‹ La langue de RabelaisChapitre 150 sur 218 · III. — Sens · texte numérisé non relu

III. — Sens

La valeur primordiale de certains proverbes, encore sensible

(i) Gabriel Meurier, Thrésor, p. 53, reproduit de mcme les trois premiers vers, mais il cite le dernier sous cette forme : Toutes choses allèrent mal.

(2) Des Péricrs l'invoque à propos des soudards et de leurs exactions (nouv. 1 xvu) et il est rappelé dans la « Farce des Theologastrcs » (Fournier, Théâtre, p. 41 3).

Henri Estienne cite à son tour ce quatrain, en l'aut^mcntant d'un vers superflu {Apologie, t. II, p. SSg).

(3) Cf. Comédie des Proverbes (acte II, se, m): « l'^t voyant qu'il me faisoit la moue, je l'ay appelle gros bec... et luy ai dem.itidé en demandant, pourquoy il ra'empcschoit de passer mon chemin»; et ailleurs (acte III, se, vji) : « Monsieur, vous nous obligez si fort à faire estime de vous que vous nous pouvez commander aussi absolument que le roy à son sergent et la royne à son enfant »,

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à l'époque de Rabelais, a subi des variations plus ou moins importantes. On pourrait y discerner les degrés suivants :

i" Sens atténué.

Le proverbe Pisser contre te soiell (i), d'origine superstitieuse, marquait tout d'abord un péché grave, une indécence grosse de conséquences ; il a fini par signilier un acte d'irrévérence commis envers un égal ou un supérieur.

Cet autre dicton Baitler le moine, de source également superstitieuse, a passé du sens de « malheur », de guignon, à celui de simple malice ou tour joué à quelqu'un.

2° Sens modifié.

La sentence Se couvrir d'un sac mouillé, qui dénote encore chez Rabelais une action de travers, une finesse de Gribouille qui se jette à l'eau de peur de la pluie, est devenue incompréhensible dans la seconde moitié du xvi" siècle. On y attacha une valeur morale assez vague et on finit par l'interpréter : alléguer une mauvaise excuse (2).

Le sens primitif de maint proverbe de cette catégorie est complètement oblitéré. Tel est le cas du dicton Garder la lune des loups, dont la valeur primordiale se rattache à une croyance universelle remontant aux époques les plus reculées de l'humanité et dont quelques vestiges isolés et comme perdus dans nos campagnes attestent encore l'existence plusieurs lois millénaire.

3" Facétieux :

Le dicton: « Vous semblez les anguilles de Metun, vous criez devant qu'on vous escorche » renferme une facétie populaire du genre de celle que Rabelais allègue ailleurs (1. IV, ch. xxxii) sur les lièvres de Champagne qui dorment les yeux ouverts. La plaisanterie consiste à invoquer à l'appui d'une assertion gratuite — les anguilles ne crient pas, pas plus celles de Melun que les autres — ou d'une constatation vulgaire — tous les lièvres, ceux

(i) Les proverbes cités ici sans référence seront plus loin l'objet d'un commentaire à part.

(2) Cf. Explications morales d'aucuns proverbes (xvi^ siècle) : « Se couvrir d'un sac mouillé. Ce proverbe appartient à ceux qui jamais ne veulent confesser leur faute, et quand on la leur monstre, allèguent des excuses frivoles et aussi propres à leur justilication, comme si quelqu'un, pour se garantir de la pluye, mettoit sur sa teste un sac desja tout mouillé et dégouttant l'eau, qui le mouilleroit encore davantage ».

Et VEssai de Proverbes : « Fol qui se couvre d'un sac mouillé, Parum sapit qui qucerit inanes prœtextus ».

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de Champagne comme ceux d'ailleurs, dorment les yeux ouverts — un détail d'une précision excessive qui frise le burlesque.

4° Euphémique :

La locution proverbiale: Cest bien chié! pour c'est bien dit, c'est bien parlé (ironiquement), se lit dans la « Farce de Frère Guillebert ». La femme coupable y raconte à sa voisine son extrême perplexité, son mari ayant pris pour son bissac les braies de frère Guillebert, et la commère de s'écrier : « Cest bienchiél N'est ce autre chose qui vous point? » (i).

La formule se rencontre déjà chez Eustache Dechamps (t. IV, p. 293): « Aies vous en ; cent bien chié ».

Plus tard on substitua à cette formule primordiale grossière des équivalents euphémiques :

Cest bien chanté ! dans la Passion de Gréban (v. 26410) : LUCIFER. — Ce qui est pardu est pardu. Mais pensons bien au rendu, De le garder mieulx qu'il pourra.

