III. — Préjugés divers
Les préjugés populaires sont innombrables. En voici quelquesuns qui se sont perpétués jusqu'à nous et qu'on trouve chez Rabelais.
1° Les enfants naissent par V oreille.
Gargantua, en venant au monde, sort «par l*aureiile senestre» de Gargamelle (1. I, ch. vi). C'est habituellement une plaisanterie, dont on use pour éviter de répondre aux questions enfantines (on dit aujourd'hui que les enfants naissent dans les choux) ; mais l'Agnès de Molière demande encore :
Avec une innocence à nulle autre pareille,
Si les enfans qu'on fait se faisoient par l'oreille?
{Ecole des femmes^ acte I, se. i).
On en trouve l'écho dans ces vers d'un vieux Noël :
Gaude, Virgo, mater Christiy Quœ per aurem concepisti...
2° Les seins durs des nourrices rendent les enfants camus {i).
Ce n'est pas là seulement un trait de l'humour rabelaisien, comme on pourrait croire, mais l'énoncé d'un préjugé médical de l'époque. Le chapitre qu'Ambroise Paré intitule dans son Anatomie (1561): « Des mammelles et de la poitrine de la nourrice », est comme l'écho des paroles de Frère Jean (1. XVIll, ch. xxv) : « Les mammelles qui sont dures et serrées ont le lait quasi estouffc, par quoy est plus difficile à l'enfant de la succer et tirer. D'abondant, l'enfant imprime le bout de son nez à la mammelle : la trouvant trop dure, se fasche et ne veut teter et quelquefois en devient camus ».
Cette même opinion se retrouve chez Des Périers (nouv. xlviii)
II« éd. 1703, 3 vol., III» éd. 1742, t. II, p. 88. Il note pourtant ailleurs (t. I, p. 109) : (( Les moines de C. G. D. P. ceignent les femmes grosses d'une ceinture de sainte Marguerite. Ils assurent ces femmes qu'elles seront heureusement délivrées de leur grossesse par la vertu miraculeuse de cette ceinture ».
(i) « Pouquoy (dist Gargantua) est ce que frerc Jean a si beau nez? Trut avant (dist le moyne), selon vraye Philosophie monasticque, c'est par ce que ma nourrice avoit les tetins moletz, en l'alaictant, mon nez y enfondroit comme en beurre, et là s'elevoit et croissoit comme la paste dedans la met. Les durs tetins de nourrice font les enfans camus »
(1. I, ch. XLI).
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et chez Guillaume Bouchet (xxiv° des Serées). Elle persiste au xvif siècle et le grammairien alsacien David Martin ne l'oublie pas dans son Parlement Nouveau (1637) (i).
3° Za force virile réside dans les poils.
Croyance universelle (2), dont la légende de Samson chez les Hébreux et le dicton romain Vir pilosus aut fortis aut libidinosus attestent l'antiquité.
Chez Rabelais, Pantagruel vient au monde « à tout le poil, il fera choses merveilleuses » (1. Il, ch. 11), et, dans le pays de Procuration, « les Proculteux et Chicanoux [sont] gens à tout poil », c'est-à-dire forts et vigoureux, capables de tout.
Le célèbre médecin lyonnais Laurent Joubert, dans ses Erreurs et Propos vulgaires, pose ces deux questions de psychologie populaire : « S'il est vray que l'homme tondu ait moins de force ? » et « Pourquoy dit-on de celuy qui est brusq et vergalant qu'il est né à tout le poil f (3) »
Cette croyance est toujours vivace. Elle a trouvé son expression la plus récente dans les Poilus de la grande Guerre.
4'' Science inséparable d'extravagance.
Le plus curieux de ces préjugés est celui qui se rattache au savoir inséparable de la folie : « Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit », selon le vieux dicton de Sénèque, ou comme l'écrit Laurent Joubert qui se borne, dans ses Erreurs populaires, à énoncer la question sans la traiter : « Pourquoy dist-on que de trop estudier, l'on devient fol } (4) ».
Epistémon, alléguant Properce et TibuUe, à côté de Porphyre, Panurge lui répond (l. III, ch. xviii) : « Vra3ement vous me alléguez de gentilz veaulx. Ils feurent folz comme poètes, et resveurs comme philosophes : autant pleins de fine folie (5), comme estoit leur philosophie ».
De là le terme saige-fol, dont se sert notre auteur, répondant
(i) Cf. ch. XV, De l'anatomiste : « Quant à la forme du nez, l'un l'a aquilin,... l'autre est camus ou camard, a un nez d'as de treffie ou de pompette, et si on en jette le chat aux jambes à sa nourrice qui avait les tetins trop durs, et le luy ont ainsi rebouché ».
