‹ La langue de RabelaisChapitre 75 sur 218 · INFLUENCES SECONDAIRES I · texte numérisé non relu

INFLUENCES SECONDAIRES I

Aquarol, • orteur d'eau (ital. acquarolo), terme ^-'ont Rabelais se sert clans ses Lettres d'Italie, éd. Bourrilly, p. 79 : «... les artisans de la ville jusques aux aquarols ».

Baste, il suffît (ital. basta), exclamation fréquente dans Rabelais et au xvi' siècle, surtout chez les poètes de la Pléiade.

Bouffon, ital. buXfone, est un emprunt du xvi° siècle (Marot). Rabelais donne archibouffon et baJJ'oiiique, les deux dans la Sciomachie.

Bouteillon, grand buveur, sac à vin, de l'ital. bottiglione, proprement grand flacon (1. V, ch. xxxv) : « ... et estoient tous bouteillons François ».

Brusque, de l'ital. brusco, au double sens d'âpre, rude (1. 111, ch. II : « jeunesse est vivace, alaigre, brusque ») et de brusquerie, violence, à côté de smacq, ital. smacco, afTront (1. 1, ch. 11).

Bulletin, de l'ital. bulletino, employé par Rabelais au sens de bulletin médical (1. Il, ch. xxxii) ; l'acception générale se lit au V livre.

Caresse, ital. carezza, terme trois fois attesté chez Rabelais, sous la forme prétendue étymologique charesse (1. I, ch. xxxix): « mille cliaresses^ mille embrassemens... ». Le l)ictwnnaire de Robert Estienne ne donne le mot qu'en 1549 et Rémy Bel leau s'en sert une dizaine d'années plus tard (t. II, p. 378) :

Mon miel, ma douceur, ma caresse... [i)

Cartel, ital. cartello : «. C'est celuy que je cherche... Je luy voys mander un cartel » (1. IV, ch, xxxii).

Cassade, employé par Rabelais comme terme de Jeu et au sens figuré de « bourde » (2) dans l'appellation Isie de Cassade (1. V, ch. x). L'emprunt est du xvi' siècle (on le lit chez Collerye); il ne vient pas directement de l'italien, mais de son correspondant vénitien : cassada, terme de jeu (Boerio).

(i) Henri Estienne attribue, dans ses Dialogues {x.. Il, p. 148), le verbe cartsser aux courtisans, alors qu'il avait été souvent employé dès la fin du iv^ siècle et se trouve dans Rabelais (1. IV, ch. xxxvi): « ... l'usance du 3ays Andouillois pouvoit estre ainsi charesser et en armes recevoir leurs amis estrangiers ».

(2) Odet de La Noue en parle ainsi (iSgô) : « Cassade, donner une cassadt, c'est comme donner des bourdes pour tromper. Il est tiré du jeu de la prime, où parfois celuy qui a mauvais jeu estonne son compagnon d'un gro; renvoy, et lui fait quitter par ceste feinte. L'italien dit cacciala, quivient du verbe chasser, comme s'il vouloit dire qu'on baille la chasse à son ennemy, le faisant retirer... Kt de là on a fait le mot cassade, qu'on prend un peu en autre signification que celuy dont il dérive ».

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Cassine, lieu de plaisance, mot fréquent dans Rabelais qui en relève l'origine transalpine dans ces deux passages: « Cassine à la mode Italicque par les champs plems de délices » (1. II, ch. xxxii) et « exemple en messere Pantolohe de la cassine Senoys » (1. IV, ch. lxvii).

Escarque, maître d'hôtel, terme dont Rabelais se sert dans son banquet des Gastrolâtres (1. IV, ch. lxiv), de l'ital. scalco. La forme rabelaisienne accuse une provenance vulgaire ou dialectale (i).

EsiaJ'/ler, ital. staffiere : « .'.. pages et estaffters » (dans la Sciomacliie) ; mais Rabelais avait usé auparavant du terme dans l'expression proverbiale estafjîer de Saint-Martin, pour diable (1. IV, ch. xxiii) (2).

Estanterol. porte-étendard, escadron (ital. stentarolo), terme dont Rabelais se sert à deux reprises dans la Scioniachie : « un estanterol de gens de cheval et une enseigne de gens de pied ».

Flasque, flacon, ital, fiasca, une grande bouteille plate (Oudin). Ce vocable revient souvent au V livre: «... un fiasque de sang greal... » (ch. x). — « Flasque (nostre Lanterae l'appelloit PlUosque), gouverneur de la Dive Bouteille » (ch. xxxv).

Forestier, étranger (ital. forestière), terme deux fois employé par Rabelais dans une de ses Lettres d'Italie (éd. Bourrilly, p. 68).

