I. — Présages et pronostics
Les présages et pronostics présentent des aspects très variés. Laissons de côté les pronostics agricoles que du Fail mentionne dans les campagnes (i ), et attachons -nous, parmi ces présages, à un groupe très important qui a laissé des traces à toutes les époques et chez tous les peuples, et dont le terme malencontre a gardé le souvenir jusqu'à nous.
Le mot signifie littéralement « mauvaise rencontre » avec les suites malheureuses qu'elle comporte, suivant la valeur symbolique que la tradition attache aux personnes et aux animaux rencontrés à la première sortie du matin (2).
(î) Au IV® chapitre de ses Propos rustiques (en grande partie d'après Pline, 1. XVIII, ch. iv). Charles Estienne en donne également, dans sa Maison rustique (i554 et 1 5G4), une liste copieuse, ainsi que le Calendrier des bergers^ dont nous parlerons plus loin.
(2) Nous retrouvons ce terme, avec explication et exemples à l'appui, dans la première édition du Dictionnaire de Robert Estienne (i538) : « Exitium, infortunium : avoir malencontre, donner malencontre, porter malencontre (qui porte malencontre, Ominosus), recevoir malencontre. Dieu nous garde de ce que ce malencontre nous signifie (Moc detestabile omen avcrtat Deus;, un signe de quelque malencontre advenir (Portentum) ».
Le premier exemple du mot est dans Joinville (p. 387 : « Et li roys dist que malencontre eust teix moquerie ») et un des derniers dans V Amour magnifique de Molière : « J'ai craint quelques uns des acci-
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Au xvi' siècle le mot et la chose sont fréquents. Voici quelques citations dans leur ordre chronologique :
Jean Le Maire, dans ses Illustrations de Gaule (1. II, ch. viii) : « Les chats huans et les cormorans qui sont oyseaux funèbres de mortelle signification et de malencontre ».
Rabelais, à propos du costume de Gargantua (1. I, ch. viii): « Son père Grandgousier disoit que ces bonnetz à la Marrabeise faictz comme une crouste de pasté porteroient quelque jour maie encontre à leurs tonduz ».
Et à l'occasion delà dispute entre les bergers de Gargantua et les fouaciers de Lerné (1. I, ch. xxv) : « Ce faict, et bergicrs et bergieres feirent chère lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine : se mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux qui avoient trouvé maie encontre, par faulte de s'estre seignez de la bonne main au matin ».
Deux autres passages où figure le mot sont en intime connexion avec les moines, cause principale de malencontre, et nous y reviendrons tout à l'heure.
Baïf prend le mot dans un sens plus général :
Don d'ennemy, c^ est malencontre... (i)
Et Larivey, dans sa comédie Les Jaloux (acte III, se. m) : « Ou je suis seulement née pour me pronostiquer tout malencontre, ou le respect que Je vais avoir à ce sot Fierabras, m'apportera quelques dommages » (2).
Nous allons maintenant suivre l'universalité de ces présages et leurs multiples aspects.
Dans l'Antiquité, en Grèce, ce genre de pronostics était connu sous le nom d'êvôS-.a c6p.6o>.oc, c'est-à-dire présages suivant les objets qu'on rencontre en cheminant (3), ou encore sous celui de
dens qui arrivent d'ordinaire dans ces confusions. Cette nuit, j'ai songé du poisson mort et d'œufs cassés, et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les œufs cassés et le poisson mort signifient malencontre ».
(1) Œuvres, éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 2.
(2) La Comédie des Proverbes cite le pendant bojine encontre, rencontre heureuse ou favorable, suivant les mêmes présages traditionnels (acte III, se. vn) ; « Dieu me doint aussi bonne encontre, comme mon songe semble me la promettre : il me sembloit que j'a.vois trouvé deux enfans pour un. Je m'en vais me recommander à Nostre Dame de Recouvrance ».
(3) Chez les Allemands, ces présages portent le nom d'Angang, pen-
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^'jaxvrr-oç, dont l'abord est funeste, s'appliquant aux personnes ou aux animaux avec le même sens que notre malencontre (i).
A son tour, saint Basile parle des présages induits de certaines rencontres (2), et saint Jean Chrysostome donne des détails très précis sur certaines rencontres, auxquelles ses contemporains attribuaient superstitieusement de funestes effets (3).
