Emprunts italiens
Les vocables italiens tiennent la première place dans la nomenclature nautique de Rabelais. On sait qu'il a fait quatre voyages en Italie (entre les années 153^ et 1550) et c'est pendant ces divers séjours qu'il a recueilli des matelots de l'Italie du Nord, et tout particulièrement de ceux de Venise, tout un stock de termes de marine. Nous allons aborder les emprunts italiens d'origine dialectale avant d'étudier les mots de provenance littéraire.
1° Termes vénitiens.
Rabelais fait allusion aux « gondoliers de Venise » (I. II, ch. xxx) et, à propos des habitants des Iles des Macréons, il fait remarquer qu' « ilz estoient charpentiers et tous artizans telz que voyez en VArsenac de Venise » (1. IV, ch. xxv). Son séjour à Venise reste douteux, suivant Ileulhard ; mais il a certainement visité le port, où il a recueilli nombre de termes nautiques vénitiens. Us se rapportent principalement à la galère, Marseille et Venise ayant également enrichi sous ce rapport le vocabulaire de Rabelais. Voici les termes rabelaisiens de cette catégorie (2):
Alfjousan, argousin (1. III, ch. xx : « mon comité, mon algousan, mon sbire... »), de l'ancien vénitien algusin (3), au-
inon signifie la voile du mast d'arrière que les Normans appellent mi- :^aine ».
(i) En ancien français, on disait /re/ (document de i383 chez La Roncière, t. II, p. 481), ital. trevo {«■ une voile quarrée dont on se sert en temps de bourrasque, tref ou trcou en langue provençale », Oudin).
(2) Bartolomeo Crcscenzio, Nautica viediterranca. . ticlla qualc si inoslra la fabrica délie galee, Rome, 1604. — Giuseppe Boerio, Di^ionario del dialetto vcne^iano, y/cnisc, i85G.
(3) La forme littéraire argousin, également attestée dès le xvi« siècle, vient par contre du marseillais argousin, reflet local d'algousin ou algusin, qui renvoie également à Venise.
jourd'hui agu^in, « basso uffiziale di galera, che ha l'Incombenza di levare o di rimettere le catene ai galeotti o forzati, e che invigila sopra essi » (Boerio).
Barisel, capitaine des sbires (l. III, ch. xx : « mon algousan, mon sbire, mon barisel »), du vénitien bariselo (ital. bargello), « capitano di sbirri » (Boerio). En provençal, barisel (i) a le sens exclusif d'imbécile, de nais, acception défavorable qu'on retrouve également en italien.
Comité^ officier qui commandait la chiourme d'une galère (1. III, ch. XX : « mon comité »), du vénitien comito (2), « quel uffiziale che commanda alla ciurma délie galee » (Boerio).
Coursie, passage de la proue à la poupe d'une galère, entre les bancs des forçats (I. III, ch. lu; 1. IV, ch. xix : « passans sur la coursie »), du vénit. corsia, « quella strada che è nel mezzo délia galea, per la quale si passa dalla poppa alla prora e nella quale occorendo disarborare, si carrica l'arbore maestro » (Pantero-Pantera, 1614). Nicot le définit ainsi (1506): « Coursie est l'allée large de deux ou trois ais en une galère (3) ».
Fougon, cuisine d'une galère (1. III, ch. lu ; I. IV, ch. viii : « à cousté du fougon »), du vénitien /o^on, « certa foggia di stanzoiino, ch'è nella prua délia nave » (Boerio), ital. focone, « fouyer, le lieu où l'on cuit les viandes dans une galère » (Oudin) ; Marseille, fugoun, cuisine de vaisseau (Mistral).
Frégate, nom attesté tout d'abord chez notre auteur, qui connaît à la ïois freguate (1. IV, ch. xxii) et fregade (1. V, ch. xiv), la première forme italienne (fregatd), la deuxième, vénitienne, fregada, « bastimento di guerra maggiore del brigantino » (Boerio). Le Père Fournier les définit ainsi (1643) : « Frégates sont petits vaisseaux armés en guerre qui vont à rames et voiles, propres à descouvrir et porter nouvelles ».
(i) La forme barisel se lit également chez du Bellay (éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 389) ainsi que chez Régnier (Sat. VI). Le Dictionnaire de V Académie de i835 admet encore cette forme, à côté de celle de barigel, plus générale et plus littéraire.
(2) Bréard cite une quittance de iSSj qui attribue à la galée Sainte- Croix un équipage de 239 hommes, parmi lesquels se trouvent o trois comités et neuf nochiels », c'est-à-dire nochers (Les Comptes du clos des galées, p. 60). Au xv« siècle, on rencontre aussi comitre (Eust. Deschamps a commutre), qui accuse une influence espagnole ; à Marseille, le comité d'une galère s'appelait co7no de galero.