Manche, pourboire, ital. manda, « l'estreine, le vin du valet, les espingles des filles » (Oudin) (3).

(i) Probablement lombardique, patois d'où dérive Marrabais, synonyme de Marane ou Maure converti. Rabelais fait porter à Gargartua un 0 bonnet à la Marrabeise » (1. I, ch. vm) et aux Thélemites des « bernes à la Moresque » (ch. lvi). C'est le milanais marabesc, croisenrent de inarano et arabese, arabe.

Le Journal d'un bourgeois de Paris, sous l'année i532, explique Marraèe/5 par « juifs cachez »; et Oudin donne en 1642 u Marrabiso. en Lombard, un maraud, un coquin ». Acception généralisée de celle de « renégat » que Rabelais attribue ailleurs aux Espagnols descendus des Maures (1. III, ch. xxii).

(i.) Henri Kstienne, dans ses Dialogues (t. I, p. 53), écrit encore 5/aplîicr, alors que la forme francisée était depuis longtemps usuelle.

(3) Dans le passage suivant, Rabelais joue sur ce sens et celu de l'homonyme français (1. II, ch. m) : « Vos créditeurs plus aymert la manche que le braz, et la denare que la vie ». Et ailleurs (1. IV, ch. x) : « Mais seroit ce la plus grande manche que demandent les courtismes Romaines? Ou un cordclicr à la grande manche? ».

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Messere, « anciennement nostre messire, attribut d'homme de qualité, maintenant il ne sert que pour les artisans et gens de basôe condition » (Ou lin, i6-}2). Rabelais ne l'emploie que devant des noms italiens (« un nommé Alessere Nello de Gabrielus », 1. III, ch. xix) ou plaisamment devant des personnifications burlesques : messere Coquage, messere Gaster.

Pasquil, pasquin utal. pasquino) : « Pasquil a faict depuis n'agueres un chantonnet auquel il dist à Strozzi : Pugiia pro patria » (dans une lettre d'Italie, éd. Bourrilly, p. 72).

Quadre. cadre, tableau (ital. quaclro) : « certaines quadres estoient en riches broderies posés » {Sciomachié) .\

Rocquette, ital. rocclietta, petite roche ou élévation (1. IV, ch. xxxvi) : « ... vingt et cinq ou trente jeunes Andouilles... soy retirantes le grand pas vers leur ville, citadelle, chasteau et rocquette de Cheminée... »

Les termes suivants, essais de francisation des italianismes correspondants, n'ont pas pour la plupart fait fortune :

Eau ardente, eau-de-vie, d'après l'ital. acqua ardente (1. II, ch. xxvii) : «... grains confictz en eau ardente... ». Italianisme qu'on lit aussi dans la Sciomachié et au Y^ livre.

Gergon, jargon, figure exclusivement dans l'édition du y livrée de 1564 (ch. xvii), où le Manuscrit donne Jargon. Cet ancien mot indigène était devenu, dans la seconde moitié du xvi' siècle, gergon, sous l'influence de l'ital. gergo. Henri Estienne et d'Aubigné ne connaissent pas d'autre forme, alors qu'Amyot et Montaigne écrivent toujours jargon.

Forcé, forçat, ital. forzato (1. I, ch. xxxvii): « Trop mieulx sont traictez les /orce^ entre les Maures et Tartares ».

Instrophié, enroulé (1. IV, ch. li) : «... les cheveulx instrophiés (i), de petites bandelettes et rubans... » Terme fréquent dans la Sciomachié et au V® liore. C'est un emprunt d'instro- Jiare, qu'on lit dans le Songe de Poli/)hile, vocable forgé par Colonna du grec crpôcpiov, bandeau, bandelette (de ctoIoco, enrouler).

Lettre de change, d'après l'ital. lettera di cambio, expression déjà mentionnée.

Rappelons enfin le conflit survenu parfois entre , les vocables indigènes et leurs correspondants d'ouîre-monts : Bi-

(i) La variante inscrophié que donne l'édition de i552 est une leçon fautive.

zarre a longtemps vécu à côté du vulgaire bigearre, qui n'a cédé que peu à peu du terrain avant de dis paraître devant son rival plus heureux. Nous avons tracé ailleurs les diverses péripéties de ce conflit linguistique (i).

L'influence italienne en France, dans la première moitié du xvi^ siècle, est un événement capital et de la même portée que la renaissance de l'Antiquité. En dehors des arts proprement dits, elle a profondément changé la vie sociale elle-même dans sa manière d'agir et de sentir. Avec les nouvelles demeures, largement ouvertes à l'air et à la lumière, le confort est devenu un besoin de plus en plus général.

