I. — Emprunts directs
Rabelais est redevable des termes suivants aux marins de la I.oire (Anjou, Maine, Perche) qu'il a souvent fréquentés (i) :
Housée de pluye (1. II, ch. xxxiO, pour averse, ondée, expression familière aux marins de la Loire dès le xv" siècle: « Ligement qui effondra en l'eauc par un estourbillon ou ou^ée de vent (Marteilier, p. 47), c'est-à-dire par un coup de vent, par une bourrasque. Dans le Maine et l'Anjou, ousée est encore vivace avec le sens d' « ondée » (2).
Orjau, organeau (l. IV, ch, xviii : « n'abandonnez Vorjau »), terme attesté dès le xv" siècle chez les marins de la Loire : « Hurt [d'un chalan] à l'un des orgeaulx du pont de Blois » (dans Martcllier).
Pcaultre, gouvernail des bateaux de la Loire (l. IV, ch. lv : « vire la. peaultre »), mot qui figure dans un document nautique ligérien du xiv" siècle (Martellier, p. 49). L'expression virer lapeaidre, pour tourner le gouvernail, est courante sur les bateaux de la Loire. Le terme peautre est encore vivace dans le (>cntre, le I3lésois et l'Orléanais (3) et surtout dans l'Anjou, où il conserve son antique forme et agencement (4),
Toute une série de termes nautiques, attestés pour la première fois chez Rabelais, peuvent se rattaclier à la même source:
Amure, cordage, et ainurcr, tendre l'amure (1. IV, ch. xx).
Bonnette, petite voile ajoutée à une grande, ayant la forme d'un bonnet pointu (1. IV, ch. xxii).
Boulingue, petite voile au sommet du mât (1. IV, ch. xxii : « Où sont nos houlinijues} »), terme identique à l'ancien bouline, qui, dans Vfl'/di'ographie du Père l'ournier, a le double sens de « voile » et de « corde », acception familière à Rabelais
(i) P. Martellicr, Glossaire des documents de l'iiistoire de la communauté de marchands fréquentant la rivière de la Loire et fleuves descendant en icelle, Orléans et Paris, 1869.
iM. Jacques Soycr, archiviste du Loiret, a le premier appelé Tattenlion sur ces termes ligéricns dans le navif^uaige de Rabelais. Voy. son article dans la AVv. Et Rab , t. IX, p. 109 à 1 14.
(2) Voy., sur housée, la note que nous avons insérée dans l'éd. Lefranc des (Euvrcs de Rabelais, t. I, p. 26, note 5.
(3) Jacques Soyer, art. cité, p. 109 à i 10 et 1 13.
(4) Verrier et Onillon, Glossaire de l'Anjou, t. 1, p. (jS-gb, où se trouve une description détaillée
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(1. I, ch. xxiH, et I. IV, ch. xxii). Le rapport entre les deux formes est le même que celui de berline et berlingue^ cette dernière prononciation populaire parisienne au xviii" siècle.
Bressin, cordage, mot induit de bressiner, haler sur lebressin (1. I\^ ch. xx), prononciation vulgaire provinciale pour brassifi (de bras).
Cosses, anneaux cannelés qui maintiennent les cordages et les préservent des effets du frottement (l. IV, ch. xviii et xxxiv). C'est le même mot que cosse de fève (xii' siècle), ces anneaux recouvrant les boucles d'une gaine protectrice. La forme parallèle gosse signifiant à la fois cosse de fève (xvi" siècle) el cosse de cordage (voy. Littré), confirme cette analogie métaphorique.
Heaulme, barre du gouvernail (1. IV, ch. xx) : « Desmanche le heaulme ».
Malettes, petites ouvertures par lesquelles on transfilait les attaches des bonnettes, proprement petites malles (1. IV, ch. xxii): « Malettes, hau ».
Portehaubancs, qui porte les haubans ou gros cordages du mât (1. IV, ch. xxxiv).
Plusieurs de ces termes sont encore aujourd'hui en usage chez les mariniers de la Loire. Les bateliers angevins, entre autres, disposent toujours d'une ample provision de termes nautiques que les auteurs du récent Glossaire de l'Anjou ont enregistrés avec soin au cours de leur recueil, et ensuite groupés à la fin sous la rubrique « Batellerie ».
Ce sont pour la plupart des métaphores de marins ou de pêcheurs — bonnette et heaume, cosse et malette — images frappantes qui ont leur point de départ dans des objets concrets, procédé habituel de l'imagination populaire.