‹ La langue de RabelaisChapitre 54 sur 218 · I. — Emprunts marseillais · texte numérisé non relu

I. — Emprunts marseillais

Le port principal du Midi de la France, iMarseilie, est souvent cité dans notre roman, ainsi que le groupe des îles d'Hyères, dans la Méditerranée. Les voyages fréquents de Rabelais dans le Midi l'avaient familiarisé avec le langage maritime de la Provence et lui avaient fourni, après l'italien, le contingent le plus important de sa nomenclature nautique.

Voici les termes qui dérivent de cette source et qu'on trouve tout d'abord chez notre auteur (i) :

Acappayer, mettre à la cape (1. IV, ch. xx) : « Acappaye. En sommes nous là? dist Pantagruel... Acappaye, hau, s'escria Jamet Brahier, maistre pilot, acappaye ». Terme probablement identique au simple capéyer ou capeer, « singler à la cape... en trop excessive tormente », suivant la définition de Nicot, et attesté après Rabelais. Le Trésor de Mistral ignore un composé acapeia (il donne seulement le gascon capeia, à côté du marseillais capia), ainsi que les dictionnaires nautiques italiens. Le type du dérivé rabelaisien est encore â chercher, mais sa source méditerranéenne est hors de doute (2).

Aigade, provision d'eau douce sur mer (1. IV, ch. 11 : « les chormes des naufz faisoient aiguade »), du prov. aigado. Cf. « Faire aigade est aller puiser, prendre ou faire provision d'eau douce » (Père Fournier, 164^).

Brague, braie, cordage (1. IV, ch. xviii : « pour Dieu, saulvons la brague »), de brago, même sens.

Civadiere, voile qu'on suspend sous le mât du beaupré (1. IV, ch. xviii). Ce terme qu'on trouve cité en 1525 dans V Inventaire de la Grande Maistresae de Marseille (La Roncière, t. II,

(i) Voy. le Trésor de Mistral et les ouvrages cités ci-dessous sur l'équipement des galères méditerranéennes.

(2) De TAulnaye se trompe lorsqu'il affirme, dans son Glossaire, que Vacappaye de Rabelais « signifie en provençal achève de tendre les cordages ». « Achever » se dit acaba, en provençal.

p. 48 3), est le prov . cicadiero (de civado, avoine, ainsi nommée parce qu'on l'a comparée à un sac à avoine, Mistral) (i).

Encarrer, échouer, en parlant d'un navire (1. IV, ch. xxi): « Nostre nauf est-elle encarrée? » et (1. V, ch. x'Viii): « ... feurent naufs encarrées parmy les arènes ». Le mot répond au marseillais encara, échouer, engraver, donner sur un écueil.

Guatte, gatte (1. IV, ch. xviii : « l'arbre du haut de la fjuatte »), du prov. gato, même sens (2).

Lignade, provision de bois sur mer (1. IV, ch. lxiv : « vos chorrnes y pourront faire aiguade et lignade »), du prov. ligtiado, train de bois flotté.

Maistral, mistral (1. IV, ch. xvm : « le maisiral accompaigné d'un col effréné »), du prov. maistral, vent du nord-ouest. Cf. Alonet (163 5) : « Maestral, meairal, vent directement opposé au sirocco (3) ».

Maistralle, la grande voile d'un navire latin (1. IV, ch. xviii), du prov, maistralo, même sens (4).

Nauf, navire, terme fréquent chez Rabelais (qui l'a employé une vingtaine de fois) et rivalisant chez lui avec son synonyme navire, remplaçant de l'ancienne nef: c'est le prov. nau, nauf, navire (vieux), barque, bac, bateau (Mistral). Le terme nauf se rencontre d'abord vers 1 507 dans la Chronique de Jean d'Auton et ensuite dans V Histoire du roijaume de Naples par Sauvage de Fontenailles (voy. Godefroy) (5).

Tirados, trait ou cordage (1. IV, ch. xviii : « n'abandonnez... I3 tirados »), du prov. tiradou, qui dut avoir ce sens au xvi* siècle dans le langage nautique (aujourd'hui, il désigne le timon

( I) Cette forme méridionale, qu'on lit encore chez Thierry (1572) et Monet (i635), est antérieure à celle de cevadere^ seule donnée par Nicot (iGoô) : « Ccvadcrc est un mot espagnol qu'aucuns mariniers usurpent ores qu'ils en ayent un de leur nation qui est bcauprc ».

