‹ La langue de RabelaisChapitre 193 sur 218 · A. — ANACHRONISMES · texte numérisé non relu

A. — ANACHRONISMES

En abordant le « naviguaigc » de Pantagruel, Jal a envisage

les chapitres xviii à xxni comme un tout à part et sans attache

avec le reste de l'ouvrage. Cette manière de traiter le sujet lui

\KJ a fait méconnaître le caractère spécial du roman rabelaisien,

i\ dans lequel la satire, le comique et le burlesque se côtoient.

Le procédé cumulatif en dérive. Les groupements lexiques de Rabelais sont puisés aux sources les plus diverses, à l'Antiquité comme au Moyen Age, et le grec, particulièrement, est mis à contribution pour enrichir les séries verbales.

(i) dette critique s'appliquerait peut-être avec plus de raison aux Travailleurs de la lucr {\866), on Victor Hugo semble justement avoir déverse à pleines pages le Glossaire nautique de Jal, de même que, dans son roman tic Quatre-viupl-lrei^e (1S73), il a copié à tort et à travers le Glossaire du patois de Guernescy par Georges Métivier (1870).

S'agit-il, par exemple, des vaisseaux de mer? Rabelais citera à la fois (l. III, ch. li): « Les grosses orcades », — 6Xx.a,Ss<;, vaisseaux de transport et de charge, — « les amples tlialaineges », — ôaXaa'/iyol, sortes de gondoles égyptiennes garnies de chambres, — « les fors gu:illions, les naufs cliiliandres et miîHandres », — ^(^tXixvSpoï, [t/ipiavâpoi, qui contenaient, ou pouvaient contenir, mille hommes et dix mille hommes, — sans oublier les « liburniques » — Uburnicœ (naoes), brigantins ou felouques (1. IV, ch. i), et les celoces, fins voiliers ou avisos (1. IV, ch. m) de son père Gargantua (i).

Reprocher maintenant à Rabelais, comme le fait Jal, d'avoir transporté au xvf siècle des appellations de navires antiques (telles que « liburniques, thalamèges, trirèmes, céloces »), qui sont des souvenirs classiques, c'est absolument méconnaître les particularités stylistiques du roman et faire ainsi, de sa propre ignorance, un grief à l'auteur de Pantagruel :

Que les nefs de la flotte pantagruélique scient des galions, c'est à merveille ; qu'elles soient des ramberges, rien de mieux, mais des liburniques ou liburnes, mais des trirèmes, non, et cela je ne puis le passer à notre romancier (p. 50i).

Il y avait au xvi' siècle plus d'une espèce de navires légers et rapides, mais aucun n'avait gardé le nom de celoce (p. 504).

De pareilles remarques sont d'une candeur, qui aurait fait sourire d'indulgence maître François.

Rabelais dira également (l. IV, ch. xx) : « Nostre amé, plongez le scandai et les bolides... », en faisant suivre le terme technique italien pour sonde {scandaglio) de son équivalent grec (poXtç), selon le procédé cumulatif qui lui est familier, et non pas comme le pense Jal {Glossaire, v° scandai): « Rabelais fait une bathologie, pour avoir le plaisir de mettre un mot grec à côté d'un mot italien, et sans s'inquiéter d'être raisonnable; ce qui lui arrive un peu trop dans son IV livre ».

Une méprise analogue a amené le critique moderne à une série de confusions (dont il fait autant de griefs à Rabelais), à propos du rôle joué dans le « naviguaige » par la galère de Pantagruel.

La galère a été, pendant le ÎMoyen Age, le vaisseau par ex-

(i) On lit ô/xKç chez Hérodote, Thucydide, Xénophon; Ocàuti/iyol, chez Strabon, Athénée, Suétone; triremis, chez César, Tite-Live, Suétone; celox, dans Plante, Varron, Tite-Live; liburnica (navis), dans Pline le jeune, Tacite, Suétone.

