‹ La langue de RabelaisChapitre 158 sur 218 · SUPERSTITIONS · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS

— Gargantua pissoît contre le soleil (1. I, ch. xi).

Ce proverbe n'a aujourd'hui qu'une acception morale : offenser ses amis ou ses protecteurs. C'est dans ce sens qu'il est commenté par le chanoine Bovelles, fol. 14 v° : « Pisser contre It soleil, meiere adverso et contrario sole... In allegoria, vel araicos ofîendere, vel eos quorum opéra indigemps, quavis ex causa irritare, et ex amico, se volvere in inimicum ».

Mais, chez Rabelais, il s'agit d'une action de travers, d'un acte d'irrévérence gros de conséquences. C'est là en effet le sens primordial du proverbe, qui se rattache à une superstition populaire qu'on trouve formulée dans V Evangile des Quenouilles, répertoire des croyances vulgaires du milieu du xv^ siècle (i).

On y reconnaît un reste isolé de l'adoration jadis universelle des astres, particulièrement de l'astre du jour, dont le même ouvrage affirme, p. 57 : « Cellui qui souvent benist le soleil, la lune et les estoilles, ses biens lui multiplieront au double ».

Il est probable que le dicton de Pythagore : Hpcx; riXiov TSTpajx- (X£vo<; (debout) f/.vi oiipsi —qu'Erasme, dans ses Adages, fol. 17, rend par : « Adversus solem ne meïto » — se rattache à la même superstition, qui était une croyance véritable chez les Anciens. Dans son commentaire, Erasme émet simplement la conjecture qu'il s'agit là d'un symbole de décence (« opinor commendari verecundiam »), sans se douter de la valeur primitivement religieuse du proverbe.

Dans la seconde moitié du xvi' siècle, le sens, encore transparent chez Rabelais, fut atténué : de l'acception de péché, il passa à celle d'indécence ou d'offense.

Cholières, à propos d'un peintre qui avait représenté un avocat sans mains (t. I, p. 97) : « Si le peintre eust esté si sot que de vouloir donner le pourtrait des mains de cest advocat, il ne pouvoit faillir qu'il ne se mist a la huée d'un chascun, car le vray modèle des m^ins d'un advocat ce sont les griffes d'Harpyes : s'il les eust mis, les Grands Jours tenoient à Troyes, on lui eust fait accroire qu'il aooit pissé contre le soleil ».

Croyances. — Par sainct Jean, dirent ilz, nous en sommes bien ; à ceste heure avons nous le moyne (1. I, ch. xii) (2).

(i) € Je vous asseure que pour pissier entre deux maison ou contre le soleil, on en gaigne le mal des yeux qu'on appelle leurieul » (p. 46) et « Cellui qui pisse contre le soleil, il devient en sa plaine vie graveleux et si engendre souvent la pierre » (p. 54).

(2) Voy. pour d'autres exemples, les passages cités ci-dessus, p. 807 et 3io.

Dans cette locution, moine est synonyme de « malchance », de « malheur », suivant une ancienne croyance populaire sur rinfiuen:e néfaste des moines. C'est une des nombreuses formes, sous lesquelles se présente la superstition universelle des malencontres ou des rencontres de mauvais augure, superstitiai à laquelle, étant donnée sa complexité, nous avons consacré lin chapitre spécial.

Sous sa double forme, Avoir le moine et Bailler le moine, notre proverbe est un des plus curieux de la parémiologie rabelaisienne, si abondante et si originale. Il ne figure dans aucun des nombreux recueils de proverbes du xvi° siècle, et aucun autre écrivain de l'époque n'en fait mention. Et pourtant, le proverbe est foncièrement français, sans parallèle dans la littérature parémiologique (i).

— Les aureilles me cornent (2)... (1. III, ch. xvii; cf. I. IV, ch. liv et Lxvi).

On dit aujourd'hui : Les oreilles ont dû lui tinter..., c'est-àdire on en a beaucoup parlé. Expression fondée sur l'ancienne croyance superstitieuse que les absents, sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le tintement des oreilles: « C'est l'oreille droite qui corne, quand on dit du bien », lit-on dans une lettre de Madame de Sévigné {3).

Préservatifs. — Longues beuvettes rompent le tonnoirre (l. I, ch. v). — Haye, haye, dist le pilot, double le cap et les basses (4). Double est, rcspondoient les matelotz. Elle [la tempeste] s'en va, dist le pilote... Ayde au bon temps (5) (I. IV, ch. xxii).

Ces dictons font allusion à un préjugé, suivant lequel la beuverie est le meilleur préservatif contre le mauvais temps. C'est ce que notre auteur explique lui-même, à propos du problème proposé par Frère Jean (I. IV, ch. lxiii) :

Manière de haulser le temps en calme. ... Reste à vuider ce que a frère Jan propousé. Manière de haulser le temps ? Ne l'avons nous à soubhayt haulser Voyez le guabct do la hune. Voyez les siflemcns des voiles. Voyez la loiddeur des esiailz, des utacqucs, et des cscoutes. Nous haulsans et vuidans les tasses, s'est pareillement le temps

(1) Voy. Revue du XVP siècle, t. I, p. 346-347 et 352.

(2) Cf. Comédie de Proverbes (acte H, se. 11) : t Escoutez ! je l'entends, ou les oreilles me cornent ».

(3) Lettres, éd. Monnerqué, t. III, p. i<')G.

(4) Roches ou bancs de sable à fleur d'eau.

(5) Sous-entendu : en buvant, en faisant ripaille.

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