IV. — Langue
L'universalité de la parémiologie rabelaisienne se reflète aussi dans l'expression qui est des plus variées.
Peu de citations d'adages grecs dans le texte original que notre auteur, comme ses contemporains, transcrit d'après la prononciation introduite par Lascaris et propagée par Reuchlin.
Les dictons en latin sont par contre assez nombreux. Les sentences bibliques sont citées d'après la Vulgate ; les distiques et les brocards se présentent en bas-latin. Et ce n'est pas tout: le latin des moines n'y revient pas moins fréquemment.
De plus, certains proverbes, anciens ou modernes, sont cités, dans des passages différents, à la fois en latin et en français : Venter auriculis caret, à côté de « Ventre affamé n'a point d'aureilles ».
D'autre part, Bridoye allègue, sous sa forme latine, Vetulam compellit egestas (1. 111, ch. xli) :
On dit en proverbe approuvé.
Que besoing faict vieille trotter,
lit-on dans la Parce du « Pont aux asnes » de la fin du xv' siècle. Les Proverbes ruraux du xiii' siècle citent déjà ce dicton (n*' 152): « Besoin fait vielle troter ».
De nombreux archaïsmes ont été sauvés, grâce à la langue conservatrice des proverbes : « Engin mieulx vault que force » (1. H, ch. xxvii). Au sens d'esprit, engin n'était plus en usage à Tépoiuc de Rabelais, qui partout ailleurs emploie ce terme avec son sens uniquement vivace d'instrument, c'est-à-dire d'engin mécanique, de machine.
De même, le sens médiéval de vilain, à savoir paysan, sens vieilli dès le xv" siècle, survit dans le proverbe: « Oignez vilain, il vous poindra... ». Rabelais n'en connaît que l'acception d'avare (1. 1. ch. xxMii) : « Là recouvrerez argent à taz, car le villain en li:idu content : cillain. disons nous, parce qr.e ung noble prince n'a jamais ung sou: thésauriser est laict de oillain ». Et dans Montaigne on lit {Est^ais, t. I, p. 326): « Un pay^an et un roy, un noble et un vilain»^ c'est-à-dire un roturier.
Ces vilains ou paysans jouent un rôle important dans le domaine de la parémiologie : Li Proverbe au vilain, du xii'-xiii^ siècle, remontent à la même époque, qui a vu naître la littérature roturière des Fabliaux et du Roman de Renard.
Certains de ces archaïsmes, faute d'être compris, ont été altérés sous l'influence de mots rapprochés : « Faire gerbe de feurre à Dieu » — plus anciennement « Faire garbe de feurre... » — a de bonne heure cédé la place à « Faire barbe de paille à Dieu », la première forme encore dans Rabelais, la dernière dans Montaigne et Régnier.
D'autres proverbes se présentent, sous leur forme moderne, attestée tout d'abord au xvi* siècle. C'est ainsi qu' escoixher le renard a, comme pendant ancien, escorchier le gorpil, avec le même sens de « rendre gorge », qu'on lit dans le Siège de Narbonne (i). Le poète raconte comment les porcs ont dévoré Mahomet vivant :
Vérité estnostre Sire l'otchier; O les Prophètes l'envoia preeschier.
Et par lui dut nostre loi essaucier.
Mais il but bien de fort vin .1. sextier ; Puis se coucha dormir en .1. fumier.
Là là convint li gourpil escorchier, Tant que pourciaux li alerent mangier Tout le visage, à celer nel te quier.
De la parémiologie provinciale, Rabelais cite uniquement un proverbe :
Limousin. — Selon le proverbe des Limosins : A faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires (1. IV, Prov nouv.).
Plus loin il ajoute : « Cette furie durera son temps comme les Jours des Limosins », qui étaient fortement et longtemps chauffés, comme l'exigeait ces fours primitifs, pour la cuisson du gros pain.
Quant aux dictons étrangers modernes, on ne lit dans son œuvre que deux mentions, touchant l'une et l'autre l'Italie du xvi' siècle.
