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CHAPITRE VI SOCIÉTÉ MONDAINE

Les arts utiles que nous venons d'étudier, et tout particulièrement le nouvel art de bâtir, les progrès réalisés par le commerce et l'industrie, répandirent en France le désir du bienêtre, du conlort, du luxe. On respirait, dans la demeure nouvelle, plus d'air, on y jouissait de plus de lumière. Les manières s'affinèrent, l'élégance et la souplesse se substituèrent à des modes surannées et à la raideur du passé. L'évolution artistique s'achève dans la seconde moitié du xvi° siècle et celle de la poésie, de la Pléiade, commence par l'infusion de l'idée de l'art, idée essentiellement italienne et qui manquait jusqu'alors à notre littérature. Mais ce développement artistique et littéraire sort de notre cadre (i). Nous ne retiendrons que certains facteurs sociaux qui remontent à la première moitié du siècle, objet exclusif de nos recherches.

l. — Langage courtisanesque.

Le livre IlCortegianode Baldassar Castiglione, paru en 1528, a eu au xvi' siècle une influence considérablp sur la société et les mœurs polies en Italie et en France. C'était le code du parfait gentilhomme. Les gens de la Cour y trouvaient la quintessence de la vie mondaine, de la courtoisie et des bonnes manières.

Cet ouvrage fut traduit dix ans plus tard, sous le titre Le Courtisan, par Jacques Colin (1537). C'est là le premier témoignage en français du mot qu'on trouve à la même époque dans Robert Estiennc (i 539) : « Ung courtizan, AuUcus ».

Chez Rabelais, le vocable se rencontre quelques années plus

(1) Voy. en dernier lieu Henri (^haniard, Les Origines de la Poésie française de la Renaissance, Paris, 1920, ch. viii et ix : « Les origines italiennes ilc la Renaissance littéraire ». — « L'introduction et la diffusion de l'italianisme »>,

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tard, au Tiers liore, clans un passage curieux qui semble directement inspiré du livre de Castiglione (i). C'est un écho de la remarque que l'auteur italien met dans la bouche de l'archevêque de Florence (2).

Un second passage rabelaisien est encore plus significatif. Panurge y qualifie de courtisan (3) le langage du pays des Lanternois et y fait allusion à son caractère éphémère (1. III, ch. xlvii) : « C'est le courtisan languaige Lanternoys. Par le chemin je t'en feray un beau petit dictionnaire, lequel ne durera gueres plus qu'une paire de souliers neufz. Tu l'auras plus toust aprins, que jour levant sentir ».

Le langage parlé à la cour de François 1" — le courtisan languaige de Panurge — s'inspirait de la mode du moment et changeait constamment. La variabilité est l'essence même de ce genre de parlers plus ou moins factices. Dans la préface de sa Conformité (i 565), Henri Estienne nous en prévient : « Je veulx bien advertir les lecteurs que mon intervention n'est pas de parler de ce langage François bigarré, et qui change tous les jours de livrée, selon que la fantaisie prend ou à monsieur le courtisan, ou à monsieur du palais, de l'accoustrer ».

Lorsqu'il publia, une quinzaine d'années plus tard, ses Deux

(1) « Tout ce que sommes et qu'avons consiste en trois choses, en l'ame, en corps, es biens. A la conservation de chascun des trois respectivement sont aujourdhuy destinées troys manières de gens. Les Théologiens à l'ame, les Médecins au corps, les Jurisconsultes aux biens. Je suys d'advis que dimanche nous ayons icy a dipner un Théologien, un Medicin, et un Jurisconsulte. Avecques eulx ensemble nous conférerons de vostre perplexité. Par sainct Picault (respondit Panurge), nous ne ferons rien qui vaille, je le voy desja bien. Et voyez comment le monde est vistempenardé. Nous baillons en guarde nos âmes aux Théologiens, les quelz pour la plus part sont hereticques : Nos corps es Médecins, qui tous abhorrent les medicamens, jamais ne prennent niedicine : Et nos biens es Advocatz, qui n'ont jamais procès ensemble. Vous parlez en Courtisan, dist Pantagruel » (ch. xxix).

(2) Cf. 1. II, ch. Lxvi : « Che gli omini non hanno altro che la roba, il corpo, e l'anima : la roba è lor posta in travaglio dai jureconsulti, il corpo dai medici, e l'anima dai teologi. — Rispose allor il Magnifico Juliano : A questo giunger si potrebbe quello che diceva Nicoletto, cioè che di rare si trova mai jurisconsulte che lilighi, ne medico che pigli medicina, ne teologo che sia bon cristiano ».