(3) On a dit plus tard : coursive (voy. Littré), variante de coursie (en ital. corsia et corsiva), a côté de accourse et accoursie (cette dernière chez Rémy Belleau).
. Il6 CONTACT AVEC L'ITALIE
Gondole, bateau léger, long et plat, dont on se sert particulièrement à Venise (1. IV, ch. xxii : « quatre gondoles »), du vénit. gondola, « barchetta piatta e longa, con ferro dentelato poste verlicalmente in prora, con un copertino nel mezzo, che va a remi e si usa particolarmente in Venezia per navigare sui canali interni » (Boerio) (i).
Guaban, gaban, capote de marin (1. IV, ch. xxiv : « Voulezvous un bon guabnn conXrG la pluie? »), du vénit. gaban, « mantello con maniche » (Boerio), ital. gabbano (2).
Prodenou, étai d'avant (1. IV, ch. xviii : « le prodenoii est en pièces »}, de l'ancien vénitien prodeno, ital. prodano, « corde pour arborer ou desarborer l'arbre maistre » (Oudin).
Etats at.mosphériques. — Un autre groupe de ces vocables spéciaux désigne différents états atmosphériques :
Donache, bonasse, calme de la mer (1. IV, ch. xxvi : « en mer est bonache et sérénité continuelle »), ancien terme nautique qu'on rencontre chez Rabelais sous cette forme, reflet de l'ital. bonaccia, à côté de la forme bonasse, familière aux autres écrivains du xvi" siècle (par exemple à Montaigne) et accusant un intermédiaire vénitien (bonaj^^a).
Cale, tourbillon de vent, ouragan (l. IV, ch. xviii : « un cole effréné ») et colle (1. IV, ch. xxii : « ce colle horrible »), de l'ital. cola di vento, une continuation de vent par plusieurs jours (Oudin). Le terme est vénitien: « Cola di vento, termine marinaresco, la continuazione di un vento che dura senza alterazione per più giorni » (Boerio), littéralement colle de vent.
Fortanal, tempête (l. IV, ch. xviii : « prevo5'ant un tyrannicque grain et fortanal nouveau »), du venit. fortunal (ital. fortunale).
Gruppade, grain, coup de vent (1. IV, ch. xviii : « le maistral accompuignc... de noires gruppades »), de l'ital. gruppata di vento, et groppo di vento, littéralement nœud de
(Il Cette forme, littJraire et moderne, attestée tout d'abord chez Rabelais (ainsi que son dérivé : « gondoliers de Venise », I. II, ch. xx), a été' précédée par celle de gondclc f i24('i) et de gondrc (1^41), la première diminutif de goudc (ital. ponda, sorte de barque); la deuxième, francisation de gondole (par l'intermédiaire du bas-latin gondara).
(2) La forme antérieure caban (Gay: 1448) dérive du prov. caban, manteau à manches et à capuchon, bas-latin cabanus (i388). La dérivation habituelle de l'espagnol gaban est inadmissible: celui-ci est un emprunt fait à Titalien.
vent, par un intermédiaire vénitien (manque à Boerio), d'où également l'espagnol grupada, averse accompagnée d'un grand vent. Slon, rencontre tumultueuse de vents violents (1. IV, ch. XVIII : « terribles sions... »), du vénitien sion (d'où l'ital. sione ou scione), « turbine o vortice d'aria clie termina sul mare, dond'ella tromba o tira l'acqua con violenza » ( Boerio). Le mot est une contraction de si/on ou siphon, espèce de trombe. Cotgrave donne la triple variante : cion, sion et scion ; Nicot (1605) et Monet (1635) le définissent ainsi : « Cion, tourmente, tempeste qui s'esleve sur mer par l'impétuosité des vents imprévus » (1606) et « Cion ou birrasque, pluye etgresle, provenans de vants humides s'entrebattans » (i).
- 2° Termes italiens.
Passons aux emprunts que Rabelais a faits au langage
(i) Les termes suivants sont antérieurement attestés:
Arsenac, arsenal maritime (1. IV, ch. xxv : « en l'arseuac de Venise »), forme encore conservée au xvii^ siècle : « On dit aujourd'hui [en 1672] plus communément arsenac... A Paris on ne dit dans le discours familier ni arsenal, ni arsenac, mais arsena » (Ménage) et, « à l'égard de Varsenal de Paris, on prononce plus communément arsenac » (Thomas Corneille, 1687). C'est la forme vénitienne arsena, a côté de l'ital. arsenale, d'où le français moderne arsenal, qui n'apparaît qu'au xyu^ siècle ; par contre, la graphie arsenac, c'est-à-dire arsena, est attestée dans un document relatif à Venise de 1459 (Godefroy) : « Le duc [doge de Venise] nous mena veoir Varsenac où est l'artillerie de la ville... » La variante plus ancienne, (arsenal (xui^ siècle), encore dans la Chronique de Jean d'Auton (« tercenal de Gennes »), reproduit les plus anciennes formes dialectales italiennes (Pise : tersana; Ancône: tersenale), toutes d'origine orientale (^oy. Devic), de même que darse (de l'ital. darsena), ainsi défini au xv« siècle par le chroniqueur Boucicaut (t. II, p. g) : « ... le port de Jennes (Gênes), là où les galées et les navires sont et arrivent, qu'on appelle la darse ». Ajoutons que les mariniers normands du iiv* siècle avaient rendu arsenac parc/05 des galées.
