‹ La langue de RabelaisChapitre 21 sur 218 · IX. — Mise en œuvre · texte numérisé non relu

IX. — Mise en œuvre

La vie de Rabelais a été une des plus mouvementées du xvi° siècle. Sa curiosité insatiable embrassait les êtres et les choses avec le même intérêt, la même sympathie.

Les témoignages abondent.

Le but de ses premiers voyages en Italie a été avant tout scientifique, et bien que les résultats qu'il en ait obtenus n'aient pas répondu à son attente, il n'en a pas moins profité pour élargir ses connaissances dans le domaine de la nature. C'est pendant un de ces voyages d'outre-monts qu'il a visité, comme nous l'avons dit, la célèbre ménagerie florentine des Strozzi, commentaire vivant des descriptions animées qu'il avait lues et relues dans Pline.

Plus tard, à chaque occasion qui se présentait, il s'efforçait de compléter ses connaissances théoriques par l'expérience de la vie. Les collectionneurs de raretés zoologiques sont ses amis : chez l'un d'eux, Hans Kleberger, riche négociant lyonnais, il voit de près un rhinocéros, bête presque inconnue à l'époque et qu'on ne rencontre dans l'abbaye de Thélème qu' « en paincture ». Chez un autre de ses contemporains, Charles des Marais, médecin lyonnais, il prend pour la première fois connaissance réelle du caméléon, rareté non moins insigne.

Certains animaux exotiques (le singe, par exemple) l'attirent particulièrement. Mais sa sollicitude pour les petits oiseaux, pour les moineaux et les bouvreuils, ne s'en manifeste pas moins dans plus d'un passage.

C'est surtout le monde des animaux domestiques qui a fourni à la langue de Rabelais des images frappantes et originales.

Les comparaisons, les proverbes et les métaphores zoologiques sont en plus grand nombre chez lui que chez les autres écrivains du xvi* siècle, et ce qui les distingue, ce n'est pas autant leur variété que leur originalité. Les comparaisons et les images tirées de la vie des animaux se rencontrent à toutes les époques. Celles de Rabelais présentent un cachet personnel très accusé: reflets immédiats de l'expérience de la vie, elles sont incomparablement plus vivantes que celles de ses prédécesseurs.

La même remarque s'applique aux proverbes, genre extrêmement fréquent en ancien et en moyen français; mais ceux qui se rapportent aux animaux y sont très rares et d'une observation

banale. II faut arriver à Rabelais pour trouver, dans sa parémiologie zoolog-ique, les premiers résultats d'observations personnelles.

Les nombreuses données en matière d'histoire naturelle qu'on trouve éparses dans l'œuvre de Rabelais, une lois classées, ramenées à leurs sources et éclairées par les faits contemporains, nous offrent un triple intérêt :

1° Historique. — Les renseignements documentaires sur les ménageries de la Renaissance en Orient, en Italie et en France nous ont permis de préciser le degré de réalité de la nomenclature zoologique de Rabelais. Si, pour en citer un exemple, notre auteur relègue l'éléphant dans le Pays de Satin, c'est-à-dire dans une région imaginaire, c'est que cet animal exotique était encore inconnu en France vers le milieu duxvi' siècle (i).

2** Social. — Nous avons également tenu compte des croj^ances et des préjugés contemporains de notre auteur sur les vertus merveilleuses de certains animaux ou de certaines plantes. Ces superstitions, notées par Rabelais et toujours vivaces parmi les masses populaires, remontent en grande partie à l'Histoire naturelle de Pline, d'où elles se sont déversées, directement ou indirectement, sur le Moyen Age et la Renaissance.

3" Linguistique. — La nomenclature scientifique employée pour la première fois par Rabelais est considérable. Rappelons qu'il est le premier des modernes qui ait directement puisé dans l'encyclopédie de Pline, dont il a fait passer la substance en français.

Le nombre des vocables, dont il est le premier à avoir fait usage, pourrait facilement être décuplé, s'il s'agissait de tenir un compte intégral de son lexique. Ils appartiennent de droit à l'histoire de la langue. Son catalogue de poissons, par exemple, et sa liste d'oiseaux indigènes, dont la nomenclature est encore vivace dans nos provinces, restent des documents de la plus haute valeur linguistique. Ajoutons-y les nombreuses ap[)lications métaphoriques, que notre auteur a directement tirées de la réalité ambiante, et nous obtiendrons ainsi un ensemble unique en son genre.

(i) Cette interprétation historique a échappé au.x commentateurs. Cf. De l'Aulnaye, (F.itvres de Rabelais, Paris, éd. iS37, p. 42Ô : « Description de L'Irlléphant. Rabelais n'eût pas dû le placer dans le pays de l'imagination, puisqu'il est véritable ».

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