(3) Cf. Des Périers, nouv. lxx, où le vocable s'applique au patois poitevin : « Je ne m'amuseray icy à vous faire les autres comptes (= contes) des Poytevins, lesquelz sans point de faulte sont fort plaisans; mais il faudroit sçavoir le courtisan du pays, pour les faire trouver telz... ».

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Dialogues du nowseau langage français italianisé (1578), il a soin d'ajouter « principalement entre les courtisans de ce temps ». 11 y distingue nettement l'état de choses antérieur de celui qui l'a suivi : « La cour... a eu cest honneur autrefois (et principalement au temps de ce tant admirable roy François premier). Il peut bien estre qu'autresfois il faloit cercher le meilleur langage entre les courtisans : mais je vous nie ceste conséquence, que si on l'y trouvoit autrefois, on l'y trouve encore maintenant » (i).

Avec l'avènement d'Henri II et de Catherine de Médicis, la tendance à italianiser la langue devint une mode, une mani(3 des gens de la Cour.

Est-ce à dire que les Deux Dialogues nous offrent une image fidèle du langage usuel à la cour de cette époque } Il s'en faut de beaucoup. Le but satirique de l'auteur, son zèle de polémiste et sa haine de l'italianisme, tout contribue à donner à sa diatribe le caractère très accusé d'une charge, d'une caricature. Les phrases qu'il met dans la bouche de ses courtisans sont pour la plupart forgées de toutes pièces et l'esprit qui y domine est nettement antiscientifique.

Examinons de près quelques-uns de ses procédés. Il manifeste tout d'abord une tendance à exagérer, à cumuler des italianismes qui n'ont jamais existé que sous sa plume de grammairien.

« Ce seret une discortesie de passer par la contrade, où est la case des dames que sçavez, s'y faire une petite stanse et toutesfois je ne suis pas maintenant bien accouche pour comparoir devant elles » (t. I, p. 45).

Les vocables en italiques — contrade, case (« maison ») et stanse (« chambre ») — ne sont attestés nulle part ailleurs que dans ce passage d'Henri Estienne. Seul, le vocable acconche (de l'ital. acconcio, commode, accommodé), à côté de conche, ajustement (ital. concio), a eu une existence passagère.

Dans le xxxiii' des Contes d'Eutrapel de du Fail, Polygame emploie cet italianisme aconche que Lupold ne comprend pas (2). La Pléiade (3), Pasquier, Cholières et Guillaume Bou-

{1) Dialogues, t. I, p. 5G et 126.

(2) « Respondit que non fort accortement, comme il estoit gaillard et acconche n (éd. Assczat, t. H, p. 295).

(3) Cf. Marty-Laveaux, La Langue de la Pleïadc (t. I, p. njo):

Dieux tous bien en conche... (l)orat) Va Ronsard, en parlant de la troupe des « Muscsdeslogces » (t. III, p. 226): l'^llc estoit mal en couche ul pauvrement vcstuc.

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chet s'en sont également servis (i), et Tahureau l'attribue directement aux courtisans avec toute une série d'autres vocables qui méritent d'être cités (2).

Il est curieux de constater — et c'est là un argument direct à rencontre de la thèse d'Estienne — qu'à l'exception précisément d'aconche, tous les autres mots blâmés comme courtisans par Tahureau sont restes dans la langue.

Dans cette liste figurent d'ailleurs des termes qui n'ont rien de commun avec l'italie'n, des vocables foncièrement français comme aborder et folâtre.

Du Bellay, en peignant à son ami Dilliers la vie du courtisan, se sert d'un de ces italianismes alors récent et devenu plus tard populaire :

Si tu veux vivre en Court, souvienne toy De V accoste rtous)0\ir s des mignons...

A propos du dernier des vocables cités par Tahureau, acort, Henri Estienne fait remarquer (t. 1, p. 60) : « Avez vous jamais considéré que ceux qui disent escort pour accort, disent tout le contraire de ce qu'ils pensent dire ? car au lieu d'escorcher l'italien accorto, escorchent, sans y penser, le latin e^^cors ».

Cette remarque est erronée : escort est l'ital. scorto, acort, prudent (participe passé de scorgere, apercevoir) et n'a donc rien de commun avec le latin excors.