(2) James Frazer, Le Rameau d'or, t. I, p. 28-3o, 102, etc.
(3) Erreurs populaires et Propos vulgaires touchant la médecine et le régime de santé, explique^ ou réfute:^, Bordeaux, iSyg, p. 3o et 47.
(4) Idem, ibidem, p. 46, n» 45.
(5) Tahureau s'en est souvenu {Dialogues, p. iio): « ... ceste Jîne folie^ je voulois dire Philosophie ». Il y a là une équivoque par assonance.
à celui de morosophe, épithète favorite d'Erasme, que Rabelais donne à « l'unicque non lunaticque TribouUet » (1. III, ch. xlvi).
Cette association d'idées a trouvé son expression en moyen français, où philosophe est souvent remplacé par Jilofol. Suivons-en l'évolution.
Le mot philosophe possède en ancien et moyen français les acceptions les plus diverses. Le sens de « naturaliste » l'emporte du xiii' au xvi' siècle, et encore au xvii" Chapelain écrit (i) : a Monsieur de Neuré, philosophe de la première classe et en qui les expériences des choses naturelles trouvent un juge équitable et éclairé ».
Palissy le donne aux alchimistes (2), alors que dans les Grandes et inestimables Cronicques de Gargantua, il est synonyme de magicien ou d'enchanteur (3). Enfin, Brantôme l'applique aux astrologues, identification foncièrement populaire (4).
Quant à la forme fllofol, équivoque analogue à la fine folie, pour philosophie, de Rabelais, le plus ancien exemple se rencontre au Mystère de Saint Quentin de la fin du xv' siècle :
586o. Et je voy assemblez mes sos Et tous mes philo/oliens... (5)
et se lit encore au xvi' siècle chez Des Periers (6).
Le jeu de mots se rencontre également dans Boccace (7) et
(i) Lettres, t. II, p. 448.
(2) Cf. Recepte véritable (i5G3), éd. Fillon, p. GG : « Les philosophes disent que l'or potable est de soulphre et d'argent vif ».
(3) « Au temps du bon roy Artus, il estoit ung grant philosophe nommé Merlin, lequel estoit expert en l'art de nigromance plus que nul homme du monde ». Ed. Marty-Laveaux, t. IV, p. 25.
Cf. Jean Le Maire, Œuvres, t. III, p. 278 : « Un moyne philosophe et nécromancien, lequel estoit expert en l'art de Toulette... »
{4) Cf. Œuvres, t. VIII, p. 108: « Madame Renée de France (i5ioiSyb) avoit fort estudié, et l'ay veue fort sçavante discourir fort hautement et gravement de toutes sciences, jusques à l'astrologie et cognoissance des astres, dont je l'en vis ung jour entretenir la reyne mère, qui, l'oyant ainsin parler, dict que le plus grand philosophe du monde n'en sçauroit mieux parler ».
(5) Le Glossaire du Mystère explique à tort philo/oliens par « amis des fous ».
(G) Nouv. Lxviri : « Par Dieu ! si je n'cstois philosophe, je te romprois la teste, gros sot que tu es! Tous deux en tenoyent : vray est que l'un estoit /o/, et l'aultre philofolc ».
(7) Décaméron, 11° journée, nouv. ix : t Non sono fiso/olo ».
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en roumain, le mot filosof côtoie sa forme altérée Jîroscos (« pri%-é du bon sens, fou »), qui désigne spécialement l'homme avisé et expérimenté, spirituel et inventif (i).
C'est l'écho d'une croyance que n'oublie pas de relever au XVI i' siècle le prince Démètre Cantémir, à propos du proverbe moldave Où grand saaoir, grande folie : « Non seulement les Moldaves ne sont pas amateurs de sciences, mais ils les détestent. C'est ainsi que les sciences et les beaux-arts ne leur sont même pas connus de nom. Ils prétendent que les savants deviennent fous, et lorsqu'ils veulent louer le savoir de quelqu'un, ils disent qu'il est devenu fou à force de science (2) ».
Les penseurs modernes, comme Schopenhauer, ont émis des vues analogues sur les rapports entre le génie et la folie. Molière avait déjà dit dans le Médecin malgré lui (acte I, se. v) : « C'est une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science (3) ».
(i) Voy. les textes cités dans Romania, t. XVII, p. 599 à 602.
(2) Cantemirii Descriptio Moldavice, éd. de l'Académie roumaine, 1872, p. 126 ; « Erudiîos non posse non mente privari existimant, adeo ut si cujus laudare voluerint doctrinam, eum pra^ nimia scientia stultura evasisse dicant ».
(3) Cf. Le Moyen de parvenir, ch. xli : « Tu es tant sçavant en tes spéculations que tu es fou ».