‹ La langue de RabelaisChapitre 69 sur 218 · SOCIÉTÉ MONDAINE M · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ MONDAINE M

la IP Macaronée, Berthe s'écrie : « La caquesangue les puisse emporter!...

Sic cagasanguis eos scannet... (i)

Un troisième juron italien: Corpe de gaUlneJ (1. III, ch. xxx et 1. IV, ch. x), dans la bouche de Panurge et de Frère Jean, répond à l'euphémisme napolitain Sangue di gallina, pour Sangue di Cvisto (2).

Ajoutons: cancre! comme expression d'un mal indéterminé ou simplement comme exclamation d'étonnement, avec ces deux sens fréquents chez Rabelais, et répondant à l'ancien italien cancaro. aujourd'hui canchero, proprement chancre (3).

Henri Estienne remarque à cet égard : « Comme les François, entre autres, ont emprunté de l'Italie des façons de maugréer, comme si leur pays n'en estoit pas assez bien tourni, aussi n'ont point eu honte d'emprunter de là quelques façons de maudire: et ceste ci entre autres, Te vienne le chancre! Toutesfois ceste ci en Italie est tenue pour une des plus légères : Te vengal cancaro!... (4) »

Quant aux mots péjoratifs, ils sont assez nombreux. Henri Estienne a émis à leur sujet (comme on l'a vu) une théorie spéciale, en y voyant des vices et des travers exclusivement italiens.

Citons ceux de ces péjoratifs qui sont attestés pour la première fois chez notre auteur :

Assassinateur (1. III, ch. 11), répondant à l'ital. assassinatore, à coté du dérivé indigène assassineur (1. III, ch. m) et de la forme plus courte assassin (ital. assassina), laquelle est attestée ultérieurement.

(i) Ce passage manque à la Toscolane de 1S20 (rédaction publiée par Portioli), mais se trouve dans la Cipadense de i535 (source de la version française, p. 29).

(2) Ce juron rabelaisien a passé dans le Moyen de parvenir, qui le donne sous sa forme originale (éd. Jacob, p. i83) : « Corpo di gallina ! » Belleforest, dans sa traduction de la Civile Conversation de Guazzo (1579I, parle d'un jeune homme, dont le plus grand juron dans ses colères violentes était (p. 4g) : « Par le corps delà geline I »

(3) « Que le cancre te puisse venir aux moustaches! » (1. IV, ch. xxi), jure Frère Jean, révolté de la lâcheté de Panurge, et celui-ci s'écrie ailleurs (1. IV, ch. VII): « Cancre (dist Panurge), vous estes clericus vel addiscens... »

(4) Apologie pour Hérodote^ t. II, p. 48. On rencontre encore la forme italienne de ce juron dans la Satyre Menippée (éd. Franck, p. 78) : « Seulement cancaro! nous serions affolez... »

m6 contact avec L'ITALIE

Boye, bourreau, de l'ital. boya, italianisme une seule fois employé par Rabelais dans un passage relatif à une anecdote locale milanaise (i).

Bredache, bardache, mignon, juron usuel parmi les matelots, de l'ital. bardascio, analogue à celui de Jil^ de putain ou de tigre (1. IV, ch. xx).

Forfant, de l'ital. forfante, pendart, mot fréquent chez Rabelais (2).

Parabolain, fanfaron, charlatan, de l'ital. parabolano, un jaseur, un diseur de paraboles (Oudin), épithète donnée par Rabelais aux médecins empiriques de son temps, dans l'ancien Prologue du Quart livre, à ses confrères hâbleurs, « au long faucile et au grand code », au long avant-bras et au grand coude, par allusion aux doubles manches de l'ancienne robe des médecins. Pécore, pécore, bête, de l'ital. pecora, brebis (1. 11, ch. xvii) « Hé, grosse pécore ».

Spadassin, nom donné à un des généraux de Picrochole (1. I, ch. xxxiii\ terme employé plus tard par Amyot. De l'ital. spadacino, traisneur d'espée, espadacin (Oudin) (3).

Ce sont là des vocables qui ne se justifient, suivant Estienne, que pour exprimer en français des actions propres à l'Italie. C'est ce qu'il avait déjà remarqué, dans son Apologie, à propos du terme assassin (t. l, p. 353): « Depuis que la France a eu appris le style d'Italieen matière de tuerie, et qu'on a commencé à marchander avec les assassins (car il a fallu trouver des termes nouveaux pour la nouvelle meschanceté) d'aller couper la gorge à tels et tels... » Cette singulière explication rappelle la raison de l'emploi du français par les filous et les escrocs dans les comédies allemandes duxvin' siècle (par exemple dans celles de Lessing). Cet usage du franc lis, dans la bouche d'individus louches, y est censé représenter le langage habituel des chevaliers d'industrie (4).

(i) Cf. 1. IV, ch. XLV : « Iceulx avoir à belles dens tiré la figue, la monstroient au Boye apertemcnt disans: Ecco lofico ».

(2) Par exemple, 1. III, ch. xlviii : «... n'est ru^ficn, forfant, scélérat... » Cf. Henri l'Istienne, Dialogues, passage cite ci-dessus, p. i38.

(3) Ecrit spadachin par Henri Estienne qui attribue le mot aux courtisans « .. qui veulent piaffer et faire des spaiachins devant nos yeux » {Dialogues, t. I, p. 46).

(4) h'emarquons, à ce propos, qu'un grand nombre de mots français péjoratifs ont passé au hollandais. Voyez, à leur sujet, les justes réflexions de Salverda de Grave, dans son opuscule L" Influence du français en Hollande d'après les mots d'emprunt, Paris, 191 3, p. 86.

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