Rabelais qui ignore encore acort, emploie deux fois escors, avec le même sens, et tout d'abord au Prologue du Gargantua :

(i) Cholières, éd. Jouaust, t. I, p. 189 : « L'hostesse le voyant si laid et si mal acconche ».

Guillaume Bouchet, Serées, éd. Roybet, t. V, p. 72 : «... le voyant s bien en couche... »

Estienne Pasquier, Recherches, 1, VIII, ch, m: « Nous avons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme en conche, pour en ordre... »

(2) Voici le passage {Dialogues, p. 82) ;

« Quand est du Courtisan, je confesseray son langage estre plus affecté que de nul autre : mais que pour cela il parle bien, je te le nieray du tout par la définition que je t'en ay donnée icy devant, et principalement devisant de ceste sottise d'amour ; entendu que de tous ses propos ne s'en trouve pas un qui ne tende à offrir son service. Et outre toutes les folies susdites à celle fin d'estre estimé mieus parlant, il ne cherchera autre chose, qu'à trouver le moyen de faire venir à propos aucun de ces mots, comme follastre, jat, accoster, aborder, il n'y manque rien, escorte, endurer une bravade, aconche, galante, l'escarpe, acort... »

« Avecques espoir certain d'estre faictz escors et preux à ladicte lecture ».

Dans les Dialogues (t. I, p. 35), Philausone relève que « le vulgaire des courtisans prononce bon galbe au lieu de bon garbe », et Celtophile de le blâmer : « Les bègues trouVeroient meilleur galbe comme leur estant plus aisé ».

La langue a adopté cette prononciation des bègues.

Pour plusieurs des vocables italianisés blâmés par Estienne — bigarre, bouffon, brave, caprice (i), charlatan, pédant, réussir, riposte, etc. — la postérité s'est également rangée du côté des courtisans.

Ailleurs Estienne émet une théorie singulière pour' justifier l'adoption de péjoratifs qui, ceux-là, trahissent bien leur origine italienne. C'est à l'occasion d'assassin qu'il explique sa pensée {Dialogues, t. I, i). Si): « Il a bien falu que l'Italie ait dict assassina longtemps devant que la France dist assacin ou assacinateur, veu que le mestier d'assaciner avait esté exercé en ce pays là longtemps auparavant qu'on sccust en France que c'estoit ».

Nombre de termes sont attribués par Estienne à l'italien qui n'en peut mais. 11 y en a de languedociens, comme:

Baladin, qu'on lit pour la première lois dans Rabelais (2), et que notre grammairien lait remonter au petit bonheur à l'italien, qui ne connaît que ballarino.

Fat, que le Prologue du V" livre de Rabelais qualifie de « mot du Languedoc ».

D'autres sont foncièrement français :

Faquin, au sujet duquel Estienne s'exprime ainsi (Dialogues, t. I, p. lOj): « Aussi diroys-je bien à un Italien, en luy parlant d'un de sa nation, c'est un faquin, ou c'est un poltron, c'est un forfant, c'est un mariol ; ou bien c'est un pédant, car ce scroit le payer de la monno)e du pays ».

« \]n faquin, id est portefaix, mot italien », remarque à son tour Nicot, et cette étymologie se lit encore chez Littré et dans le Dictionnaire général : « Faquin, récent en français, vient de l'italien, et l'italien /ac'c/imo est d'origine inconnue ».

(i) Estienne en propose plusieurs (:qui\ii\ent.s {veryc, quinte, fantaisie), dont îiucun ne rcponJ exactement à caprice.

(2) Cf. 1. IV, ch. wxvni : « Les Bretons balladins dansans leurs trioris ».

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Le terme est-il réellement récent en français ? Il figure deux fois dans Rabelais (i). Il était donc connu vers 1535 et 1546, dates de la publication de Gargantua et du Tiers livre, et se trouve être contemporain de fachinus donné par Du Cange en 1545; mais il doit remonter plus haut, car, au xv^ siècle, circule déjà le proverbe : « Baston porte paix, et le faquin, faix ».

D'autre part, facchino était, vers la même époque, considéré en Italie comme un mot étranger (2). Le terme est donc indigène en français, et c'est de la France qu'il passa au xvi" siècle en Italie. Quels en sont la forme et le sens primitifs }

Rabelais cite Fasquin dans une série plaisante de noms propres (1. 1, ch. xiv), et c'est là la forme primordiale dérivant de fasque, qu'on trouve également chez Rabelais (3), au sens de « sac )) ou de « poche ». Cette forme fasque est elle-même certainement antérieure à faaiue ou faque, au même sens, variante qu'on rencontre chez Des Periers (nouv. lix), tandis que le dérivé fasque, chargé, se lit dans du Fail (4).