Berich. — Cest bien chanté.

Cest bien chien.., ! l'une et l'autre souvent réunies à la locution primitive. De là, chez Rabelais, ces trois formules mixtes:

C'est bien chié chanté, beuvons ! (1. I, ch. v).

C'est, dit il, bien chien chanté (1. I, cii. xxvii).

C'est bien cliien chié chanté pour les discours (1. 111, ch. xxxvi).

Antoine Oudin, en citant la première formule rabelaisienne, ajoute : « Nostre vulgaire se sert de ces mots pour rebuter ou desapprouver le discours d'un autre ».

C'est là un exemple de cumul par juxtaposition d'éléments successifs. Le point de départ et la tendance euphémique peuvent seuls dégager ces locutions proverbiales devenues inintelligibles.

5' Ampliiicatif, par périphrase, allant jusqu'à la personnification. Telle l'expression proverbiale « Estre logé chez Guillot le Songeur », songer creux, qui se lit à la fois chez Rabelais et Monluc, chez Henri Estienne et d'Aubigné.

Un exemple curieux de l'oubli complet du sens primitif d'une expression proverbiale nous offre le terme brides à veaux.

Dès 1531, le chanoine de Noyon, Charles liovelles le commente ainsi :

Brides à veaux, frena vitulis. De re crassa et inulili id cotidic crcbescit. Nam ad frcna, vilulus quideni incplus et parum idoneus ha-

(1) Ane. Théâtre^ t. I, p. 322.

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betur. Aut etiam, id quidem intelligi, de occultis adversariorum dolis et laqueis potest, quos facillime vin prudentes et astuti cavent. Stolidi vero et improbi, quos vulgus vitulos aut asinellos suo more appellat, ad perspiciendos aliorum dolos inhabiles, perfacile ab his, incauli irretiuDlur. Et dum velut quibusdam frenis illaqueantur, quo lubet, ab astutioribus viris vincti asinorum aut vitulorum instar abducuntur (t).

Vers la fin du xvi' siècle, un Essai de proverbes et manierez de parler proverbiales l'explique à son tour (v° bride) : « Par risée nous appelons les choses fabuleuses, esloignées de toute apparence de vérité, Brides à veaux (Habenai vitulœ, Nugee, Gerras), comme nous disons d'un grand menteur qu'il fait à croire que vessies sont lanternes et que les nuées sont poésies d'airain ».

L'acception exclusivement métaphorique prévaut au xvi' siècle de plus en plus en littérature (2), et les dictionnaires, depuis celui de l'Académie (1694) jus-iu'à Littré et le Dictionnaire rjënéral, n'en connaissent pas d'autre.

Cependant, à l'époque même où Charles Bovelles accompagnait de sa glose moralisatrice les brides à veaux, celles-ci se vendaient dans les rues, comme en témoigne un des Cris de l'époque (^), et Rabelais les faisait servir sur la table des Gastrolâtres, entre g uasteaux feuilletés et beuignets.

C'était, en elTet, une sorte de pâtisserie, dont les livres de cuisine contemporains donnent la recette (4). Et le mot a simplement passé du sens de pâtisserie légère à celle de chose légère, billevesée ou sornette. Inversement, l'anglais trifle signifie à la fois bagatelle et pâtisserie, et le dernier traducteur anglais de Pantagruel (5) s'en est très heureusement servi pour rendre les brides à veaux de Rabelais.

Quant à l'origine de l'appellation, en tant que pâtisserie délicate, remarquons qu'aux xv' et xvi' siècles, les pâtisseries étaient très nombreuses et d'aspects très variés. Elles portaient différents noms suivant leurs façons, leurs figures, leurs pays d'origine, etc. C'est ici que la fantaisie populaire s'est donnée libre carrière.

(i) Proverbiorum'vulgarium libri très, Paris, i5'3r, fol. 2 V,

(2) Depuis la Vie de Saint Christophle d'Antoine Chevalet jusqu'aux Satires de xMathurin Régnier, textes cités dans la Rev. du XVI'' siècle, t. I, p. 343 à 345.

(3) Voy. ci-dessus, p. 142.

(4) Ibidem.

(5) Le regretté W.-F. Smith.

Encore aujourd'hui, la nomenclature moderne des pâtisseries renferme des noms tels que : pet de nonne, plaisir des darnes^ vol-au-vent, etc. L'appellation de bride à veau est une facétie du même genre.

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