Lombard. — « Il craignoit ly boucons de Lombard » (1. I, ch. m), c'est-à-dire gli bocconi lombardi, déjà proverbiaux au xv" siècle. Olivier Maillard en fait mention : « Vos, dcmini notarii, fecistisne receptiones in litteris.^ Unde dicitur communiter in commun! proverbio :
(i) Fol. 65 V», Ms. cité par Gautier, Epopées franc,, t. IV, p. 239.
De trois choses Dieu nous guarde :
De Et cœtera des notaires (i),
De Quiproquos des apothicquaires (2)
Et de Bouquons des Lombards frisquaires (3).
\LX, vers la même époque, dans un recueil de vers libres : Dieu nous gard' d'un tour de Breton D'un Messaire et de son boucon (4).
— Voylà, dist Eusthenes, le guallant. Voylà le guallant, guallant et demy(5); s'est vérifié le proverbe lombardicque :
Passato et pericolo, gabbato et santo (1. IV, ch. xxiv (6) :
« Le dangier passé, est le saint moqué », explique la Briefve Dcclaration (7). Après Rabelais, on lit fréquemment ce proverbe au xvf siècle (.8).
Italien. — L'expression proverbiale /aire la Jigue, faire un geste de moquerie, narguer quelqu'un en lui montrant le bout du pouce entre les deux doigts voisins, répond à la locution italienne synonyme far le fiche, dans laquelle fica, figue, à un sens libre (9). Rabelais s'en sert, en parlant de l'Isle des Papefîgues :
(i) Nous reviendrons plus loin sur cette formule.
(2) C'est-à-dire les confusions dans les médicaments prescrits par les médecins — confusions par ignorance ou négligence — qu'on reprochait aux apothicaires de l'époque.
(3) Cité par Henri Estienne {Apologie, t. I, p. 97),
(4) Le Parnasse satyrique du XF« siècle, éd. Schwob, p. igS.
(5) Il s'agit de Panurge qui, la tourmente passée, esquive son vœu. (G) En italien : Passato il pericolo, gabato il santo. Duringsfeld cite
cet équiva'ent lombard (t. I, p. 287J : Passât el punt, gabat el sant.
(7) Henri Estienne (dans ses Prémices, p. i3S) en rapproche à tort comme pendant français: « Il ne sçait à quel saint se vouer ».
(8) Dans Cholières (t. II, p. 118): « Parce que vous me rcspondriez que ce ne sont que feintises et deguisemens, qu'i7 maie passato, gabato il santo... »
Dans Joubert, Erreurs populaires, !■■« partie, p. 46: « La plupart des malades rapportent totalement leur guerison à quelque saint ou sainte du Paradis, à qui ils se sont vouez : et encor bien souvent n'accomplissent leur veux : suivant ce que dit l'Italien, Passato lo malo, pot è gabato lo Santo ».
Et dans Hrantôme, t. I, p. iG3 : « Don Antoine de Levé, ayant faute d'argent pour contenter et payer ses soldatz..,, il prit l'argent sacré des temples, promettant toutesfois avecques vœu solcmpnel aux sainctz choses plus grandes que celles qu'il prenoit, s'il demeuroit vainqueur. . Mais il pratiqua par emprôs le proverbe : Passato el pericuio, gabato il santo, et n'en paya jamais rien »,
(y) Voy., pour une autre interprétation, Salomon Reinach, Mythes et
L'un d'eulx, voyant le protraict Papal (comme estoit de louable coustume publicquement le monstrer es jours de festes à doubles bastons), liiy feist la figue. Qui est en icelluy pays signe de contempnement et dérision manifeste (I. IV, ch. xlv).
Notre auteur donne à cette expression une origine anecdotique, en la faisant remonter à Frédéric Barberousse. Celui-ci, en 1 162, en réparation d'un outrage fait à l'impératrice sa femme, avait obligé les Milanais vaincus à retirer avec les dents une figue placée à l'orifice du fondement d'une vieille mule.
Cette locution est attestée, dès le xiif siècle, à la fois en provençal et en français (i).