Dans un sermon de saint Eloy (mort en 659), véritable inventaire des superstitions du Moyen Age, on lit ce passage : « Nullus observet egrediens aut ingrediens domuin, quid sibi occurrat, vel si aliqua vox reclamantis fîat, aut qualis avis cantus garriat, vel quid etiam portantem videat » (4).
Et Jean de Salisbury, moine anglais du xii' siècle, qui pas-
dant de l'appellation grecque citée et re'pondant à notre malencontre. Grimm, dans sa Mythologie (p. gSj à 947) en cite de nombreux, exemples, auxquels nous renvoyons.
(i) Lucien y fait allusion. Dans VEtimique, Dioclès s'écrie (ch. vi) : « Cette sorte de gens doivent être exclus de toutes réunions. C'est, at-il ajouté, une vue de mauvais augurej une rencontre Junestc, que de voir, en sortant de sa maison, un de ces êtres dégradés... »
Et dans son Pseudologiste (ch. xvii) : « Nous avons soin d'éviter la rencontre des gens qui boitent du pied droit : c'est un mauvais présage, surtout le matin. Quand on voit un eunuque, un castrat, un sin^e^ en sortant de chez soi, on revient sur ses pas et l'on rentre, persuadé que tout ira mal ce jour-là, d'après ce mauvais fâcheux augure. Eh bien, si au commencement, à la porte, à l'entrée, au matin de l'année, on aperçoit un mignon.. .,un homme rompu et consommé dans le vice..., on ne le fuirait pas, on ne le comparerait pas à un jour néfaste ».
(2) '( L'insolence du démon contre l'homme est si grande que souvent il l'oblige de s'en retourner au logis, de se détourner de son chemin, ou même de .se boucher les yeux, lorsqu'il rencontre un chat, ou qu'un chien vient à montrer sa tête, ou qu'il se présente une personne, quoique de ses meilleurs amis, qui a mal à l'oeil ou à la cuisse droite. Se peut-il rien voir de plus misérable que la vie de ces sortes de gens? ». Cité par J.-B. Thiers, Traité des superstitions, préface et t. I, p. 202.
(3) « Il arrive souvent (dit-il au peuple d'Antioche) que quand un homme rencontre un borgne ou un boiteux, au sortir du logis, il en tire un mauvais présage... Il y a encore quelque chose de plus ridicule et que je n'ose vous dire sans confusion et sans honte, quoique je sois contraint de vous le dire par la considération de votre salut. Si l'on rencontre une jeune fille le matin, on dit que la journée sera stérile; si l'on rencontre une courtisane, on en prend un bon présage pour tout le reste du jour... Découvrez les ruses du diable qui nous donne de l'aversion pour une vierge sage et modeste et qui nous fait saluer avec inclination ci amour une femme impudique et débauchée?» {Ibidem),
(4) Voy. d'Achery, Spicilcgium, t. V, p. 218.
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sait pour l'homme le plus instruit de son temps, nous donne ces renseignements complémentaires : « Si egrediens limen calcaveris aut in via olTenderis, pedem contine... Leporis timebis occursum, liipo obvio congratulaberis ; ovibus gratanter obviam gradieris, dum capram vites... locusta itinerantium praepedit vota, contra cicacla viatoris promovet gressum... Sacerdotem obvium aliumve religiosum dicunt esse infaustum ; feminam quoque, quœ capite discooperto incedit, infelicem crede, nisi publica sit » (i).
Plusieurs de ces signes néfastes se sont perpétués jusqu'à nous comme raison de malencontre ou de bonne encontre. Arrêtons nous à deux exemples touchant les animaux.
i'^ Belette. — Théophraste dans ses Caractères, au ch. xvi intitulé « De la Superstition », cite la rencontre d'une belette comme funeste (2).
Alême croyance de nos jours en Anjou (3), en Berry (la belette qui coupe la route à quelqu'un, lui annonce un décès imprévu) et en Vendée, le paysan, apercevant une belette, comme le Grec de Théophraste, marche à reculons en poussant trois pierres, alors que le campagnard girondin trace une croix sur l'endroit où l'animal a passé (4).
