‹ La langue de RabelaisChapitre 134 sur 218 · I. — Démonologie · texte numérisé non relu

I. — Démonologie

Nous montrerons tout à l'heure que la conception rabelaisienne du diable répond exactement à celle des auteurs de Mystères et de leur mise en scùne. Mais ce n'est là qu'un des côtés de la question démoniaque ; il convient tout d'abord d'envisager le diable

(i) A Paris, suivant le Journal de l'Estoillc, le nombre des sorciers s'élevait en 1574 à trente mille.

(2) Au xvi« siècle, il y avait à Panzoult (Tourainc) une diseuse de bonne aventure, qui vivait dans une caverne creusée dans le rocher. La description de Rabelais est donc l'écho de la réalité {Rcv. Et. Eab., t. V, p. 70, et t. VIII, p. 208). Bail" nous a donne le pendant de la Sibylc de Panzoult, dans sa cinquième eglogue, les Sorcières. Voy. Œuvres, éd. Marty-j^.avcaux, t. III, p. 29 à 36.

(3) Voy. Yves-Piessis, Bibliographie de la sorcellerie, Paris, kjoo, et les deux dissertations allemandes :

Max Gerhard, Dcr Aber^laube in der /ran:iôsischen Novelle des XVJ^ Jahrhunderts, Rostock, 190G.

Ernst Friedrich, Die Magie iin fran:{ûsischen Theater des XVI'' ur,d XVI I^ Jahrhunderls, Leipzig, 1908.

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dans ses rapports avec la magie et les sorciers, suppôts naturels de Satan (i).

Pendant tout le Moyen Age, Tolède était considéré comme le centre des études magiques :

En sors mauvais dont l'en use à Tholet.

écrit Eustache Daschamps (2), et un mystère du xv*"- siè:le, le Martyr de Saint Denis, dira :

Il fait d'un coq une poulette, Ils joue des ars de Tholete! (3)

Aussi Rabelais n'a-t-il garde d'oublier la célèbre école de magie que Panurge avait fréquentée (4).

Le nombre des démons ou mauvais esprits était censé au xvi" siècle incommensurable, et Ambroise Paré en parle av^c le plus grand sérieux (5).

(i) Voy. sur la démonologie du xvi" siô:le, Lucien Pinvert, Jacques Grévin (iSSS-iDjo). Etude biographique et littéraire, Paris, 1899, p, 122 et suiv.

(2) Œuvres, t. VI, p. 204.

(3) Voy. Jubinal, Mystères inédits du XF« siècle, t. I, p. 116.

(4) « On temps que j'estudiois à l'eschole de Tolete, le révérend père en Diable Picatris, recteur de la Faculté diabologicque, nous disoit que naturellement les Diables craignent la splendeur des espées, aussi bien que la lueur du Soleil... G'estoit (peut estre) la cause pourquoy le seigneur Jan Jacques Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée, et mourut l'espée nue on poing, l'escrimant tout au tour du lict, comme vaillant et chevaleureux, et par ceste escrime mettant en fuyte tous les Diables qui le guestoient au passage de la mort... Car parlant en vraye diabologie de Tolete, je confesse que les Diables vrayement ne peuvent par coups d'espée mourir: mais je maintiens, scelon la dicte diabologie, qu'ilz peuvent patir solution de continuité... » (1. III, ch. xxiii).

L'anecdote se retrouve dans les Vies des grands Capitaines de Brantôme (t. II, p. 223), qui l'a tirée de notre auteur. Brantôme croyait d'ailleurs aux sorciers, comme tous ses contemporains.

(5) Cf. Les Monstres et Prodiges, i5j4, ch. xxvi : « Les mauvais esprits ont plusieurs noms, comme démons, cacodemons, incubes, succubes, coquemares, gobelins, lutins, mauvais anges, Satan, Lucifer, père de mensonge, prince des ténèbres, légion, et une infinité d'autres noms qui sont escrits au livre de V Imposture des diables, selon les différences des maux qu'ils font, et es lieux où ils sont le plus souvent ». Œuvres complètes, éd. Malgaigne, 1840, t. III, p. 55. Le ch. ixvi est intitulé « Démons et Sorciers »; le xiii®, « Les illusions diaboliques »; le xxxi%

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Rabelais en nomme quelques-uns (i) et indique plusieurs moyens de les exorciser.

Le signe de la croix est le plus efficace : « La croix est contraire au charme », affirme Panurge (1. III, ch. xxiii). Aussi lorsque Tripet, un des capitaines de Picrochole, et ses gens entendent Gymnaste invoquer les diables : « Commencèrent avoir frayeur, et se seignoient de toutes mains, pensans que ce feust un Diable desguisé, et quelq'un d'eulx, nommé Bon Joan, capitaine des Franctopins, tyra ses Heures de sa braguette et cria assez hault, Agios ho theos. Si tu es de Dieu sy parle, sy tu es de l'aultre sy t'en va ».