cellence, le croiseur d'escadre, en usage, surtout dans la Méditerranée, depuis le xi' jusqu'au xyii*" siècle. C'était un navire effilé, éminemment propre aux évolutions. Sa haute antiquité et sa grande rapidité la recommandaient également à l'attention de Rabelais. Avec la liberté qu'on a de tout temps reconnue aux conteurs, celui-ci prend donc galère au sens de grand bateau ou de nauf, sur laquelle il fait embarquer Pantagruel et ses gens, non sans l'avoir auparavant pourvue de tout l'attirail de l'époque « Pilotes, nauchiers, fadrins, espaliers, argousins, comités... ». Sa description répond à peu près exactement à celle de la Grande Maisiresse de Marseille de 1525 ou à une galère vénitienne de la même époque, telle que la décrit Bartolomeo Crescenzio (p. 95) : « In ogni galea (di xvi secolo) questo era lo stato maggiore : Capitano, Padrone, Comito di mezzania, sottocomito a prora. Piloto con duo consiglieri, l'Algozzino con almeno sedici compagni o marinari di guardia... ».

L'identification chez Rabelais de la nauf avec la galère une ois admise — et cette identification saute aux yeux — que signifient les objections que Jal ne se lasse pas d'étaler sur plusieurs pages et qui tournent autour du même cercle vicieux ? D'une part, il reproche à notre auteur d'avoir confondu les deux catégories de navires et, d'autre part, une fois ce cas pendable admis, il ne lui reproche pas moins amèrement, et à vingt reprises diflcrentes, d'avoir équipé sa galère suivant les dispositions des galères et non pas (comme l'aurait souhaité Jal) suivant le gréement des nauj's de l'époque (p. 514 à 516) :

11 n'y a des rembades que sur les galères, et Pantagruel est sur une nef...

Sur la nauf il n'y a point de comité... il n'y a plus d' argousins... et la nef n'a point d'estanterol...

Encore une erreur grossière ! Il ne saurait y avoir d'espaliers sur la nef, puisqu'une nef n'est pas un bâtiment à rames.

Jal à qui appartiennent en propre ces prétendues confusions, les impute à Panurge comme autant de « bévues » :

Je passe à Panurge ses bévues ; il est fou de peur et ses terreurs peuvent l'excuser ; mais frère Jean, qui a toute sa tête, qui est un homme intelligent et qui, depuis son embarquement sur la thalamège, a dû apprendre quelques termes particulieis aux nefs, que pen-^er de lui quand il ne dit pas un mot qui n' appartienne au vocabulaire des galères ?

Ce n'est pas fini. Suivons frère Jean et voyons s'il aura par ha-

AUGUSTE JAL \à'^

sard une expression juste dans tout son discours : « Il seul, dit-il à Panurge, ne aide à la chorme ». Encore les galères! Les matelots d'une nef ne composaient pas une chorme, mais un équipage. Panurge et frère Jean ont fait assaut de non-sens et de balourdises.

On a peine à en croire ses yeux, quand on lit ces passages. Essayons cependant d'y jeter quelque clarté.

Jal, à tort ou à raison, reproche à Rabelais, comme une « faute grossière », d'avoir pris une galère pour un navire. Cette erreur, si erreur il y a, capitale d'après Jal, semble un péché véniel à tout lecteur tant soit peu familiarisé avec les procédés du maître. Car, pour parler franchement, il ne faut pas être grand clerc es pilotaiges pour savoir discerner un navire proprement dit ou une nauf d'un vaisseau à rames; et si Rabelais, — qui, sans être un savant universel, possédait assez de clartés sur toutes choses pour être parfaitement renseigné sur les sujets qu'il traite dans son livre, — a préféré à la nef la galère, ce type de bâtiment étant plus familier à ses lecteurs, le choix est chez lui intentionnel, et il est peu raisonnable de lui en faire un grief sérieux et continu.

Cependant, adoptons un instant la manière de voir de Jal et admettons que Rabelais a eu tort de substituer une galère à sa nef primitive. La galère l'a donc emporté, la galère seule, c'est chose entendue. Mais alors, si galère il y a, pourquoi lui en vouloir de l'avoir armée à l'instar de toutes les galères méditerranéennes du commencement du xvi'' siècle .^ Pourquoi, alors, lui reprocher dix fois, vingt fois, d'avoir prêté à ses personnages, — Panurge, Frère Jean, etc., — exclusivement le langage des galères.^

Ces anachronismes supposés, ces prétendues confusions sont chez Rabelais voulus, réfléchis. Les objections de Jal à cet égard reposent sur une méconnaissance totale de la facture du roman rabelaisien et sur une véritable pétition de principe qui a induit le critique à toutes sortes de contradictions.

Envisageons maintenant un autre aspect du problème.

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