‹ La langue de RabelaisChapitre 207 sur 218 · XL. Interpone tuis interdum gaiidia curis · texte numérisé non relu

XL. Interpone tuis interdum gaiidia curis

Ut posses anime quemvis sufferre laborem. XLi. Contra verbosos noii contendere verbis;

Sermo datur ctinctis, animi sapîentia paucis, XLII. Conserva pocius que sunt imparta labore;

Cum labor in damno est, crescit mortalis egestas. Bien plus, le bon Juge, « qui sententioit les procez au sort des dez », modifie parfois plaisamment les vers de Catho : xLi, Il est escript :

Qui non laborat non manige ducat...

vers que cite ainsi la « Moralité des Enfants de maintenant » {Ane. Théâtre, t. III, p. 10):

Telz gens debvroient mourir de faim ; L'Escripture ainsi le met :

Qui non laborat non manducet.

Mourir de faim doibt endurer Qui pour vivre ne veult ouvrer ; L'Escripture si le devise.

Et dans le « Jeu des trois Roys », mystère du xv® siècle, le Semeur l'invoque à son tour (éd. Jubinal, Mystères, t. II, p. 119):

J'ay oy dire en i proverbe, Chascun le scet bien par le verbe :

Qui non laboras non menduces.

La III^ lettre, que Rabelais adresse d'Italie à Geoffroy d'Es-

tissac, évêque de Maillezais (i), donne également quelques-uns des Distiques de Caton : « Pasquil a faict depuis nagueres un chantonnet, onquel il dist à Stros^i: Pugna pro patria (2) ; à Alexandre, duc de Florence: Datum seraa (3); à l'Empereur : Quœ nocitura tenes, quamvis sint cliai'a, relinque {^) \ au Roy : Quod potes, id tenta (y); aux deux cardinaux Salviati et Rodolphe: Hos breoitas sensus fecit conjungere binos (6). Et pour finir, ce dernier emprunt:

— Car Voccasion a tous ses cheveux au front : quand elle est oultre passée, vous ne la pouvez plus revocquer; elle est chauve par le derrière de la teste, et jamais plus ne retourne (1. 1, ch. xxxvi). C'est la paraphrase du second vers du distique»

Rem quam tibi quam noscis aptam dimittere noli. Fronte capillata post est occasio calva (7). Le complément du Catonet porte le titre : le Facet. C'est un des ouvrages que maître Thubal Hololerne lisait au jeune Gargantua (l. I, ch. xiv).

Salomon et Marcoul. — Un autre recueil de sentences, très goûté pendant le Moyen Age, est le dialogue en vers de Salomon et Marcoul, dont la plus ancienne rédaction remonte au xii' siècle. Ce poème, divisé en 60 strophes de six vers, a été attribué au comte de Bretagne, Pierre Mauclerc (12 13- 12 50), le même qui imita les Proverbes au vilain. Salomon, le type de la sagesse orientale, et Marcolphe ou Marcol, « bossu comme Esope », disent chacun un proverbe, l'un grave et judicieux, l'autre trivial ou plaisant.

Voici le début du recueil d'après la version ancien- française du xiii' siècle: Les Dits de Salomon avec les responses de Mar-

(i) Elle est datée du i5 février i536. Voy, l'édition Bourilly, Lettres écrites d' Italie , 1910, p. 72.

(2) lUud stude agerc quod justum est.

Pugna pro patria.

(3) Datum serva.

Foro te para.

(4) Q"^ nocitura tenes, quamvis sint cara relinquc ;

Utilitas opibus prœponi tempori débet.

(5) Quod potes id temptes, operis ne pondère pressus.

Succumbat labor et frustra temptata recedit. (0) Miraris verbis nudis me scribere versus,

Hec brcvitas sensus fecit conjungere binos, (7) On retrouve l'expression proverbiale dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. I) : « Suzl compaij^nons, prenons l occasion aux cheveux »; et dans Molière (Avare, acte I, se. viii) « C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux ».

con (i): « Ci rommence deMarcoul et de Salemon que li quens

de Bretaignc fist :

Seur tote l'aultre hennor Est provée la'flor,

Ce dit Saletnons ; Je n'aim pas la valeur.

Dont l'en meurt à doulor.

Marcoul li respont.

Rabelais cite le dialogue à propos des conquêtes fantastiques que fera successivement Picrochole. Echephron, voulant faire entendre au monarque inconsidéré le langage de la raison, invoque ce sixain (1. I, ch. xxxiii) :

Qui ne se adventure, N'achevai n'y mule, Ce dict Salomon.

Qui trop se adventure, Perd cheval et mule, Respondit Malcon.

Cette strophe manque aux impressions données jusqu'ici des DiU (2). La version que Rabelais a eue entre les mains atteste une rédaction indépendante qui reste à découvrir (3).