2° Lièvre. — On lit à ce sujet de curieux détails dans V Evangile des Quenouilles, répertoire des croyances vulgaires du xv' siècle (5), et Froissart, à l'occasion de la bataille offerte par
(i) Polycraticus sive de nugis curialiuin, Leyde, lôSg, t. I, p. i3.
(2) « Un homme superstitieux, s'il voit une belette, il s'arrête tout court, et il ne continue pas de marcher, que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage » (trad. La Bruyère).
(3) « Une belette traversant la route au début d'un voyage. Il arrive malheur à celui qui voit une seule pie sauter devant lui » (Verrier et Onillon).
(4) Voy. Paul Sébillot, Folklore de France, t. III, p. 24.
(5) « Je vous dy pour Euvangile que quant aucun se met au chemin, et un lièvre lui vient audevant, c'est un tresmauvais signe. Et pour tous dangiers éviter, il doit par trois fois sy retourner dont il vient, et puis aler son chemin, et alors sera il hors du péril.
Glose. A ceste parole se leva Maroie la Facée, et dist tout hault que
cestui chappitre estoit moult véritable, car son parrastre avoit rompu
la jambe au cheoir de son cheval, après qu'il avoit rencontré un lièvre;
mais qui rencontre un loup, un cerf ou un ours, c'est tresbon signe »
Edouard III à Philippe de Valois, en fait également mention (i).
On pourrait d'ailleurs dresser tout un catalogue de ces présages, souvent contradictoires, d'après les animaux correspondants.
La rencontre d'un chat ou d'un serpent, par exemple, est funeste, mais celle d'un chien et d'une chèvre, favorable. Ces pronostics ont pris naissance chez les chasseurs et les bergers, tout particulièrement chez les premiers (2).
Passons aux personnes.
On a vu que la rencontre d'une prostituée (TropvYj), d'après saint Chrysostome, porte bonheur, alors que la rencontre d'une vierge (7:àp9evoç) est funeste, comme celle d'un borgne ou d'un boiteux.
Une suite de malheurs s'attache principalement à la rencontre des prêtres et des moines, et ces signes néfastes nous ramènent à Rabelais :
Grand^ousier demanda nouvelles du moyne. Gargantua luy respondit que sans doubte leurs ennenais avaient le moyne. 11^ auront, (dist Grandgousier) doncques maie encontre. Ce qu'avoit esté bien vray. Pourtant encores est le proverbe en usage de bailler le moyne àquelcun. (1. I, ch. XLv).
Cette acception primitive de « malheur », donnée ici au moine, se rencontre encore dans deux autres passages de Gargantua, ch. XII et xLiii :
Par sainct Jean, dirent ilz, nous en sommes bien ; à ceste heure avons nous le moine.
Mais, dist Gymnaste; il^ ont le moine. Ont ilz, dist Gargantua, le moine ? Sus mon honneur, que ce sera à leur dommage.
Ce sens difiere essentiellement de celui que nous lisons au Quart Livre, ch. xvi, et dont l'auteur, comme précédemment, nous donne lui-même l'explication :
A l'heure présente l'on a voit au gibbet baillé le moine par le coul
(i) « Les nouvelles vinrent au roy de France comment uns lièvres avoit estourmy ses gens et estoit passé parmy son ost. Dont li plusieurs eurent une grant imaginacion et dirent que ce n'estoit pas par ungs bons Signes uns lièvres qui est encontre de pauvre estrine, les avoit ensi estourmis et courut par devant yaux, mais iing malvais signes... » (t. III, p. 43).
(2) Cf. Rolland, Faune, t. VII, p. 204 (un lièvre, de mauvais augure) et Maillard, Sermones de adventu (Paris, i5ii, fol. (J7) : « Vous, messieurs, qui, rencontrant le matin un loup ou un corbeau, dites qu'il vous arrivera malheur ».
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aux deux plus gens de bien qui feussent en tout Chiquanourrois. Mes pages, dist Gymnaste, baillent le moine par les pieds à leurs compagnons dormars. Bailler le moine par le coul seroit pendre et estrangler id personne.
Dans bailler le moine par les piecls^ le sens de malheur s'est atténué en simple malice ou tour méchant qu'on joue à quelqu'un ; mais la valeur initiale persiste encore dans l'application mentionnée par Rabelais, au sens de pendre, c'est-à-dire porter malheur à quelqu'un au plus haut degré.
