre
La même année quia vu l'apparition de la Clironicque et du Pantagruel, le chanoine angevin Charles de Bourdigné a mis ces curieux vers en tête de sa Légende joyeuse de Maistre Pierre Faifeu ( « Ballade au lysans ») :
De Pathelin n'oyez plus les canticques, De Jehan de Meun la grand jolyveté.
Ni de Villon les subtiles trafficques.
Car pour tout vray ilz n'ont que nacquetté. Robert le Dyable a la teste abolye, Bacchus s'endort et ronfle sur la lye. Laissez ester Caillette le folastre, Les quatre filz Aymon vestuz de bleu, Gargantua qui a chepveulx de piastre:
Voyez les faitz Maistre Pierre Faifeu.
On a fait toutes sortes de suppositions (i) sur cet énigmatique « Gargantua aux chepveulx de piastre », mais aucune n'est satisfaisante. A notre avis, cette appellation renvoie à une représentation plastique, à un rocher anthropomorphe, où l'on croyait apercevoir à distance un géant à cheveux de plâtre. De nos jours, non loin du château de la Roche-Lambert, dans la Haute Loire, un roc qui dessine une tête, vue de profil, porte le nom de Gargantua (2). C'est à une tradition expliquant ce lasus naturœ que semble se rapporter le livret mentionné par Bourdigné sur le même rang que d'autres livres de colportage, tels que Les quatre Fils Aymon, alors que Rabelais établit (comme on le verra) une distinction entre ces diverses productions populaires, suivant leurs origines, orales ou littéraires.
(i) La dernière a été émise par M. Abel Lefranc, dans V Introduction citée, p. xxsii : « Il est vraisemblable que le héros populaire atteignit., un âge très avancé... de là l'allusion de ses cheveux blancs, « chepueulx de piastre ». Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse: « En effet, une pareille comparaison est étrangère à la langue du xvie siècle, laquelle ne connaît que l'expression proverbiale « battre comme plâtre » (voy. Godefroy).
(2) Cf. Sébillot, Gargantua, p. 266, et Folklore de France, t. \, p. 3o
25o FAITS TRADITIONNELS