CHAPITRE VII INFLUENCES SECONDAIRES
Groupons finalement, sous quelques rubriques, les italianismes qui n'ont pu trouver place dans les sections précédentes.
Pendant les premiers séjours de Rabelais en Italie, sa curiosité s'est intéressée aux animaux exotiques des ménageries, les premières qu'on ait vues en Europe, et surtout aux fleurs d'agrément et aux légumes indigènes qu'il s'est efforcé de transplanter et d'acclimater en France.
Les Lettres écrites d'Italie reflètent à maintes reprises ces préoccupations. Dans la première, écrite de Rome à Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais, le 30 décembre 1535, Rabelais lui annonce l'envoi « des graines de Naples pour vos salades de toutes les sortes que l'on mange de par deçà » ; et dans la troisième, du 15 février 1536, il revient sur le même sujet, en énumérant certains produits de la terre italienne inconnus en France.
Nous avons étudié ailleurs en détail cette nomenclature spéciale, zoologique ou botanique, et il suffira d'y renvoyer (i). Bornons-nous à rappeler ici l'essentiel sur certains noms italiens d'animaux et de plantes qu'on lit pour la première fois dans le roman rabelaisien et qui depuis sont devenus populaires.
Lorsque, vers 1536, Rabelais voit à Florence, à la ménagerie Strozzi, le premier tigre vivant, ce fauve appelé au Mojen Age et jusqu'au xvi" siècle once ou panthère, il le désigne, faute d'un appellatif pour un animal aussi nouveau, par africane, nom qu'il tire de Pline. Et il ajoute (1. IV, ch. xi) : «... Afriquanes, ainsi nommez vous, ce me semble, ce qu'ils [les gar-
(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 222 à 229.
diens de la ménagerie florentine appellent Ttjgres ». Le nom est donc au xvi® siècle un italianisme. Pour Rabelais, tigre reste le nom italien du fauve. De là, chez lui, « accoustré à la iigresque » (1. IV, ch. xii) et « Jaloux comme un tigre » (1. 111, ch. xxviii), à côte de « ayde nous icy, hau, Tigre » (1. IV, ch. xx), emplois figurés usuels en Italie. Au sens zoologique spécialisé, tigre lui manque. Ce n'est que dans la seconde moitié du xvi^ siècle que ce vocable traditionnel passe dans l'usage (Ronsard, Amyot), mais il semble encore inconnu à Montaigne.
Sont également tirés d'Italie, les noms des oiseaux comestibles becjîgue et ortolan, et, en fait de poissons, le carpion (1. II, ch. xxvii) et la manière Italienne de l'apprêter.
Comme salades, Vartichaut^ en ital. articiocco (I. III, ch. xiii), et le carde (en ital. cardo) ; comme fruits, la citrouille (en ital. citrullo) et la bergamotte ou poire de Bergame (1. III, ch. xiii); comme fleurs d'ornement, le belvédère et quelques espèces de violes.
Un seul nom de minéral, le bronze, est venu d'Italie à l'époque de la Renaissance.
Ce sont là de menus faits d'ordre secondaire. Les plus intéressants se rapportent aux plantes comestibles ou aux fleurs d'ornement que Rabelais a contribué à transporter d'Italie en France : artichauts, citrouilles, œillets d'Alexandrie, violes matronales (une des variétés innombrables de violettes) ; aux légumes ou aux salades — arroche des jardins et piiiiprenelle — tous indigènes ou acclimatés en Italie, mais à cette époque encore inconnus en France.