(2) Le terme se lit dans VOppii^nation de Rhodes de Jacques de Bourbon (éd. i52(», fol. 14 V"): « Tous les navyres meisrcnt banierc en hault de la patte, c'est-à-dire les navyres ronds et les fjalleres au bout de leurs arbres ».

(3) Le Dictionnaire de VAcadémie de i835 et 1878 contient encore cette remarque : « Mistral. Quelques-uns disent et écrivent maestral ».

(4) Les glossateurs de Rabelais (Moland, Marty-Lavcaux) confondent généralement ce terme avec le précédent. Nous reviendrons, dans l'Appendice C, sur l'un et l'autre.

(5) Robert l-Jsticnne {i54()) donne la forme parallèle (« Nau, cerchez navire ») qui est angevine, fréquente chez les poètes de la Pléiade (Baïf, Ronsard, Jodclle).

OU la flèche du charriot), à l'exemple de l'ital. tiradorc, au même sens chez Oudin (1640) : « trait ou cordage ».

Termes de galère. — Ajoutons-y le groupe suivant qui embrasse la nomenclature spéciale aux gilères méditerranéennes, dont quelques termes ont déjà été mentionnés sous le contingent languedocien (escantoula), catalan {estanterol et /rene^) et marseillais (aiguade et lignade). Voici les vocables qui s'y rattachent ( I ) :

C/iorme, chiourme, équipage (1. IV, ch. 11), répondant au langued. diorino et au marseillais cliurrno (d'où la variante clieiwrnc, employée par Commynes, 1494), ital. ciurma (2).

Coniremejane, contremisaine (1. IV, ch. xviii), du prov. contromejano, nom d'une des voiles des galères (Mistral), terme qui figure dans un document nautique marseillais de 1525, déjà relevé.

Hespaillier, le premier rameur d'un banc, dans une galère (1. IV, ch. xix), du prov. espalié. Cf. J. Ilobier, 1622, p. 6 : « Les deux premiers [forçats] qui manient le giron des rames joignantes l'espale s'appellent espaliers, qui sont ceux qui donnent la vogue au reste ».

Majourdome, nom de l'officier chargé du service des vivres sur les galères (1. IV, ch. xviii : « Majourdome, hau, mon amy »), du prov. majourdome. Le terme se trouve dans les Faits de la marine (i 5 1 5-1 520) d'Antoine de Conflans : «... l'argouzin, XV fl. ; le moj'our dosme, xv fl... ».

Mejane, misaine (1. IV, ch. xviii), répondant au prov. mejano, terme qu'on rencontre dans l'Inventaire d'une galère marseillaise de 1525 (3).

(i) Voy. V Inventaire de la Grand Maistresse de Marseille de i525, document inédit (Arch. Nat. X'a 8621, fol. 200 et suiv.). — J. Hobier, De la construction d'une gallaire, Paris, 1622.

(2) La forme littéraire moderne a été précédée par celle de chourme : « La plupart des provinciaux, remarque Ménage {Observations, t. II, p. 459), disent chourme ; il faut dire chiourme, comme on dit à Paris ». Le Père Fournier donne, dans son Hydrographie, ce double sens du mot : « Chiorme ou chiourme, sur la Méditerranée, signifie premièrement le lieu où les forçats tirent à l'aviron d'ure galère, et secondement il signifie toute la bande de ceux qui voguent ».

(3) La forme littéraire misaine, de l'ital. 7ne^^ana, voile moyenne, se trouve déjà dans Les comptes du Clos des galées de Rouen du xiv" siècle (p. 120) :« Une »2îg-t>;n2e..., vielle et usée », et c'est cette forme normande qui a prévalu en français. Le Père Fournier (1643) dit à cet égard : « Arti-

Triou, voile de fortune d'une galère (l. IV, ch. xviii), variante du prov. treou, voile carrée qui remplace les voiles latines pendant le gros temps (i).

Cette nomenclature marseillaise des galères trouvera son complément dans les appellations vénitiennes, qui seront mentionnées plus bas. Il suffit de la comparer à l'opuscule cité de J. riobier (1622), pour constater combien elle diffère de celle du commencement du xvif siècle.

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