II. — Saints et saintes
Le culte des saints était très répandu dans la Gaule chrétienne, comme le prouve le nombre considérable de lieux portant des noms de saints, dont la plupart remontent au xii' siècle. Les croyances à leurs vertus bienfaisantes revêtaient des formes multiples. Il est intéressant d'en relever quelques aspects typiques.
Saints guérisseurs. — Dès l'époque mérovingienne, les saints étaient invoqués comme guérisseurs de maladies (i). De là l'expression mal de saint, c'est-à-dire mal dont la guérison peut être obtenue par l'intercession particulière de tel ou tel saint, expression qui subsiste dans la langue jusqu'au temps de Mathurin Régnier {Satire xi) :
Si c'estoit mal de saint ou de fièvre quarte...
Henri P3stienne nous a laissé une ample nomenclature de saints guérisseurs sous le titre : « Saincts et sainctes medccinans et medecinantes (2) ».
Le rôle curatif attribué à chacun d'eux était souvent accidentel et résultait de simples assonances. C'est ainsi que saint Acaire ou Acharius, évoque de Noyon (623), guérissait les « acariâtres » (3); saint Eutrope, premier évcque de Saintes, les « hydropiques »; saint Genou (ou saint Gendalfus), évêque de Cahors, mort en Berry, la goutte « qui se loge volontiers au genou », alors que saint Main (4) ou Méen (en latin Meoenius)^
(i) Voy. l'ouvrage d'A. Marignan, Etudes sur la civilisation française, t. II, Le Culte des saints sous les Mérovingiens, Paris, iSgq, p. 189 et suiv.
Dans le roman de Rabelais, S. Jean et S. Antoine sont le plus souvent cités (le premier 8 fois, le deuxième 5 fois); viennent ensuite S. Martin et S. Nicolas (chacun 4 fois), S. Cristophlc et S. Benoit (chacun 3 fois), etc.
(2) Apologie pour Hérodote, t. II, p. 3ii à 3i6.
(3) Comme (Jalvin {In<itilulion, 1. 1, ch. ix), Rabelais écrit acariastre (1. I, ch. II), graphie précédée par celle d'aquariastre, dans Meschinot, Lunettes des Princes (avant 1491), éd. GourcufT, p. 119.
(4) Nom cité par la Briefve Déclaration et par Paré. Cf. du Fail, Pro-
premier évêque de Ghé en Bretagne, guérissait de la rogne des mains (i).
D'autre part, la vertu du saint était induite de rapprochements au petit bonheur, par ét)'mologie populaire. C'est ainsi que le nom de saint Aignan ou Anianus, évêque d'Orléans (v' siècle), devenu par agglutination saint Teignan, était invoqué par suite contre la teigne (2).
Rabelais, par la bouche de Grandgousier s'élève contre ces croyances superstitieuses (3).
Saints dispensateurs de maladies. — A côté des saints guérisseurs, s'en trouvent d'autres qui infligent des maladies comme châtiments.
Dans le chapitre de Gargantua que nous venons de citer, Rabelais fait mention de saints dispensateurs de maladies (4).
pos rustiques, ch. viii (p. 60, éd. La Borderie) : « Tant en y a des voyageurs, les uns à saint Claude, à saint Main... m.
(i) La dernière édition de Ménage (lySo) reproduit entête le Voc.ibulaire hagiologique de Chastelain. Voy. en dernier lieu un travail de Schiitzer sur les Déformations des noms français de saints (dans les Romanische Forschungen de igoS) et notre Hist. nat. Rab., p. 38 1 à 386.
(2) La revue Mélusine, t. IV^, donne une liste de ces déformations hagiologiques.
(3) Voici le passage (1. I, ch. xlv) : « Ainsi preschoit à Sinays un Caphart, que Sainct Antoine metoit le feu es jambes. Sainct Eutrope faisoit les hydropiques. Sainct Gildas les folz. Sainct Genou les gouttes. Mais je le puniz en tel exemple, quoi qu'il me appellast Hérétique, que depuis ce temps Caphart quiconque n'ait auzé entrer en mes terres. Et m'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz scandales. Car plus sont à punir que ceulx qui, par art magicque ou aultre engin, auroient mis la peste par le pays. La peste ne tue que le corps. Mais telz imposteurs empoisonnent les âmes ».
Des saints vénérés en Gaule, le plus populaire (comme l'atteste le grandjnombre de ses sanctuaires) était saint Martin, dont le nom revient souvent dans le roman. A l'occasion du transfert du corps du saint à Tours, Rabelais se fait l'écho d'une croyance générale, en disant (1. III, ch. xLvii) que « les maladies fuyoient à la venue du corps saint Martin à Quandes ».
(4) Grandgousier, s'adressant aux pèlerins amenés par Frère Jean, leur demande : c Qu'alliez-vous faire à sainct Sébastian ?
— Nous allions (dist Lasdaller) luy offrir noz votes contre la peste.
— O (dist Grandgousier), pauvres gens, estimez vous que la peste vienne de sainct Sébastian? — Ouy vrayement (répondit Lasdaller), nos prescheurs nous l'afferment.
