I. — Coutume soldatesque
Rabelais et les écrivains de la Renaissance font mention
(i) Voy.'Em. Philipot, dans Rcv. Et. Rab., t. IX, p, 394-395.
(2) Idem, ibidem, p. 397 à 399.
(3) « Les fèves qu'on met aux, gasteaux de la leste des Roys », p. 90 et suiv.
d'une curieuse coutume, véritable rite militaire, dont la portée et le sens ont Jusqu'ici échappé aux historiens et aux traditionnistes. Cette coutume semble d'origine germanique, car on la trouve tout d'abord pratiquée par les mercenaires allemands en France, Suisses et Lansquenets. Ceux-ci, avant de charger l'ennemi, baisaient la terre, en jetant derrière eux une poignée de poussière.
Rabelais se sert deux fois de l'expression symbolique baiser la terre. Au sens propre, dans la Sciomachie, à l'occasion d'un simulacre de bataille où les combattants, avant d'en venir aux mains, « se meirent tous à genouils... ayans baisé la terre, soudain au son des tambours se levèrent... ». Et au sens figuré, au Tiers Livre, ch. x, à propos du caractère aléatoire du mariage: « Il se y convient mettre à l'adventure, les œils bandez, baissant la teste, baisant la terre, et se recommandant à Dieu... ».
Avant de rechercher la source de cette pratique militaire, recueillons les témoignages des historiens :
A roccasion de la bataille de Cérisoles, où les Français, le 14 avril 1544, taillèrent en pièces les Espagnols et les Impériaux (qui comptaient entre autre 9000 Lansquenets), Paul Jove fait allusion à une partie du rite :
(( Germani qui humi procubuerant ut tormenta vitarent, imperante Vastio, consurrescerunt ; collectumque pulverem, quœ est vêtus et reli glosa ejus gentis consuetudo, post terga projecerunt, quum ea cerimonia conciliari Victoria; numen arbitrarentur, promotisque signis hastas inclinarunt (i) ».
Brantôme, à l'occasion de la revue que Charles IX passa à Charenton des Lansquenets et des Reîtres qu'il avait amenés d'Allemagne, est plus complet (t. V, p. 221) :
« Il trouva ses gens en un bataillon quarré... et à la teste estoit ce bon vieillard [le comte de Rhingrave], en forme de couronnel, armé de toutes pièces, la picque sur le col, et marchant de très bonne grâce ; et le roy allant à luy, luy et ses compaignons de loing, ayans bai\é la terre, et ei^ jette chascun une poignée derrière les espaules à leur mode, commançarent aller à luy la picque basse et branlante, comme qui va au combat; et estans près, luy et ses gens alors baissarent la picque en signe d'humilité, et les enseignes aussi, et après firent une très belle salve... ».
A la bataille de Moncontour, en 1)69, où les Catholiques du duc d'Anjou (depuis Henri III) remportèrent la victoire sur les Protestants
(i) Historiarum sui teinporis ab anno i4g4ad annum i54'/ libri XLV, éd. in-fol., i552, t. II, p. 477.
deColigny, d'Aubigné écrit : a Les Lansquenets, ayans baisé la terre, à leur mode, firent promesse de mourir en gens d'honneur (i) ».
Citons encore ce passage de Vincent de Carloix:
(( L'armée françoise qui marchoit en l'ordre cy dessus, et qui avoit veu ceste deffaite, crioit sans cesse : bataille, bataille ! et avaient desja les Suisses et Lansquenets baisé la terre (2).., ».
Tous ces historiens restreignent la coutume aux mercenaires allemands, mais les Commentaires de Monluc (cet. 1502) montrent qu'elle passa aux autres troupes au service de la France.
Le célèbre capitaine s'adresse tour à tour aux Espagnols et à ses troupes gasconnes. Il dit aux premiers qu'ils doivent soutenir en France la grande réputation qu'ils ont conquise à l'étranger : « Sur quoy je les priay à tous que, en signe de joye, ilz levassent la main, ce qu'ilz feyrent, après avoir baisé la terre... ».
S'adressant ensuite aux Gascons, Monluc leur dit que la pré* sence des Espagnols doit exciter leur émulation :
« Sur quoy je leur commanday que tout le monde levast la main. Sur ceste oppinion, ilz la levarent et commensarent à crier tous d'une voix : Laissez nous aller, car nous n'arresterons jamais que nous ne soyons aux espées. Et haisarenila terre (3) ».
