VII. — Créations lexicologiques
Le XVI* siècle a été, sous le rapport du lexique, d'une fécondité incomparable. Tout en puisant indéfiniment dans le latin, il a ouvert au vocabulaire de nouvelles sources d'enrichissement : le grec et l'italien d'abord, les parlers provinciaux ensuite. De plus, à aucune autre époque, si ce n'est peut-être au xix' siècle, le travail métaphorique n'a été plus puissant et plus efficace. Il en est résulté un grand nombre de mots et de sens nouveaux, dont la création remonte à cette période. Nous allons essayer, en ce qui touche la nomenclature qui nous occupe, de rechercher les principes qui ont présidé à ces nouvelles acquisitions de la langue.
Appellations nouvelles. — Une des sources les plus fécondes des nouvelles appellations zoologiques d'origine populaire est l'assimilation des animaux aquatiques aux animaux terrestres et le transfert de leurs noms des uns aux autres. Les Grecs et les Romains ont déjà connu ce procédé métaphorique.
Une autre série de noms fait allusion à la conformation ou à la couleur, au cri ou à des circonstances particulières. Certains noms enfin se rapportent à des traits de la vie des saints ou à des sanctuaires jadis célèbres de pèlerinage (i).
Termes savants. — Le vocabulaire de Rabelais, qui résume on pourrait dire, à lui seul, tout le mouvement de la langue dans la première moitié du xvi' siècle, renferme un bon nombre de noms latins, dont plusieurs, grâce à son génie, ont survécu et sont devenus d'un usage général. D'autres, par contre, sont restés isolés et inconnus en dehors de son œuvre.
La terminologie zoologique et botanique de Pline, sous ce rapport, comme les données mêmes de son Histoire naturelle, a exercé une influence prépondérante.
Cette nomenclature est, chez Rabelais, d'une richesse surabondante. Tel nom d'animal est représenté par deux ou
(i) Hist. nat. Rab., p. 284 à 243, où l'on cite des exemples de cette triple catégorie lexicologi ]ue.
plusieurs synonymes. Cette synonymie appartient elle-même soit exclusivement à l'Antiquité — cf. bison, bonase et ure, echénéis et î'émore — soit à l'Antiquité en même temps qu'aux équivalents vulgaires : cf. onocrotale, à côté de pélican ; phénicoptère, à côté de flamant ; gamare, à côté de homard, etc.
La langue scientifique a retenu la plupart de ces latinismes, qui trouvent fréquemment ici leur premier texte : caprimulge, cercopithèque, physeter, etc. Il est pourtant incontestable que cette nomenclature accuse une tendance latinisatrice que Rabelais est le premier à ridiculiser ; mais le courant était tellement général qu'il le subit malgré lui.
Examinons de près quelques-uns de ces emprunts.
Afriquanes, tigres. C'est ainsi que Rabelais, on se le rappelle, dénomme les félins qu'il avait vus à la ménagerie de Florence. Chez les Romains, Africanœ (bestiœ) était une expression du cirque, des ludi circenses, par laquelle on désignait les fauves d'Afrique : lions, léopards, panthères, tigres, les deux derniers équivalents dans Pline, le tout dernier exclusivement dans Servius, source immédiate de Rabelais.
On conçoit à la rigueur que notre auteur ait eu recours à un remplaçant pour tigre, nom qui avait fini par s'appliquer à toute espèce de fauves et dont l'usage était alors plus répandu en Italie qu'en France. Mais le choix était peu heureux, l'équivalent emprunté à l'Antiquité n'étant pas moins vague dans ses acceptions zoologiques. Aussi est-il resté complètement isolé en dehors de Rabelais (il manque même à Cotgrave).
Camélopardale, girafe. Cet étrange quadrupède était une des curiosités de la ménagerie de Florence, mais Rabelais n'en parle pas. 11 est encore plus étrange qu'il semble ignorer le nom de girafe, qui était couramment employé à cette époque en France. Les contemporains ne connaissent que ce terme arabe, également d'importation italienne. Cotgrave, ignorant l'équivalent latin, ne donne que girafe, en l'accompagnant d'une définition en anglais et non pas d'un terme correspondant.
iJorcade et orige, gazelle. Le terme vulgaire est transmis dès le xiii' siècle (Joinvillc), mais personne n'en avait vu d'exemplaire vivant jusqu'à Belon (155'j), qui se sert exclusivement de gazelle.
AIce, élan, est attesté des le xv" siècle, comme d'ailleurs son
HISTOIRE NATURELLE Sg
équivalent hellent (élan). Alce se lit, en dehors de Rabelais, dans Belon.