L'auteur d'un Essai de proverbes du xvi' siècle le commente ainsi (v" mule) : « Pour condamner les trop longs consulteurs et petits faiseurs, nous disons, Qui 'ne s'aventure, n'a cheval, ni mule. Au contraire, nous disons des téméraires qui font tout à l'estourdie. Qui trop s'aventure, perd cheval et mule ». Brocards de droit. — Ajoutons quelques mots sur les brocards (4), axiomes ou formules juridiques, tels que les règles du Digeste, dont les écrivains du xvi' siècle font un fréquent usage. En voici deux exemples, l'un antérieur, l'autre contemporain de

(i) Pour Marcol, par l'échange des liquides, phénomène habituel surtout au langage vulgaire.

(2) Méon, Recueil de Fabliaux, t. I : « Salomon et Marcoul ». — Crapelet. Proverbes et dictons populaires, Paris, iS3i, p. 1S9 à 200, réimpression d'un des quatre Mss. du xiii* siècle. L'assertion de Cosquin [Romania, t. XL, p. 377) : « C'est évidemment à un Salomon et Marcolphe de cette catégorie que Rabelais a emprunté le dit et contredit... », est erronée. Cf. Rev. Et. Rab., t. X, p. i04-io5.

(3) Le sixain a été repris au xvi* siècle par la Comédie des Proverbes (acte II, se. m): « On dit bien vray, quand on dit qu'il ne faut pas vendre sa bonne fortune... car Qui ne s'aventure, n'a ny cheval ny mulj )\

(4) Terme d'origine française (1. IV, ch. xxxix) : « Lors commença îrupher et mocquer... avec brocards aigres et piquans ». C'est le même mot que brocard, chevreuil d'un an, d'après ses cornes pointues : l'un et l'autre dérivent du verbe picard braquer, piquer.

notre auteur. Dans une moralité de 1508, la Condamnacion de Bancquetj; (p. ^68):

Car summum bonum in vita Est justiciam colère.

Le Décret dit qu'on doit ita :

Suum cuique tribuere.

Et chez Des Périers, nouv. xxiv : « Mon homme qui estoit légiste, print à son proffit le broccard de droit: Qui tacet, consentire videtur ».

Les brocards ne manquent pas non plus dans Rabelais : •^ — Privatio pncsupponit habitum (1. I, ch. v).

— Car vous dictes en proverbe commun... Des choses mal acquises, le tiers hoir ne jouira (1. III, ch. i ; 1. V, ch. xi).

Cf. « De maie quaesitis non gaudet tercius heeres ». Le pauvre I3ridoye cite le recueil de Brocardia juris (i), mais il en fait un professeur de droit (1. III, ch. xli) : « On le temps que j'estudiois à Poictiers en droit sous Brocardium jujHs... ». C'est prendre Pirée pour un homme: Notre magot prit pour ce coup Le nom d'un port pour un nom d'homme.

(La Fontaine, Fables, 1. IV, n» 8).

Bridoie cite souvent le Digeste (noté par J[J\) :

— Et lors, j'use de mes petits dez... suivant la \oy, semper instipulationibus, ff. de regulis juris, et la loy versale versifiée qux eod. tit. (1. III, ch. Lix). — Semper in obscuris quod minimum est sequimur.

— La vraye etymologie de Procès est en ce qu'il doibt avoir en ses prochatz prou sacs. Et en avons brocards deificques : Litigando jura crescunt. Litigando jus acquiritur (1. III, ch. xlii).

Un dernier vestige chez Rabelais est sa phrase habituelle:

— Chascun s'en va à sa chascuniere (1. II, ch. xiv). — Ordonne ladicte court que chascun se retire en sa chascuniere : sans despens, et pour cause (1. III, ch. xxxvii).

Cliacunière, pour maison de chacun, est un dérivé forgé par Rabelais. La forme primordiale, juridique, se lit déjà dans les Cent Nouvelles nouoelles (n" xxxix et xcvn): « Ils s'en allèrent

(1) Le Duchat cite un recueil de ce genre: Brocardia juris, seu modus les^endi contenta et abreviaturas utriusque juris, Paris, 1497. Un jurisconsulte du xvi* siècle, Antoine Loysel, a rassemblé, dans ses Institutcs (1607), les brocards du droit coutumier. Voy. la réimpression de Dupin et Laboulaye (Paris, 1846) sous ce titre : Instilutes coutumières d' Antoine Loysel, ou Manuel de plusieurs et diverses règles, sentences et proverbes, tant anciens que modernes^ du droit coutumier et plus ordinaire de la France.

SOURCES LIVRESQUE^S 5oi

chascun à sa chascune... Et, sur ce, s'en allèrent tous cliascun à sa chascune ».

Cette locution a fait fortune sous la forme rabelaisienne. Elle a été adoptée par la plupart des écrivains du xvi' siècle : Des Périers (i), du Faii (2), Larivey (3), Montaigne (4). Au siècle suivant , elle est encore citée par Madame de Sévigné ( 5 ) et par Scarron. Recueils généraux. — Le Moyen Age abondait en recueils de ce genre, qui ont laissé des traces isolées chez Rabelais. En dérivent les proverbes (1. 1, ch. ix):

Non de ponte vadit,

Qui cum sapientia cadit, contrepèterie pour :

Non de ponte cadit (6),

Qui cum sapientia vadit.