Panurge, à son tour, entendant son Turc invoquer les diables fait « le signe de la croix, criant Agyos, athanatos, ho theos... » (1. IL ch. xiv).

C'est la formule du Trisagion, d'un usage Journalier dans l'église grecque : a Agios o theos! {2) Agios ischiros! Agios aihanatosï) (1. I, ch, xxxv). Dans l'église catholique, elle n'est chantée qu'à l'office eu vendredi saint, avant l'adoration de la croix.

Mais pour que l'invocation soit efficace, il faut se signer de la bonne main, c'est-à-dire de la droite, car de la gauche, c'est présage de malheur (3). On a vu que les bergers de Gargantua se moquent de fouaciers de Lerné « qui avoient trouvé maie encontre par faulte de s'estre seignes de la bonne main (4) au matin ».

« De l'Art magique » ; le xxxiie, « Incubes et Succubes », etc. Voici un curieux passage de ce dernier chapitre : « Les médecins tiennent que Incubus est un mal où la personne pense estre opprimée et suffoquée de quelque pesante charge sur son corps, et vient principalement la nuit. Le vulgaire dit que c'est une vieille qui charge et comprime le corps, le vulgaire l'appelle Chauche- poulet »,

(i) « Advcnente la lumière du clair Soleil, disparent tous Lutins, Lamies, Lémures, Guaroux, Farfadetz et Tenebrions » (1, III, ch. xxiv),

(2) Dans le Martyre de saint Pierre et de saint Paul, mystère de la fin du xve siècle (éd. Jubinal, t, I, p, 83), saint Paul, avant de souflfrir le martyre « bende ses yeulz et dit à genous : Apyos 0 theos, agyos yskiros, athanatos, Jesu^ Eleyson ymas (« Saint, ,ô saint, Dieu saint, immortel, Jésus, aie pitié de nous I »).

(3) Evangile des Quenouilles, p. i3o : « Qui fait de sa main droite le signe de la croix encontre l'ennemi, il le reboute au loing de lui ; et qui d'aventure le fait de l'aultre main, le diable de plus en plus l'aproche ».

(4) L'expression de bonne main pour « main droite » se lit déjà dans

C'est à cet ordre d'idées que remonte la curieuse évolution du mot brimborion, qui, de l'acception de « bréviaire » ou de « prière dévote», a passé à celle de pratique superstitieuse. Le terme intermédiaire est celui de prière murmurée et par suite inintelligible, comme le rituel en latin des prêtres et des moines. Rabelais s'est élevé contre cette récitation machinale, en mettant dans la bouche de Frère Jean des paroles significatives (l. I, ch. xxx).

Dès le XV* siècle, breviarium devient breborion avec une nuance défavorable, comme dans ces vers de la Passion de Gréban :

19900. Dist il pas ses breboi'ions ? Il barbote, ce m'est advis.

Cette forme persiste au xvi® siècle, lorsque le mot acquiert définitivement le sens de formule magique. Ainsi dans les Serées de Bouchet (i).

Rabelais ne donne que la forme moderne brimborion avec le sens de prière dévote : « Les brimborions des Padres celestins » (1. II, ch. vu). Cette forme était alors nouvelle, et Pasquier en indique l'origine (l. VIII, ch. lxii) : « Le mot brimborion, dont nous usons quand nous disons que quelqu'un dit ses brimborions, vient de breciarium ».

Sous l'influence analogique de brimbe ou bribe, le mot spécialisa son sens en celui de menus suffrages avec la même nuance péjorative : « Lorsque vous aurez faict vos oraisons, imprécations et brimborions », écrit Brantôme (t. VII, p. 198).

Et aujourd'hui encore, dans plusieurs pays, le prêtre passe pour sorcier et seul capable d'exorciser le démon (2).

Froissart (éd. Luce, t. I, p. 327) ; « Quant ce vint à l'endemain..., laierent Bervich à la bonne main ». En Saintonge, bonne main désigne la droite, et mauvaise main, la gauche (Jônain)

(i) Cf. t. IV, p. i83 : « Elle le pria d'attendre jusques à ce qu'elle eust dit certains mots et oraisons qu'elle avoit accoustumé de dire toutes les fois que le mal des dents luy prenoit : ayant apprins ces briborions de sa grand mère ».

Cotgrave en donne cette définition : « Breborions. Vaines incantations, prières superstitieuses que des vieilles femmes du peuple usent contre le mal de dents ou comme expression d'une dévotion aveugle ».

{2) Lne évolution parallèle a subi le mot grammaire (anciennement gramoyre), qui devint dès le xiii" siècle grymoire. La grammaire latine du Moyen Age, hérissée de formules mnémoniques, fut considérée par le vulgaire comme un livre à sept sceaux, comme un recueil d'incantations.

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