Cotgrave donne à fasque ou facque le sens de « faquin », ce que le chroniqueur belge Chastelain désigne sous le nom de compaignon de la facque (voy. Godefroy) : « Tous les pays gisoient subjets à gens de huiseuse, compaignons de la facque..., houvers, putiers, rufïiens, hennebennes, buveurs de vin et gasteurs du drap (5) ».

Le sens de « portefaix » que faquin avait au xvi' siècle est aujourd'hui presque éteint, et les patois n'en connaissent que le sens ironique d'élégant ou fashionable, sens parallèle à celui de mignon de port pour portefaix.

(i) « ... Distribuant un tatin du potage à s,es facquins n (1. I, ch. 11), et : « Un facquin mangeoit son pain à la faveur du rost » (1. III, ch. xxxvi).

(2) Voici ce qu'en dit Varchi, en iS/o : « La vocQ portatore importava in quella età quel che noi oggi con voce forestiera dicciamo facchino ».

(3) Cf. 1. II, ch. XVI : « Petites bougettes ou fasques », et ch. xxx : « Poudre qu'il portoit tousjours en une de ses fasques ».

(4) Propos rustiques, ch. x : «... les Vindellois qui s'en venoient bien hardez et fasque^... »

(5) C'est le mérite de Lacurne d'avoir le premier rattaché faquin à faque: « C'est peut-être un dérivé àe faque, poche, sac ». La forme primitive étant fasque, elle exclue toute attache avec l'allemand Fach (comme le voulait Le Duchat) ou avec le holl. fak (comme on l'a proposé récemment).

Piaffer, faire le fier, terme que Henri Estienne attribue aux courtisans comme italianisme dans des phrases factices à l'exemple de celle-ci {Dialogues, t. I, p. ^o) : « Ces citadins tant mercadans qu'autres qui veulent piaU'er et faire des spadachins devant nos yeux ».

Dans sa Préceltence (p. 375), il dit expressément que le mot vient de l'italien, ayant été introduit par les courtisans: « Nous appelions, dit-il, parade et bravade, eux — les courtisans — piaffe, ce que nous nommons magnificence ».

Pasquier re love le caractère récent du terme (1. VIII, ch. m): « Piaffer, que l'on approprie à ceux qui vainement veulent faire les braves, est de notre siècle, comme aussi aller à lapicoree, pour les gens d'armes qui vont manger le bon homme aux champs ».

Notre historien emploie fréquemment ce verbe et son dérivé, surtout dans ses Lettres, où piaffe/', faire le fier, est une fois appliqué au coq (i), comme le fait aussi le poète contemporain, Du Bartas qui chante •

Le paon,., piajffard, arrogant...

Or le terme en question, absolument inconnu à l'italien, est d'origine franco-provençale. Les patois de la Suisse romande possèdent 7U«/rt au double sens d' « éclabousser » et de « faire le fier », et en savoyard, piaf a est synonyme de bagou (« E fa ben de la piafa »). Dès lors, l'évolution sémantique du mot répond à celle du moderne esbroufe, également d'origine provençale. PiaU'er a passé du sens primordial d' « éclabousser » à celui de « faire l'orgueilleux », d'où être fringant, attifé, etc. Le provençal esbroufe, éclaboussure, et embarras, jactance, répond exactement à piafo, ostentation, mise élégante. L>'un et l'autre termes remontent à une origine imitative, exprimant le rejaillissement de l'eau.

Quant à la prétendue efficacité des Dialogues, il faut en rabattre. Le dernier éditeur, Alcide Bonncau (3), trouve leur lecture intéressante, voire amusante. Il faut des grâces d'état pour goû-

(i) Lettres (1. X, lettre 1) : « Le coq marchant et pinçant à grands pas au milieu de ses poules... »

(2) Léon Fcugcre, le dernier éditeur de Pasquier, remarque à ce propos : « Ce terme expressif — piajje, ostentation — l'un des plus heureux que nous ayons dus aux novateurs italianisans, méritait d'èire conservé ». Œuvres choisies JL-Jst. PaSijuicr, l'aris, 1849, t. II, p. 391.

(3) Paris, iSS3.

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