— Et on croy partie adverse, in'sacer verbo dotis (1. II, ch. xi). Autre contrepèterie pour in verbo sacerdoiis^ qu'on lit dans

la Lxx' des Cent Nouvelles nouvelles (7).

Parmi les brocards de Bridoye figurent (1. III, ch. xlii) :

— Accipe, sume, cape, sunt verba placentia papx, modification plaisante de :

Accipe, sume, cape I sunt verba placencia cuique (8). A propos de Trouillogan et des autres philosophes sceptiques, Pantagruel remarque :

— Loué soit le bon Dieu. Vrayment on pourra dorénavant prendre... les bœufs par les cornes...; mais ja ne seront telz philosophes par leurs parolles pris (I. III, ch. xxxvi).

(i) Joyeux Devis, nouv. xiii : « Ils s'en revont par le monde, chascun en sa chascuniere... »

(2) Œuvres, t. I, p. 116 et 288.

(3) Le Morfondu, acte V, se. ix : « C'est pourquoy je serois d'advis que fissiez le semblable, et chascun se retirast à sa chascuniere ».

(4) Essais, 1. I, ch. xxxiv : « Usage ancien que je trouve bien à rafreschir, chascun en sa chascuniere ».

(5) Lettres, éd. Monmerqué, t. III, p. 3 16 : « Les filles de la reine s'en vont, chacune à sa chacunière ».

(6) Cf. Jakob Werner, Lateinische Sprichwôrter iind Sinnspriiche des Mittelalters, aus Handschriften gesammelt, Heidelberg, 1912, p. 56. — Les proverbes qu'il nous fournit sont extraits d'un manuscrit mixte de la Bibliothèque de l'Université de Baie de la fin du xiv^ siècle.

(7) « En vérité, respondit alors le curé, monseigneur, je vous asseure, in verbo sacerdotis, que les mesmes parolles, qui ont esté dictes aujourd'huy au baptesme de vostre filleul furent dictes et célébrées à vostre baptesme ».

(8) Jakob Werner. Lateinische Sprichwôrter des Mittelalters, p. i.

Et ailleurs, Frère Jean menace Panurge :

— Advenant qu'il fust marié, \t prendre aux cornes comme un veau^ puisqu'il r avoit prins au mot comme un homme (1. IV, ch. lvi).

Loysel cite le brocard en le commentant (t. I, p. 3 59) : « On lie les bœufs par les cornes, et les hommes par les paroles; et autant vaut une simple promesse ou convenance, que les stipulations du droit romain ». Et il ajoute : « C'est la traduction de ces vers rapportés par la glose et les anciens commentateurs du droit romain :

Verba ligant homines, taurorum cornua funes.

Cornu bos capitur, voce ligatur homo (i). D'où l'on a fait ce vieux dicton français :

Comme les bœufs par les cornes on lie,

Aussi les gens par leurs mots ou (2) folie... ce que Gabriel Meurier rend plus brièvement :

On prend les bestes par les cornes

Et les hommes par la parole.

Mielot n'en donne que le premier membre (n° 253) : « Par les cornes loye on les buefz ».

— J'en ay vu rexperience en plusieurs qui ne l'ont peu quand il:{ vouloient : car ne V avoient faict quand le povoient. Aussi par non usage sont perduz tous privilèges, ce disent les clercs (l. III, ch. xxvii).

Allusion à l'ancien brocard de droit canonique (attribué à saint Basile): « Quando potui non volui, et quando volui non potui ».

Dans la harangue de maître Janotus de Bragmardo (1. 1, ch. xix) on lit: nHicjacet lepus, cy gist le lièvre », locution remontant probablement à la philosophie scolastique (3).

Dans le Prologue du Quart licre, Rabelais mentionne un des dictons de l'ancien droit successoral:

— Ly bon Dieu, et ly bons homs ! n'est il escrit et practiqué, par les anciennes coustumes de ce tant noble... royaulme de France, que le mort saisit le vif?

Cette sentence est ainsi citée par Loysel, qui l'accompagne de doctes commentaires (t. I, p. 31$): « Le mort saisit le vif son plus prochain héritier habile à lui succéder ».

(i) Idem, ibidem, p. 7 : « Bos cornu capitur, sed homo sermone tenetur ».

(2) Et non pas « foiit » (comme donne l'édition f.aboulaye). Ce proverbe est dans Meurier, Trésor, p. 3.S.

(3) Rabelais en donne ailleurs l'équivalent (1. lil, ch. x) : « N'estes vous asseuré de vostre vouloir.-' Le poinct principal jr gist », en même temps que sa forme correspondante en français (1. lII, ch. xn): « Ce n'est là que gist le lièvre » (cf. 1. IV, ch. xv : « Toutes bonnes coustumes se perdent. Aussi ne trouve l'on plus de lièvres au giste »).

5Î0URCES LIVRESQUES >o1

Page 1