‹ La langue de RabelaisChapitre 46 sur 218 · I. — Témoignages comparatifs · texte numérisé non relu

I. — Témoignages comparatifs

Avant d'aborder cette étude lexicologique, il importe de faire ressortir, par un rapprochement suggestif, la nouveauté et la fécondité de la nomenclature rabelaisienne.

Cette originalité ressort pleinement d'une comparaison avec les documents nautiques antérieurs, principalement avec Les Fais de la marine et naoigaige, composés vers 1520 par le seigneur Antoine de Conflans (2). Ce patron de navire trace le tableau de l'état de la marine au début du règne de François I" et nous apprend les noms des bâtiments qu'employaient les diverses nations de l'Europe au commencement du xvi' siècle.

Voici d'abord la nomenclature des bàtini-nts du Nord :

Et premièrement, en la grant mer Occane, aux parties froides tenans aux basses AUemaignes, comme Roussie, Norv^'aigue, Dampne-

(si comme à la nativité de nostre Seigneur) est acclamé et vociféré par la tourbe des enfans : Noë, noë, noë ! » Identification erronée, mais témoignage à retenir.

(i) Voy., à ce sujet, le livre d'Abel Lefranc, Les Navigations de Pantagruel, Etude de géographie rabelaisienne, Paris, 1905.

(2) Bibl. Nat , Mss. fr. 742 in 4°. Ce curieux manuscrit a été publié par Jal, dans les Annales maritimes et coloniales de 1842, t. II, p. 29 à 60. Voy., pour nos extraits, p. Sj et suiv.

marc, venant en Frise, en la Hanse teutonique, Hollande, Zelande et Breban, y a gros nombre de hourques qui viennent par flottes en Brouage ou en Bretaigne, ou à Saint Tunal et Portugal, quérir de sel, et sont gros navires de deux cens, troys cens, quatre cens, cinq cens et jusques à six cens tonneaux et quelcunes plus grandes...

En WoWanclQ sont corbes (i), aucunes décent tonneaux et les autres au dessoubs, et peschent harencs en la mer Flandre, et se treuvent aucunes foys trois cens en.semble.

En Zelande sont heux (2), esciites (3), vollans (4), les ungs de quatre-vingtz, de soixante dix, de soixante tonneaux...

En Flandres... sont i;rant quantité de corbes, de heux, de bodeqiiins {^), escutes et autres petits vaisseaux pescheretz.

Dans le port de Calais, sont passaiges à clint (6) et aucunes escutes qui vont quérir boys en Angleterre, charbons et autres choses.

Dans le port de Boulongne sont navires à caravelles (7), allant en marchandise à Bourdeaulx, à la Rochelle, et grant quantité de pescheurs à harengs.

A Diepe, gran navires à caravelles, de sept vingtz, et huit vingtz tonneaux, à caravelles, qui vont en Portugal et autres lieux...

A saint Wallery et à Fescamp, il y a grant quantité de caravelles et crayes (8)... et la plupart servent à pescher harenc,

A Rouen^ il y a navires à caravelles et autres navires qui navigent par la mer, que chascun coignoist, comme sont foncets (9), hour-

(i) Terme nautique flamand, isolé en dehors de Conflans. Voy., pour ces termes et les suivants, le Glossaire nautique de Jal et surtout la dissertation citée plus bas de Kemna.

(2) Mot emprunté du flamand hui^ d'où la forme hue qu'on lit tout d'abord dans la Chronique de Molinct (Kemna, p. iS5'.

(3) Cf. ci-dessous : Dans le port de Calais... Froissart donne scute, terme nautique tiré du flamand skuta, qui désigne toutes sortes de bateaux.

(4) Problablement reflet du flamand vlicbot, attesté en français dès le xv" siècle (Kemna, p. 154).

(3) Autre terme flamand, au sens de « petit bateau », attesté dès le xv° siècle (Kemna, p. i53).

(6) Et plus bas : vaisseaux à clinc, même sens que clinquart (Voy. note 4 de la page suivante).

(7) De l'ital. caravella, bâtiment en usage surtout chez les Portugais : terme attesté, sous cette forme, au début du xvi" siècle (voy. Dict. générai).

(8) Forme rare (de l'angl. cray), à côté de celles de craier, créer (de l'angl. crayer)., cette dernière employée dès i334 (Kemna, p. 147).

(9) Grands vaisseaux : « C'est sur lea foncets qu'on amène à Paris de Rouen et des villes de Normandie... les bois, les épiceries et autres marchandises » (Savary, Dicl. de commerce, 1723).

ques, escutes, barques et tous vaisseaux à clinc (i) et à caravelles, et navigent depuis Rouen jusques à la mer...

En la couste de Guyenne comme les Sables d'Aulonne, la Rochelle (2), les isles d'Oleron, Ilallevert, Brouage, Marcgoe... les navires qui y sont se nomment caravelles et barches (3), grandes et petites... Et encore à la dicte coste de Guyenne à force autres petits vaisseaulx, comme caravelles, clinquars (4), pinaces (5), balleiniers (6), gabares, barques pescheres?es, passagiers (7) pour passer aux isles de Ré et de Marennes, ajiguilles (8) qui est une manière de vaisseaulx soubtilz, qui vont de Blaye jusques à Bordeaulx et autres lieux par Gironde.

