II. — Pratiques astrologiques
Rabelais prétend à plusieurs reprises établir une démarcation entre l'astrologie judiciaire ou divinatrice, qui juge l'avenir par l'inspection des astres, et l'astrologie naturelle ou astronomie. Tandis qu'il donne toute son approbation à la science, il s'élève avec force contre les pratiques superstitieuses, alors généralement suivies, de l'astrologie proprement dite : « Et de Astronomie saiche en tous les canons — dit-il dans la lettre célèbre de Gar-
moi, Je me bantois de l'avoir donné à tous les payes de la petite escurie. La nuit, comme nous estions couché..., je sens je ne sais quoi qui me sembloit arracher le gros orteil... »
(i) Les prêtres et les moines sont aussi considérés comme des sorciers, et en rêver, c'est également signe de disgrâce (voy. P. Sébillot, Le Folklore de France, t. IV, p. 237).
(2) Cf. Amélie Bosquet, La Normandie pittoresque, p. 3o8 : « Les pécheurs diéppois ne parlent jamais dans leurs bateaux ni de prêtres ni de chats ».
(3) Glossaire nautique, p. 1407: « Nous ne voulons pas terminer cette petite histoire des superstitions particulières aux marins, sans parler du préjugé qui, à bord des navires de la Méditerranée surtout, rend fâcheuse et de mauvais augure la présence d'un prêtre ou d'un moine. Lou ca~ pellan [le chapelain, le prêtre] est un être redouté; ce n'est jamais sans répugnance que certains capitaines l'embarquent, parce qu'il porte mal^ heur, disent-ils. On m'a raconté dans le Levant, qu'une tartane provençale, allant d'une île de l'Archipel à une autre, avait donné passage à un moine; le gros temps se déclare, et, bien que le religieux se mit en prières pour demander la fin de la tempête, l'équipage fut au moment de le jeter à la mer pour décharger le bâtiment du gage de mauvaise fortune qu'il portait. Le pauvre capellan obtint par capitulation de n'être lancé par-dessus le bord que si, dans deux heures, le vent ne mollissait pas. Le vent tomba en effet avec le soleil et lou capellan fut sauvé »,
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gantua à son fils Pantagruel (l. 11, ch. viii) — laisse moy l'Astrologie dwinatrice, et l'art de LuUius, comme abuz et vanitez ».
Cependant, certaines de ces pratiques étaient si universellement admises que Rabelais lui-même s'y montre indulgent, par exemple en ce qui touche l'horoscope ou la nativité, c'est-à-dire l'état du ciel au moment de la naissance d'un enfant. Le ciel était censé partagé en douze maisons ou mansions, portant chacune une indication spéciale (longue vie, richesse, etc.) : tirer l'horoscope, c'était lire dans le ciel les destinées du nouveau-né.
On peut trouver une intention satirique au passage où Herr Trippa demande à Panurge V horoscope de sa nativité (i) ; mais c'est le grand rieur lui-même qui écrit dans sa Sciomachie, sans sourciller, à propos de la naissance du duc d'Orléans, fils d'Henri de Valois: «Un si grand Prince destiné à choses si grandes en matière de chevalerie et gestes heroiques, comme il appert par son horoscope, si une fois il eschappe quelque triste aspect en l'angle occidental de la septième maison ». Et cela après avoir fait remarquer antérieurement (1. 111, ch. xxxvii): « En ceste manière, disent les mathématiciens (2), un mesme lioroscope estre à la nativité des roys et des sotz » (3).
On attachait encore au xvi' siècle entière créance aux influences des astres (cf. 1. III, ch. m), telle planète pouvant être maligne {maie fi que) on bénigne {bénévole). Dans la harangue, il est vrai toute cicéronienne, faite par Gallet à Picrochole, l'orateur s'écrie (l. I, ch. xxxi) : « Sont ce fatales destinées ou influences des astres qui veulent mettre fin à tes aises et repos .^ »
Toute une série d'expressions sont restées dans la langue comme autant de survivances : en la maie heure (1. II, ch. ix, et 1. III, ch. ix) ; « nostre maistre est en ses bonnes » (1. IV, ch. xii) ; heureuse journée (« Sciomachie »), etc.
Nous allons maintenant étudier à part les divers genres de divination. Nous n'aurons pas à revenir sur le merveilleux zoologique et botanique, à qui nous avons donné déjà une place proportionnée à son importance historique et sociale.
(i) Cf. 1. III, ch. XIV : « Panurge luy ayant baillé [l'horoscope], il fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, et considérant l'assiette, et les aspectz en leurs triplicitez, jecta un grand souspir, et dist... »
(2) Ici pris au sens d'astrologues.
(3) C'est-à-dire « fous », sens ancien de 50/.