Les nouvelles acquisitions linguistiques étaient à la fois légitimes et nécessaires : elles étaient l'expression des besoins sociaux et des progrès réalisés par les arts.

La preuve en est faite. Le courant italianiste a laissé des vestiges nombreux et importants, qui sont définitivement restés dans le vocabulaire.

En passant condamnation sur l'italianisme intégral et en le rétrécissant au langage de cour, Henri Estienne a méconnu ses efifets féconds et bienfaisants. C'est un manque de discernement qui surprend chez un investigateur aussi consciencieux, comme lorsqu'il met dans la même balance les innovations de la Pléiade et celles des courtisans.

Sa campagne contre l'italianisme — tardive et empreinte de partialité — a échoué pour des raisons multiples :

i^ Henri Estienne a, dès le début, fait abstraction des acquisitions venues d'outre-monts et déjà naturalisées dans la première moitié du xvi' siècle.

2'^ 11 attribue nombre de ces acquisitions aux courtisans et aux courtisans seuls, alors qu'elles figurent depuis longtemps chez Rabelais et les poètes de la IMéïade.

3" Pour ridiculiser ce langage courtisan, il en exagère l'extravagance, en forgeant de son cru la plupart des phrases « italianizées » et en décuplant le nombre des mots factices.

Cette polémique, comme nous l'avons déjà fait remarquer, est venue trop tard et coïncide avec la disparition même du

(i) Voy. Rev. El. Rab., t. X, p. iG^ h 271. — De mcme, fanfreluche, d'après l'ital. fanfalucca, à côte du synonyme ancien fanjdue (xii* siècle) et fanj'eluce (xiv» siècle).

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langage de cour. C'est un document linguistique curieux, mais la campagne elle-même est restée sans eflicacité. Son biographe récent l'a dit en excellents termes : c< Les mots qu'Estienne avait le plus directement visés et qu'il avait frappés à coups redoublés, sont précisément ceux qui ont le mieux résisté, en sorte que les italianismes auraient pu lui répondre :

Les gens que vous tuez se portent assez bien » (i).

En ce qui touche les termes d'architecture qu'ignore Henri Estienne, ils furent tout d'abord adoptés dans la capitale, alors que la province s'y montra plus réiractaire, mais là aussi les néologismes techniques finirent pas s'imposer.

L'influence italienne a été encore plus efficace sur le vocabulaire militaire, dont la mobilité est l'essence même. Un compilateur du début du xvi' siècle remarque à ce propos : « Chaque Province a ses termes de guerre, chaque année en germe de nouveaux. Ceux-ci sont desja vieux pendant que je les escris, et n'y a petit carabin qui n'en forge quelqu'un... » (2).

La plupart des mots italiens de guerre, une cinquantaine à peu près, embrassant toutes les branches de l'art militaire, sont restés dans la langue, alors qu'Henri Estienne n'en admettait qu'une demi-douzaine, presque exclusivement affectés aux travaux de fortification.

Les termes italiens de navigation continuent presque tous à faire partie du vocabulaire nautique de nos jours.

En dehors des arts appliqués, on pourrait faire une constatation analogue sur les apports de l'Italie dans le domaine du négoce et de l'industrie.

Cet ensemble d'influences lexico logiques a complètement échappé à Henri Estienne.

Ce n'est donc pas dans ses écrits qu'il faut aller chercher le véritable mouvement de la langue à l'époque de la Renaissance. Cet insigne philologue, en s'attaquant tardivement à quelques exagérations, n'a pas aperçu la forêt à cause de quelques arbres qui l'encombraient.

La lexicographie du xvi" siècle ignore également l'italianisme. Ni Robert Estienne (1539-1549), ni les remanieurs successifs

(1) Louis Cle'ment, Henri Estienne, p. 36 1.

(2) Père René François, Essai des merveilles de la Nature, Paris, 1557, p. 22.

de son Dictionnaire (1574 à 1605) n'ont tenu compte de l'enrichissement de la langue à leur époque, des résultats féconds de la résurrection du grec et de l'influence italienne. Ces doux faits d'une importance capitale au xvi^ siècle y sont complètement passés sous silence. Aucune trace de la nouvelle nomenclature architecturale, du nouveau vocabulaire militaire et du reste. Des termes comme caporal et colonel sont absents, alors qu'ils étaient déjà devenus populaires sous les formes altérées : corporal et coronel.

C'est donc exclusivement dans les oeuvres des grands écrivains, et en premier lieu dans le roman de Rabelais, qu'il faut aller chercher les vestiges de l'italianisme.

Grâce aux données multiples disséminées dans son œuvre, nous avons été à même de tracer un tableau quasi complet de l'action italianiste en France dans la première moitié du XVI® siècle.

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