En passant à la Méditerranée, les rapprochements n'offrent pas moins d'intérêt :

Il y a sagictiaires (9) (« sagittaires »), palendries (10) et esquiraces (11), becques (12) et brecins (i3), barqiiet^ ((4), barquetes, et tout sert pour la marchandise.

Les vaisseaulx soubtilz sont galleres bastardes, gallcres soubtil-

(i) Voy. note 6 de la page précédente.

(2) Ces détails sur les ports connus de Rabelais sont à retenir.

(3) Forme antérieure, parallèle à barque, l'une et l'autre étrangères à Rabelais.

(4) De Conflans en donne plus bas l'explication : « Aux Esturies sont navires d'une autre sorte qui vont à la coste de Barbarye, pescheurs de merlutz et s'appellent clinquars ».

(5) Les pinaces de Bayonne sont mentionnés dans la Chronique de Monstrelet (chez Jal) : « Les dits Biscayens vindrent à tout douze vaisseaux d'armes nommez espinaces ».

(6; Nom de navire, attesté sous différentes graphies, dès le xiv« siècle (Kemna, p. 45-4G).

(7) Déjà dans Froissart qui dit à la fois vaissiaus passagiers et un passagier, c'est-à-dire un bateau de passage (Kemna, p. 47).

(8) « Une nef appelée anguille... » est citée au xv° siècle dans Godefroy.

(9) Sorte de bateau rapide (de l'ital. sjgittaria)^ dont le nom est attesté en français dès i32o (Kemna, p. i')8).

(10) Molinet emploie le même terme, sous la forme palandre, à la fin du XV® siècle (Kemna, p. 241).

(11) Ce terme manque à Kemna: c'est l'anc. italien schira^^o, sorte de navire turc.

(12) Ce terme manque à Kemna : peut-être reflet de l'ital. sciabecco, chébec, ce dernier emprunt du xvuie siècle.

(i3) Manque également à Kemna. Dans le langage nautique, brccin ou bressin désigne un cordage.

(14) Cette forme masculine est inconnue ailleurs (cf. Kemna, p. 116).

les, fustes, hrîgandins (i), grips (2), leux (3), armadis (4), targuyes (5), gondres (6), esquiffes (7), chutes (8) pour descharger et charger caraques, albastottes (9), pontons pour nettoyer ports et pour faire rempars en mer; tafforées {10) pour porter artillerie et battre à fleur d'eau. Toutes ces nefs navigueat devers les mers meditarennes...

En parcourant cette abondante nomenclature, on est surpris de ne retrouver chez Rabelais aucun de ces nombreux noms de navires (cités en italiques) du commencement du xvi' siècle. Mais ils étaient déjà sans doute sortis d'usage à Tépoque où notre auteur préparait son « naviguaige », c'est-à-dire après 1540.

D'ailleurs, si l'on veut apprécier la richesse et la nouveauté de la terminologie nautique rabelaisienne, il n'y a qu'à la comparer aux quelques mots de marine que renferment les deux éditions successives (1539 et 15^9) du Dictionnaire de Robert Estienne, par exemple :

Artimon est une petite voile de navire qu'on dit autrement trinquet.

Galées ou galleres, gallée de trois rames pour banc, Triremis.

Gallion, une sorte de navire nommée gallion ou brigantine.

Navire ou naii, Navis. Une petite nau legiere qui sert d'aller espier ; une sorte de navire co\xnQ et legiere; petite navire, nasselle ou fleîte servant à des charges.

Saburre est grosse arcne de quoy on charge les navires jusques à certaine mesure, à fin d'cstre plus fermes, Saburra.

En dehors de ces appellations traditionnelles, aucune trace des nombreux termes océaniques et méditerranéens qui donnent au

(i) Sous cette forme, déjà dans Froissart, t. XIV, p. 2i3.

(2) De l'ital. grippo, nom de petit navire dont Commynes fait mention.

(3) Forme francisée de lut, ce dernier donné par Rabelais (voy. plus has, p. 118).

(4) Manque à Kemna : c'est l'esp. annadia, radeau.

(5) Même remarque. Nous en ignorons la source : cf. esp. tarida, tartane.

(6) Ancienne forme francisée de gondole (cf. plus bas, p. iiG).

(7) Mot du xvi« siècle, également familier à Rabelais (voy. ci-dessous, p. 118).

(8) Nom d'un petit bâtiment, d'origine probablement indigène ; attesté ici pour la première fois (cf. Kcmna, p. 183-184).

(9) Manque à Kemna et à nos sources.

(10) De l'esp. tafurea, vaisseau servant à transporter des chevaux : terme attesté des le xiv« siècle ^Kemna, p. 2i5).

vocabulaire nautique de Rabelais son caractère pittoresque et évocateur.

IL — Terminologie nautique.

Il importe de discerner, dans cette nomenclature touffue (i), les contingents divers et multiples qui Pont tour à tour constituée. L'Océan et les voies fluviales d'une part, la .Méditerranée de l'autre, l'ont successivement alimentée. C'est de la bouche même des matelots que Rabelais a appris les termes nautiques usuels à son époque. Nous allons passer en revue ces apports, originaux et pittoresques, qui donnent à son naciyuaige un cachet à part (2).

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