Rabelais nous fournit lui-même la meilleure illustration du proverbe. Au Quart Livre^ ch. xvii, Pantagruel, après avoir passé dans son voyage plusieurs îles, rencontre un navire chargé de moines de tous les ordres, « lesquelz alloient au Concile de Chesil pour grabeier les articles de la foy contre les nouveaulx hereticques ». A leur vue, tandis que Pantagruel reste « tout pensif et melancholique », Panurge entre « en excès de joye, comme asseuré d'avoir toute bonne fortune pour celuy jour et autres subsequens en long ordre ». Mais ce jour même ils subissent une horrible tempête qui met leur vie en grand péril, et Panurge, quand il est hors de danger, est bien obligé de constater (1. IV^, ch. LXiv): « Il me souvient encore de nos gras Concilipetes de Chesil... tant patismes à leur vue des tempestes et diableries ».
La croyance populaire à l'influence de ces pronostics néfastes remonte très haut. On la trouve au viii' siècle, dans VHomilia de sacrilegiis^ faussement attribuée à saint Augustin : « Et qui clericum vel monachum de mane aut quacunque hora videns aut obviansj abominosum sibi esse credet, iste non solum paganus, sed dcemoniacus est, qui Christi militem abominatus » (i). Et l'évéque Jacques de Vitry, mort en 1240, nous en transmet l'écho dans ses Sermons : « In partibus quibusdam vidi quod quando obviabant sacerdoti, statim signabant se, dicentes quod malum omen est sacerdoti obviare... Hae sunt dyabolicae adinventiones et dasmonum illusiones » (2).
Lecoy de la Marche en relève également la trace dans des prédications manuscrites du xiii" siècle (3).
(i) Jacques de Vitry, The Exempla or illustrative stories from the Sermones vulgares, éd. Crâne, Londres, 1890, p. 25o.
(2) Idem, ibidem, no cclxviii, p. 112.
(3) La Chaire française au Moyen Age, II» édition, 1886, p. 424 à 427 : « D'autres superstitions ont leur origine dans des usages chrétiens, altérés ou mal compris. Telle bonne femme se signe, quand elle
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La plus ancienne mention de cette croyance populaire, dans la littérature française, ne remonte cependant qu'au xv' siècle; elle se trouve dans l'Evangile des Quenouilles (i).
Au xvi' siècle (2), les allusions se multiplent (3).
Pour le xvii' siècle, nous possédons un témoignage intéressant
fait la rencontre d'un prêtre. Quid mali omen est sacerdoti obviare}... Par une sottise..., des villageois, voyant leur pays désolé par une épidémie, s'en prennent à leur curé et n'imaginent rien de mieux, pour faire cesser la contagion, que de le précipiter dans une des fosses du cimetière, au moment où il enterrait un mort ».
(i) Ed. Jannet, p. 78: « Quant on voit blans religieux aler ou chevauchier par les champs, nul ne se doit acheminer celé part, pour le lait temps qui par coustume leur survient.
Glose. Aucunes sages femmes, dist Margot la Pelée, ont dit pour vray que le rencontrer du matin d'un blanc moine est très mauvais signe... »
(2) Cf. Erasme, Stultitiœ laus, p. 286 (à propos des moines) : « Et enim cum hoc hominum genus omnes sic execrentur, ut fortuitum etiam occursum orninosum esse persuasum sit... »
(3) Marguerite de Navarre, Heptaméron, p. 2S0 : « Jamais ne vous advienne, mon amy, de convier telles gens [des inoines], car ils portent malheur à toutes les maisons où ils vont ».
Des Périers, nouv. xlvii : « Maistre Jacques Colin, n'ha gueres mort abbé de Saincte Ambroyse,... estoit en picque contre ses moines, lesquelz luy faisoyent tout de sanglant pis qu'ilz pouvoyent, et luy faisoyent bien souvenir du proverbe commun qui dist : Qu'il se fault garder du devant d'un bœuf, du derrière d'une mule et de tous les coste^ d'un moine ».