Ni Alphonse de Ruble, ni Paul Courteault, le récent éditeur des Commentaires (1911-1914), n'ont cru devoir annoter ces curieux passages (4). Leur importance a également échappé aux commentateurs de Rabelais, le premier écrivain qui en fasse mention. L'édition Variorum, en ciiant le passage du Tiers livre: « baissant la teste, baisant la terre », se borne à omettre le dernier, en y voyant probablement une répétition fautive (5). L'érudit critique Paul Stapfer lui-même suppose que baisant
(i) Histoire Universelle, éd. de Ruble, t. III, p. 120 (1. V, ch. xvrr, sous l'année 15G9).
(1) Mémoires de Vieilleville, maréchal de France, Paris, lySy, p. 18.
(3) Ed. de Ruble, t. III, p. 44, et éd. Courteault, t. II, p. 556.
(4) Grimm, dans sa Mythologie (IV» éd., t. I, p. 535), ne fait que mentionner le geste des Lansquenets qui, allant en guerre, jettent derrière eux une poignée de terre comme symbole de renoncement à la vie.
(5) Il est curieux que, dans le passage du xxix*' conte des Discours d'ICutrapcl, où Nocl du I-'ail imite visiblement Rabelais, il n'en reproduit que la première image : « En cas hazardcux... il y faut tout aveuglé, et sans autre notable formalité ou considération conclure vistement, et donner à la débandade, la teste baissée, comme en un bataillon de gens de pied ».
la terre a été suggéré à Rabelais par l'image précédente baissant la teste (i).
Ce n'est que tout récemment qu'on a entrevu la valeur historique de l'image (2). Mais quelle en est la source?
C'est évidemment un souvenir de l'Ancien Testament, où le baisement de la terre est considéré comme une marque à la fois d'adoration et de soumission.
L'auteur du Psaume lxxi, en faisant des vœux pour la prospérité du règne de Salomon, s'écrie : « Les Ethiopiens se prosterneront devant lui. et ses ennemis baiseront la terre (inimici ejus terram lingent) » ; et Esaïe, en prophétisant l'accroissement d'Israël (ch. xlix, 23) : « Les Rois [païens], dit-il, seront vos nourriciers et les Reines vos nourrices : ils vous adoreront en baissant le visage et ils baiseront la poussière de vos pieds [...vultu in terram demisso adorabunt te et pulverem pedum tuorum lingent] ».
Le passage du Tiers Livre en est comme un écho : « ... baissant la teste, baisant la terre... », et Racine s'en est souvenu pour exprimer une profonde humiliation, dans Athalie (acte III, se. vu) :
Les rois des nations, devant toi prosternés, De tes pieds baisent la poussière...
et dans Esther (acte II, se. vu) :
Et se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière...
Ce genre d'hommage, qui a sans doute des origines lointaines en Egypte et en Chaldée (3), a longtemps persisté en Orient. Guillaume de Tyr, auteur d'une grande histoire des croisades
( I ) Stapfer, Rabelais, p. 460 : « De même que la rime suggère des idées aux poètes, certains sons, certaines formes en suscitent d'autres chez notre étonnant prosateur par une sorte d'attraction musicale et de symétrie, où le sens de la phrase (curieux mystère du style) quelquefois se développe et se précise d'heureuse façon. C'est très probablement à une mécanique de ce genre que nous devons les saisissantes images sur le redoutable inconnu que l'homme affronte en se mariant ».
(2) J. Plattard, dans Rev. Et. Rab., t. VII, p. 450: « L'expression baisant la terre — dont nous ignorons l'origine et la signification — n'est point une fantaisie verbale, suggérée par la phrase qui précède ; c'est un détail pittoresque dans une description, dont tous les éléments sont empruntés à la réalité contemporaine ».
(3) Voy. les monuments.
(1163-1169), en fait mention dans deux passages de son Historia rerum in partibus transmarinis gestarum (i 095-1 184), que nous citons d'après la version ancien-française du xiii' siècle. Siracon, connétable deNoradin, sultan d'Alep, désirant en 11 66 gagner à sa politique le calife de Bagdad, « le souverain prince de touz les Sarrazins », alla le voir (1. XIX, ch. xii) : « Quant il fut là venuz, il l'aora moult longuement, si com est leur costume ; puis beisa la terre dessouz ses pieds, et le salua moult humblement ».
La cérémonie se répète chaque fois que Siracon aborde le chef suprême des croyants (1. XX, ch. xix) : « Vint devant le calife ; lors s'agenouilla et beisa la terre, grant révérence li porta, si com est leur costume (i) ».
