IV. — Voyages de Mandeville
Parmi les livres « dignes de mémoire » que Rabelais cite dans
qu'il montoit sur le cheval pour aller quelque part, il tournoit la cheville devers le lieu où il vouloit aller, et tantost si trouvoit en la place sans mal ; car le cheval esioit de telle façon, qu'il alloit par l'air plus soudainement que nul oiseau ne savoit voler ».
(1) « C'était un cheval de bois enchanté qui portoit un homme en un moment en mille lieues de là où il estoit. Vulgairement on dit : Il Jaudroit avoir le cheval de Pacolet pour aller si viste en ce lieu là ».
Le dernier écho est dans Molière : « SI elle court comme le cheval de Pacolet » (se. ix de la Jalousie du Barbouillé).
(2) Voy. l'éd. d'Ldelestand du Meril, v. 4059 (Corfrain de Monglai); y. 8Goi et 9299 {Corfarin de Rossic). — Dans Saint Christophle, mystère du XV* siècle (Petit de Jullcville, Mystères, t. II, p. 600), Golfarin est le nom d'un chevalier.
(3) Voy. ci-dcssus, p. i3.
son Prologue du Second llore, figure celui de Monteoille (leçon de Pédition princeps), devenu Monteviellc (dans la deuxième édition de 1534) et Montemeille (dans l'édition définitive de 1542). Nous avons montré ailleurs (i) que ce nom m5'stérieux, qui avait échappé aux commentateurs, désigne Jehan de Mandeville (en latin, Johannes de Montemlla), auteur d'un récit de voyages en Orient, qui a joui à la fin du Moyen Age et pendant la Renaissance d'une vogue extraordinaire (2).
Ces fameux voyages en Egypte, en Terre-Sainte et dans l'Extrême-Orient, Monteville ou Mandeville les aurait faits entre 1322 et 1357. Dans ces récits, le merveilleux le dispute au fantastique : l'auteur décrit la vallée périlleuse et la fontaine de jeunesse, aux eaux de laquelle il prétend s'être abreuvé. L'ouvrage fourmille de monstres, de prodiges, de fables. C'est ce caractère romanesque qui explique son étonnante popularité pendant deux siècles, du xiv' au xvi*, et la place que Rabelais lui assigne parmi les livres « dignes de mémoire », entre Huon de Bordeaux et Matabrune, livrets de colportage et par excellence populaires.
Rabelais a certainement lu Mandeville, et peut-être même dans la version moyen-française citée plus haut. Il lui doit sans doute un détail de son roman, qu'il a trouvé merveilleusement encadré dans le récit du voyageur. Entre autres choses étranges, Mandeville parle d'une manière circonstanciée du Prestre Jehan, « le grand Empereur de Inde ». Il en décrit le pays, le palais, la cour, et ses narrés ne le cèdent guère en fantastique aux histoires les plus romanesques.
Quant à la popularité des voyages de Mandeville à l'époque même où Rabelais faisait imprimer son premier livre du Ga7'-
(i) Rev. Et. Rab., t. IX, p. 266 à 275.
(2) Voici le titre de la version moyen-française de la fin du xv» siècle (portant la date de 8 février 1480):
Monteville, composé par messire Jehan de Monteville, chevalier natif d'Angleterre de la ville de saint Alain, lequel parle de la terre de promission... de mer.
Au recto du dernier feuillet : « Cy finist ce très plaisant livre nommé Monti ville, parlant moult autentiquement du pays et terre d'Outremer. Imprimé à Lyon sur le Rosne l'an Mil ccccixxx par Barnabe Chaussart ».
Voy. la description dans Claudin, Histoire de l' Imprimerie en France aux XV» et XVI' siècles, t. III (1904), p. 20 et suiv.
gantua, c'est-à-dire en 1533, nous en avons un témoignage précieux dans ce passage de Ch. de Bourdigné (1532) :
Là je congneu Patelin o son drap, Françoys Villon et maint autre satrape, Jehan le Fevre et Jehan de Mandeville (i).