‹ La langue de RabelaisChapitre 64 sur 218 · SOCIÉTÉ MONDAINE · texte numérisé non relu

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ter un pareil pamphlet, lourd et traînant, factice et diuffs. Seule, la curiosité intrépide du philologue s'y aventure et encore risque-t-elle de s'arrêter à mi-chemin.

On se rappelle la page immortelle où Rabelais ridiculise le Jargon de l'Ecolier Limousin, vraie scène de comédie vivante et mouvementée, pleine d'entrain et de verve. On conçoit aisément qu'un pareil épisode, bref et débordant de vie, se grave dans la mémoire et obtienne gain de cause. Qu'on se figure maintenant l'Ecolier Limousin dilué en deux volumes d'un style incolore et languissant, et on comprendra facilement que cette polémique soit restée sans influence sur le mouvement de la langue.

C'est aussi une étrange illusion que de croire, avec Léon Feugère, que, « grâce à la bonne garde d'Henri Estienne, l'italianisme ne nous a pas conquis (i) ». Suivant ce biographe d'Estienne, les Dialogues auraient donc endigué le flot envahissant de l'italianisme ?

A aucune époque, les grammairiens n'ont eu une action quelconque sur l'évolution de la langue. Les plus raisonnables se sont bornés à noter et à expliquer les faits accomplis. Or, lorsque Estienne partit en guerre contre l'italianisme, celui-ci avait déjà exercé une influence considérable dans toutes les manifestations de la vie sociale.

L'erreur profonde du vieux philologue a été précisément de confondre les acquisitions durables et permanentes de la Renaissance italienne avec les nouveautés d'une mode passagère, manies individuelles ou confinées dans un groupe restreint, qu'il a ridiculement exagérées pour le besoin de sa cause.

Il suffit, pour faire ressortir son parti pris, d'opposer à sa polémique passionnée ce témoignage d'un contemporain, Estienne du Tronchet, auteur obscur, mais rapporteur impL'.rtial de la réalité. Dans la préface de ses Lettres missioes et familières (parues à Lyon en 1591), ce secrétaire de la Reine Mère fait clairement ressortir l'action fécondante du contact avec l'Italie (2).

(i) Essai sur Henri Estienne, Paris, i853, p. 118 à 119.

(2) « Nostre langue est beaucoup augmentée, singulièrement sur le butin qu'elle a fait au moyen de la curieuse et louable conversation de ses voisines, mesmement sur l'italienne qui, sans nul doute, lui a fait heureuse part de son bien. Et encores que je sçache que ceste confession ne sera gueres agréable à plusieurs qui se sont tourmentés de maintenir le contraire par je ne sçais quelles légères opinions, si m'en rapporte-je à toi, lecteur^ qui pourras de toi-mesme ruminer que, s'il est aujourd'hui

Non seulement, les Dialogues sont restés sans effet sur le mouvement de la langue, mais encore la postérité a nettement pris le parti des courtisans, en ce qui touche la forme et l'adoption de maints de ces vocables proscrits. L.a campagne d'Estienne est venue d'ailleurs trop tard : elle coïncide presque avec la cessation de ce langage courtisan, qui, après une existence éphémère, a disparu par la force même des choses. C'est à toutes les époques le sort habituel des parlers mondains, œuvre passagère de la mode et du caprice.

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