Fuste, petite galère (1. III, ch. lu) ainsi définie par le Père Fournier : « Vaisseau familier aux Vénitiens, qui va à voiles et à rames, moindre qu'une frégate », du vénitien yz/^/a, « specie di naviglio da remo o galera, che ai tempi del governo veneto si teneva presso alla Piazza di San Marco quasi di rimpetto aile colonne, per deposito dei forzati o condannati al remo fin che venivano disposti suUe galère » (Boerio). Le terme remonte au xiv^ siècle (voy. Kemna, p. 201).
Gualeace, galéace, galère vénitienne de grande dimension (1. IV, ch. LxvO, de l'ital. galea^^a, vénitien galia^^a, « grosso bastimento di basso bordo, il maggiore di tutti quelli che vanno a remi » (Boerio). Terme déjà employé au xv" siècle par Commynes.
Il8 CONTACT AVEC L'ITALIE
nautique italien (i), en reléguant au bas du texte les vocables qui remontent aux relations nautiques entre l'Italie et la France pendant le xiv' et le xv' siècle (2). Quant aux nouvelles acquisitions de la Renaissance, nous les envisagerons sous un dvouble point de vue, suivant qu'ils sont particuliers à Rabelais ou usités en dehors de son œuvre.
(i) Pantero-Pantera, L'Armata navale (suivi d'un « Vocabulario nautico »), Rome, 1G14. — F. Gorazzini, Vocabolario nautico italianOy Turin, 1900 et suiv.
Oudin A., Recherches italiennes et françaises^ Paris, 1642.
{2) Voici ces termes :
Brigantin, petit vaisseau de course armé en guerre (1. III, ch. xxxii), de rital, brigantino, terme déjà employé par Froissart (« une manière de vaissiaulx courans lesquels on nomme brigandins »).
Calla/ater^ calfater (1. I, ch. m : « navire callafatée et chargée »), terme appartenant au vocabulaire méditerranéen dès le xiii* siècle (ital. calafattare, anc. prov. calafatar) et se présentant chez Rabelais sous de nombreuses variantes: calfater (1. III, ch, xxvi;, calfreter (1. II, ch. xxiv) et gallefreter (1. II, ch. i). La forme calfetrer, que donne Palsgrave ( i;3o), devient calfeutrer chez Robert Estienne (i539).
Calamité, pierre d'aimant (1. IV, ch. r: « le pillot avoit dressé la calamité de toutes les boussoles »), de l'ital. calamita, terme qu'on rencontre déjà chez Brunetto Latini (xni« siècle), et, en i5i2, dans le Voyage d'oui tre mer de Jean Thenaud.
Carraque, grand bâtiment génois (1. II, ch. iv : « une grande carracque de cinq cens tonneaulx m), de l'ital. caracca, terme également employé par Marot et déjà familier au français dès le xiii«-iiv« siècle.
Esquif, navire (1. I, ch. ix), terme antérieur au « naviguaige », où il figure également (1, IV, ch. xlviu). C'est le reflet de l'ital. schifo, emprunt attesté dès 1497 (voy. Kemna, p. 142).
Lut, petit navire de forme arrondie (1. IV, ch. xxii : « voyez cy près nostre nauf deux /w/^... »), de l'ital. liuta. Terme attesté dès 1459 (voy. Godefroy). Ménage nous renseigne : « On appelle lut une sorte de petit vaisseau de mer, à cause de sa ressemblance à l'instrument de musique qui porte le même nom. Liuta, un lut, sorte de barque, dit Ant. Oudin. Il pouvoit ajouter que le lut est une barque connue sous ce nom-là par les Provençaux qui s'en servent, je pense, à transporter le sel ». Mistral dit à son tour : « Lahut, lut, tartane, petit bâtiment usité dans le golfe du Lion... Le navire rappelle la forme du luth par la disposition de ses cordages qui pendent de l'antenne inclinée ». Cf. Odet de Lanoue (iSgô), p. 3G5 : « Lahus, sorte de navires qui viennent le plus souvent de Marseille à Beaucaire en la foire Saincte-Magdclaine ».
Mole, jetée (1. IV, ch. i : « sus le mole »), de l'ital. molo, terme employé par Guillaume de Villeneuve à la fin du xv" siècle.
Naucher, nocher 1. III, ch. xi.vni), de l'ital. nocchiere. Jal cite, dans son Glossaire, ce passage du Triomphe des vertus, de t5i8 : «... patrons,