Tarande^ équivalent de renne, se rencontre vers la même époque (i 552) dans la Cosmographie de Munster: mais les deux termes ont été précédés par rengier (xiii° siècle), déjà archaïque comme nom zoologique, au xvi' siècle (Jodelle).
Nous faisons ici abstraction des noms d'animaux restés étrangers à la langue — par exemple cèbe ou cèpe, guenon ; ibice, bouquetin; (belette) iclide, furet; mo^/ce//e, hochequeue, etc., — ainsi que de la nomenclature plutôt bizarre de serpents et d'insectes.
Des considérations analogues pourraient être appliquées à l'occasion des noms de plantes dérivant de la même source.
VIII — Animaux traditionnels.
Les noms d'animaux exotiques nous ont été transmis par la Sainte Ecriture et la tradition antique, d'où leur présence dans les Bestiaires à partir du xii" siècle. Ils n'ont au xvi" siècle qu'une valeur purement livresque. Ces noms de fauves ne doivent donc pas nous donner le change sur leur existence réelle. Nous avons montré, par exemple, que l'Eléphant n'était, jus^ qu'à la fin du xvi' siècle, qu'un souvenir de l'Antiquité. Son véritable nom, dans les plus anciens monuments de la langue et jusqu'à la fin du xv' siècle, est olifant que donnent encore Froissart et Joinville.
Ce n'est qu'au xvi' siècle que le nom classique, encore vivace, devient usuel et remplace définitivement le vocable médiéval. Rabelais est un des premiers à s'en servir, d'après Pline, mais il se rend parfaitement compte de son caractère livresque, car, comme on l'a vu, il situe la bête dans son Pays de Satin.
De même, le nom de caméléon est attesté dans un glossaire ancien français dès le xii" siècle. Ce reptile n'en était pas moins rare et presque inconnu au xvi% et le roman rabelaisien ne manque pas d'en parler comme d'une curiosité de l'époque. D'autre part, le nom de ridnocéros ne remonte pas au delà du xvi' siècle (attesté pour la première fois dans Rabelais), malgré la forme rinoceron des Bestiaires, ce dernier désignant ainsi un tout autre animal, l'unicorne.
Le cas est particulièrement curieux en ce qui concerne le Ti-
gre, dont le nom au sens zoologique proprement dit manque à Rabelais et à Montaigne.
Mais la confusion des espèces plus ou moins apparentées est surtout frappante dans le Lynx ou Loup-cervier, dont l'ancien nom de lonce ou once a eu, aux différentes époques, des sens zoologiques divers.
Chez Rabelais et au xvi' siècle, olnce a exclusivement le sens de lynx. La forme générale est once, qu'on lit déjà au xin' siècle chez Rutebeuf (éd. Kresmer, p. 71) :
Chacune beste voudroit . Que venist l'once...
et dont le sens parait être « panthère », acception que Belon note dans ses Obseroatlons. Ce sens se lit également dans le Trésor de Brunetto Latini. La forme lonce a longtemps subsisté, mais elle était déjà devenue anciennement once, par la confusion de l'initiale avec l'article. C'est cette forme primordiale lonce c^uï a passé de bonne heure, par l'intermédiaire des Bestiaires, en ancien italien : la Ionisa de Dante désigne ainsi la panthère.
Passons aux oiseaux et mentionnons les deux noms suivants :
L'Autruche est un oiseau exotique très rare Jusqu'à la Renaissance et pendant le xvi" siècle. Rabelais avait admiré vers 1536 les autruches de la ménagerie de Florence et, vers la même époque, Pierre Pithou envoya de Fez à l'Vançois I", entre autres animaux rares, plusieurs autruches d'Afrique destinées à la ménagerie des Tournclies.
Rabelais fait mention des Perroquets à propos des Canariens (1. I, ch. l) et comme une des curiosités de la ménagerie de b'iorence (l. IV, ch xi). Il indique ainsi à la fois la provenance de ces oiseaux exotiques et leur rareté à son époque. L'ancienne appellation était papegaij (1. I, ch. l), encore usuelle au xvi« siècle. Les Comptes de Charles le Bel font déjà mention, en 1326, d'une cage faite « pro quadam ave régis dicta papegxut ».' A la fin du xv* siècle et dans la première moitié du xvi% cet oiseau était encore très rare.
Ces divers témoignages prouvent que la mention d'animaux exotiques dans les textes du Moyen Age et de la Renaissance n'implique nullement leur existence réelle en l-Vance. La plupart étaient encore inconnus à l'époque de Rabelais; d'autres ne commencèrent à'^sc répandre que beaucoup plus tard.