Les témoignages cités du xvi' siècle nous révèlent la double signification symbolique que la soldatesque de l'époque attachait à l'acte de baiser la terre.
C'était, d'une part, une marque d'obéissance passive envers un supérieur, analogue à la prosternation des Orientaux. Les reîtres baisent la terre lorsqu'ils aperçoivent Charles IX qui va à la rencontre de leur colonel ; de même, les Espagnols et les Gascons baisent la terre en signe d'hommage à leur capitaine Mon lue.
C'était, d'autre part, l'expression de l'humiliation chrétienne, la résignation suprême à la volonté divine, avant d'attaquer l'ennemi : c'est là le sens de la locution baiser la terre dans Rabelais, chez d'Aubigné et dans Carloix.
iMais qu'il s'agisse d'un supérieur ou de Dieu, cette manifestation d'hommage, foncièrement orientale, a sa source immédiate dans la Sainte Ecriture, tout particulièrement dans l'Ancien Testament.
Ce n'est pas tout.
La poignée de terre que les Lansquenets Jetaient (au dire de Paul Jove et de Brantôme) derrière les épaules, à leur mode, lait allusion à un rite encore pratiqué dans plusieurs pays : on
(i) Paulin Paris, Guillaume de Tyr et ses continuateurs, texte français du xiMû siècle, Paris, 1879-1880, t. II, p. 234 et 270.
Une trace de cet usage a survécu dans le cérémonial de la cour ottomane: « I.orsqu'on se présente chez les grands..,, on fait une profonde inclination, en portant la main droite vers la terre et la ramenant ensuite vers la bouche... »(M. d'Ohsson, Tableau général de l'Empire Ottoman, Paris, 1788-1824,1. IV, p. 35G).
jette par dessus son épaule, sans regarder, un objet qui doit emporter un mal ou apaiser un esprit. Ce lancement de terre par dessus la tête est un usage à la fois symbolique et superstitieux (i).
Quant à la seconde image mentionnée par Rabelais, elle est commune aux hommes et aux bêtes, quand, au lieu de reculer, ils baissent la tête pour faire face au danger. Le costume militaire du Moyen Age obligeait d'ailleurs les hommes d'armes, en allant au combat, à pencher la tête en avant pour éviter les traits qui pouvaient les blesser au visage malgré leur visière baissée. Le chroniqueur Monstrelet l'affirme expressément (t. I, fol.- 375, col. 2) : « Et les François commencèrent à incliner leurs chefs, afin que les traits n'entrassent en leurs visières de leurs bassinets, et aussi allèrent un petit à l'encontre d'eux et les firent un peu reculer ».
De là se jeter tête baissée dans la bataille avec l'acception d'intrépidité :
L'âme doit se raidir plus elle est menace'e Et contre la fortune aller iete baissée.
(Corneille, Médée, acte I, se. v).
Voici deux témoignages tirés des Commentaires de Monluc (t. I, p. 300 et 385):
Le 14 septembre 1541, à Boulogne, pressé par les Anglais et retiré dans une église avec quelques soldats, Monluc se décide à faire tête aux ennemis : « Si d'adventure les ennemis revenoient à eux..., qu'ils les chargeassent. Et je m'en allay à la dicte bresche, où je vis desja dix ou douze Anglois, vers lesquels baissâmes la teste... ».
Fin 1552, le capitaine Charry, avant d'attaquer les assiégeants de Saint-Damien, fait ses recommandations : « Voilà le dernier corps de garde des gens de pied... Dès que vous me verres attacquer au corps de garde, passés oultre le grand pas... et vous rendes à la porte de la ville. Tous d'une volonté baissarent la teste ».
(i) Voy., sur ce transfert du mal d'un être humain à une substance matérielle qu'il faut rejeter loin de soi, Frazer, Le Raineau d'or, t. II, 1. II. Laurent Joubert, parlant dans ses Erreurs populaires (i5So) des remèdes superstitieux, cite entre autres exemples celui-ci (n« partie, p. 217) : « Pour faire perdre ses verrues, prenez une poignée de sel et allez tout courant la jeter dans un four, et les verrues s'esvanouiront ».
Dans ce dernier texte, l'expression indique en outre, tout comme baiser la terre^ un acte de soumission ou de résignation. L'une et l'autre images sont également empruntées à la réalité contemporaine et rappellent des pratiques militaires en usage au xvi" siècle.