^ Ouy (dit Grandgousier), les faulx prophètes vous annoncent ils telz abuz ? Blasphèment ilz en ceste façon les justes et sainctz de Dieu,
C'était en effet l'écho d'une doctrineprêchée publiquement (i), si l'on en croit Calvin (dans son Traité des reliques, i'543) et Henri Estienne (dans son Apologie pour Hérodote, 1566). iMais dans les livres d'Heures, saint Sébastien, martyr du m' siècle (286-288), est invoqué uniquement comme guérisseur de la peste : « Deus qui beatum Sébastianum Martyrem tuum in tua fide et dilectione tam ardenter solidasti... da nobis miseris peccatoribus dignis ejus meritis et intercessionibus, in tribulatione auxilium... contra pesa^m epà/eni/ceremedium... (2) ».
Saints grêleurs. — Rabelais fait aussi mention plaisante d'une autre vertu attribuée à certains saints, d'après la place occupée par leur fête dans le calendrier liturgique. Le médecin Rondibilis raconte de Tinteville, évêque d'Auxerre (1. li), ch. xxxiii) : « Plusieurs années il veid lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, gresles et cah.mitez advenues par les festes des S. Georges, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, saincte Croix, l'Ascension, et aultres, qui sont en temps que le Soleil passe soubs le signe de Taurus. Et entra en ceste opinion, que les saincts susditz estoient saincts gresleurs, geleurs, et guasteurs du bourgeon ».
Aujourd'hui, clans plusieurs pays, on désigne ces dates critiques sous le nom de saints de glace. Ils sont quatre en Picardie
Georget, Marquet, Croiser, Urbanet, Sont des méchants guerchonnets.
Dans le Midi, les « quatre cavaliers » sont Jourguet, Marquet, Troupet (Eutrope) et Croiset, ce dernier symbolisant la Sainte Croix mentionnée par Rabelais. En Franche-Comté, ces saints sont au nombre de cinq: Geourgeot, Marquot, Philipot, Croisot et Jeannot (3).
Sainte marguerite. — Cette sainte, vierge et martyre (290 a. J.-Ch.), était invoquée par les femmes en couches pour leur délivrance (4). On leur lisait sa Vie et même on en appliquait le livret sur la poitrine des malades.
qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains ? »
(i) Dr. H. Folet, dans Rev. Et. Rab., t. IV, p, kjq à 216.
(2) Du Broc de Segagne, ouvrage cité, t. I, p. 59 à (')4.
(3) Voy. Paul Scbillot, Folklore, t. I, p. 12 3.
(4) Cf. Oudin, (.'uriositcj (i(').^()) : « 11 ne faut point lire la Vie de sainte Marguerite, nous avons belle délivrance. Cela se dit quand on voit la compagnie manger fort vite ou de bon appétit »
RITES ET CROYANCES 3oi
Cette croyance est ancienne et on en trouve l'écho dans les Miracles de Notre Dame, à propos du « miracle de l'enfant donné au diable » (t. 1, v. 290 et suiv.) :
La voisine. Tenez, mettez sur vostre pis La vie qui cy est escripte :
Elle est de sainte Marguerite; Si serés tantost délivrée.
La dame. Sainte Marguerite honore'e, Dame, me vueillez faire aïel
Rabelais fait allusion à cette croyance dans son Prologue du Pantagruel (i) et dans les consolations évangéliques que Gargamelle en mal d'enfant reçoit de Grandgousier (2).
Cette Vie de sainte Marguerite, tirée de la Légende dorée, est devenue un des livres de colportage les plus répandus dans les campagnes (3). Voici le passage qui a donné naissance à cette vertu de la sainte. Au moment où le bourreau reçoit l'ordre de trancher la tête à la vierge martyre, Marguerite, levant une dernière fois les yeux au ciel, adresse à Dieu cette prière :
Quand femme en travail D'enfant, rigoureux mal, Une prompte allégeance.
Je vous prie leur donner, O Dieu plein de bonté I En lisant mes souffrances (4).
Chose curieuse! L'érudit théologien Jean-Baptiste Thiers, curé de Vibray, prend la défense de cette croyance vulgaire, comme bonne et légitime : « Les femmes peuvent sans superstition implorer l'assistance de sainte Marguerite dans leur grossesse. Ce culte est bon en soi, il est légitime, il n'a rien de superstitieux (5) ». Et l'auteur d'invoquer à l'appui le concile de Trente, qui recommande l'invocation des saints.
(1) « Les femmes estans en mal d'enfant [sentent allégement manifeste], quand on leur leist la vie de saincte Marguerite ».
(2) « Ha, dist elle, vous dictes bien, et aime beaucoup mieulx ouir telz propos de l'Evangile, et mieulx m'en trouve que de ouir la vie de sainte Marguerite, ou quelque autre capharderie » (1, I, ch. vi).
(3) Voy. Ch. Nisard, Livres populaires, t. II, p. 166 et suiv. En voici le titre : La Vie de Mad. Saincte Marguerite, vierge et martyre, avec une oraison, Troyes, s. d.
(4) Idem, ibidem.
(5) Traité des superstitions selon V Ecriture sainte, les décrets des Conciles et les sentimens des saints Pères et des Théologiens, Paris, 1697,