III. — Romans de chevalerie
Dans le Prologue du Pantagruel que nous venons de citer, Rabelais met plaisamment la Chronicque gargantuine au-dessus d'autres livrets « dignes de mémoire », alors en vogue, tels que (suivant l'édition princeps imprimée à Lyon chez Claude Nourry) : «Robert le Diable, Fierabras, Guillaume sans peur (3), Huon de Bourdeaulx, Monteville et Matabrune » (4).
Tous ces titres, en dehors de Monteville (sur lequel nous reviendrons) sont parfaitement connus. Ils désignent des romans de chevalerie, où Rabelais a puisé de nombreux détails pour sa généalogie de Pantagruel et pour la descente d'Epistémon en Enfer.
On sait que nos vieux poèmes épiques, les Chansons de gestes, ont été, à l'époque de la Renaissance, délayés en prose dans de nombreux in folios. A leur tour, ces copieux romans furent réduits en livrets populaires, comme ceux mentionnés par Rabelais, et finalement en simples plaquettes, comme les brochures qui constituèrent au xvii^ siècle la Bibliothèque bleue, encore répandue dans nos campagnes.
(i) Rev. Et. Rab., t. IX, p. 246.
(2) Cf. Cosmographie, t. I, p. 244 : « ... s'amuser plustost aux fabuleuses Histoires tragicques de l'Espagnol Bandel ». Thevet veut dire l'Italien Bandello, dont les Histoires tragiques furent traduites par Boistuau et Fr. de Belleforest (iSSg).
(3) Le plus intrépide des quatre fils d'Aymon de Narbonne, d'un courage indomptable. Voy. L. Gautier, Les Epopées françaises, t. IV, p. 276 à 807.
(4) Voy., sur Matabrune, mère d'Oriant, le père des enfants cygnes, Jean Plattard, U Œuvre de Rabelais, p. 2.
A partir de 1478, date de l'impression du Fierabras, et jusque vers le milieu du xvi^ siècle, ces romans se multiplièrent. De nombreuses éditions témoignent de leur popularité (i). Les plus lus semblent avoir été i^t'eratras (1478) et les Quatre Jils Aymon (1480), pour lequel Rabelais paraît avoir eu une prédilection particulière. Ils peuvent être ainsi groupés :
Cycle carolingien: Fables de Turpin (1527), Morgant le Géant (15 19), Fierabras (1478), Galien Rethoré (1500).
Romans féodaux: Quatre fils Aymon (1480), Ogier le Danois (1492), Huon de Bordeaux (1513), Valentin et Orson (1489), Robert le Diable (1496).
Cycle de la Table ronde : Arthus de Bretaigne {1493), Lancelot du Lac (1488), Merlin l'Enchanteur (1498), Saint Graal (15 16), et surtout Perceforest (1528), le plus long de ces rom.ans en prose (2), tableau idéalisé du monde chevaleresque.
Ces romans ont laissé de nombreux souvenirs dans -Gargantua et Pantagruel. Rabelais a tiré des romans bretons les détails touchant le roi Arthus et son transfert dans le Pays ou « Isle des Phées », ainsi que le nom de sangreal (3), c'est-à-dire Saint Graal, qu'il emploie à plusieurs reprises (4) avec le sens généralisé de chose rare et miraculeuse. Il doit à un autre roman arthurien, le Tristan (1489), le nom du pays d'Estrangorre (1. III, ch. xxiv) ainsi que l'allusion à « la bandelette noire et blanche, selon les occurences et accidens » que portait le Gozal de Pantagruel.
Le roman de Fierabras, un des plus populaires de l'époque, a fourni à lui seul :
1° Les noms des géants : Bruant de Monmiré (chez Rabelais, Drus/iant de Mommiere), c'est-à-dire de Montmirail, dans la Marne ; Sortibrant de Coniinbre (l'un et l'autre dans Fiera-
(i)Voy. Em. Besch, « Les adaptations en prose des Chansons de geste au xv» et au xvi« siècle» (dans Rev. du XVI* siècle, t. III, p. i53 à 181), et A. Tilley, « Les romans de chevalerie en prose » {ibidem, t. VI, p. 45 à 63). Nous lui empruntons les dates d'impression.
(2) il fut imprimé à Paris en i328 à i532 en six vol. in-fol. Rabelais en fait mention au 1. II, ch. xxx. Un contrefacteur y avait interpole plusieurs souvenirs de Perceforest. Voy. Rev. du XVP siècle, t. VII, p. 249 à ib2 (}. Plattard).
(3) Cf. du l-ail. ch. xxx» des Discours d'Eutrapel: « ... le Saint Greal, ensevely et envousté sous le perron Merlin, en la forest de Brecillian, en Bretaigne... »
(4) Cf. 1. IV, ch. xLii et xLiii, etc.
bras), noms de chefs sarrasins; et surtout Galafre, le portiergéant du pont de Montrible.
2° Le pont lui-même (dit de Montrible, à Saintes), appelé en moyen français Mautrible (1354), forme qui figure dans Fierabras. Cette forme fut altérée ultérieurement en Monstrible (graphie de Rabelais), interprétée par les clercs comme Mons Terribilis (i).
3° Uunguent resuscitatif, avec lequel Panurge guérit Epistémon, « qui avoit la teste coupée » (1. II, ch. xxx), est précisément Vongnement merveilleux, qui guérit toutes les plaies et qui rend invulnérables les géants Bréhiers (2) et Fierabras (3), Ce dernier, voyant le sang qui coulait des plaies d'Olivier blessé, lui dit :