Du Fail, Contes d'Eutrapel, ch. xiii : « Nous estions à la chasse aux lièvres, en la lande de Halibart, où se trouva un jeune magister escholier revenant de Paris... Brifaut, distributeur de lévriers,... le mit en garde avec un lévrier en lesse, luy commandant expressément ne dire pas un seul mot, alléguant que tous ces bonnet^ quarrcj... portoicnt bedaine (= malchance) et malheur^ à la chasse, et partout ailleurs aussi ».
Estienne Tabourot, Bigarrures, ch. v, mentionne le proverbe déjà cité par Des Périers, mais avec une variante: « Il se fault garder du devant d'une femme, du derrière d'une muUe et d'un moyne de tous coste^ M.
Le Thresor de Meurier le donne aipsi (p. Sq) : « De soldat affamé, de moyne bigarré, d'homme mal barbu, de fol embeu, de traistres brigands et de chiens mordans, de nouvel hoste et d'homme obstiné, Dieu nous garde hyver et esté ».
Ce proverbe persiste en Gascogne : « Se çau mauhisa dou davant d'uo henno, dou darré d'uo mulo, e d'un curé de toutz coustatz » (Il faut se garder du devant d'une femme, du derrière d'une mule, et d'un curé de tous côtés).
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fourni par l'érudit théologien Jean-Baptiste Thiers, curé de Vibraye, diocèse du Mans (i).
La superstition est toujours vivace et on en trouve la survivance dans plusieurs régions : dans le Hainaut, dans ja Gironde et ailleurs (2). Elle n'est pas, non plus, étrangère aux peuples germaniques, mais elle n'a laissé de traces que dans la parémiologie française.
En tenant compte de ces divers témoignages, on peut mieux saisir le sens des trois passages du Gargantua, où il est question d'avoir le moine. L'acception de « malheur » ou de « malchance », c'est-à-dire de malencontre, y est évidente, et c'est là le sens initial, écho immédiat de la croyance populaire.
L'acception de jouer un tour, d'attraper, est secondaire ; mais c'est la seule qui se lit dans un traité d'Ant. du Saix de 1537, où donner le moine, complétant les verbes antérieurs tromper et décevoir, y a le sens d'attraper (3) ; et dans une poésie de d'Aubigné (t. IV, p. 392 des Œuvres) :
J'avoys une belle faveur
De cheveux que print ce volleur (4) ;
J'avoys Tame trop endormie ;
Il donna le moine a mon cueur.
Avec des cheveux de ma mie
Je luy veulx faire ung mauvais tour.
C'est là à coup sûr un sens induit du jeu de malice pratiqué par les pages et que d'Aubigné, après Rabelais, mentionne dans son Fœneste (5).
(i) Cf. Traité des superstitions (t. I, p. 209) : « C'est une grande misère et une illusion bien pitoyable que de... se figurer :
« Que quand on va à la chasse, on sera heureux, si l'on rencontre une femme débauchée, ou si l'on s'entretient des choses deshonnestes, ou que l'on pense à des femmes débauchées. Et qu'au contraire, l'on sera malheureux, si ion rencontre un moine...
« Qu'il nous arrivera du malheur, si le matin nous rencontrons dans notre chemin un prêtre, un moine, une fille, un lièvre, un serpent, un lézard, un cerf, un chevreuil ou un sanglier... Qu'il nous arrivera du bonheur, si nous rencontrons le matin une femme ou une fille débauchée, ou qui marche la tête nue, un loup, une cigale, une chèvre ou un crapaud... »
(2) Paul Sébillot, Le Folklore de France, t. IV, p. 236 et 252.
(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 452.
(4) C'est-à-dire l'Amour^ Cupidon.
(5) Cf. Œuvres, t. II, p. 434: « Ces fripons devisoient qui de vail- 1er le moine; j'en avois ouï parler, mais afin qu'ils ne jouassent point à
Le sens primordial du dicton rabelaisien s'est de bonne heure complètement eflacé pour céder la place à des applications plus ou moins atténuées, dont une est arrivée jusqu'à nous à titre de malice d'écolier ou de troupier.
Disons, pour terminer, que \q prêtre, envisagé comme présage funeste (i), subsiste toujours, surtout parmi les pêcheurs et les marins (2).
Jal nous en donne de curieux détails (3), qui rappellent ceux relevés par Rabelais (à propos du navire chargé de moines que rencontre Pantagruel) et dont le fond remonte à la plus haute antiquité.