‹ La langue de RabelaisChapitre 78 sur 218 · I. — Habillement · texte numérisé non relu

I. — Habillement

Chausses, — Une des révolutions les plus importantes dans l'histoire du costume est le remplacement, pendant la seconde moitié du xv' siècle, des anciennes braies par les chausses, pantalons collants auxquels, au moyen d'aiguillettes, était attaché le pourpoint. Vers la même époque, les chausses complètes se différencient en haut-de-chausses et en bas-de-chaiisses. Le premier est un caleçon court muni d'une braguette, l'un et l'autre prenant de l'ampleur principalement sous François 1" ; le second, enveloppant la jambe et le pied, a donné naissance aux bas modernes.

Voici les détails que nous en donne Rabelais à propos de l'habillement des Thélémites :

Les hommes estoient habillez à leur mode : chausses pour le bas d'estamet. ou serge drapée d'escarlatte, de migraine, blanc ou noir. Les hault de velours d'icelles couleurs, ou bien près approchantes ; brodées et deschicquetées selon leur invention.

Les dames portoient chausses d'escarlatte, ou de migraine, et passait les dictes chausses le genoul au dessus par troys doigtz, justement. Et ceste liziere estoit de quelques belles broderies et descoupures (1. I, ch. LVl).

La diversité de ces chausses était infinie au xvi*" siècle. Rabelais en mentionne quelques variétés :

Chausses à la marinière, larges et flottantes comme la culotte des zouaves, portées par les marins et les lansquenets (1. II, ch. xxxi): « Habilla son dict Roy... des belles chausses à la marinière .. . »

Chausses à la martingale (1. I, ch. xx), ou culottes provençales munies d'une sorte de bricole qui enveloppait lentre jambes et qu'un bouton retenait devant et derrière (i).

Chausses à queue de merlus, en quiue de morue ( « de peur d'eschauffer les reins, » 1. I, ch. xx) : «... les chausses du pau-

(i) Brantôme en parle également (t. II, p 404) : « Ce brave chevalier d'Imbercourt portoit ordinairement des chaus<!es à la martingalle ou autrement à pont levis, ainsy que j'en ay veu autresfois porter aux solj dats espagnols ».

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vre Lymosin estoient faictes à queue de merlus^ et non à pleins fons » (l, II, ch. vi) (i).

Chausses à la Souice, amples et commodes comme les portaient les gardes suisses (1. j, ch. xx) : «... c/^aws^es de quelle façon duiroient mieulx... à la Souice pour en outre tenir chaulde la bedondaine ». Un document de 1541 (Gay, v° costume, p. 446) en précise ainsi les dimensions : « Douze aulnes trois quarts velloux jaulne pour faire une quarte partie de douze pourpoints et douze Jiaulx de chausses pour les douze Souysses de la garde du Roy ». Du Fail, dans le xxvi' des Discoufs d'Eutrapel, parle, lui aussi, des « grandes et amples chausses à la Suisse ».

Les chausses d'apparat étaient faites d'écarlate ou de migraine et présentaient de nombreuses déchiquetures ou taillades, agrémentées de bordures en cordonnet, ganse, canetille, etc. Rabelais décrit ainsi cette partie du costume de Gargantua (1. I. ch. vin) : « Pour ses chausses feurent levez unze cens cinq aulnes, et ung tiers d'estamet blanc, et feurent deschicquetez en forme de colonnes striées, et crénelées par le derrière, affin de n'eschaufer les reins. Et flocquoit par dedans la deschicqueture de damas bleu, tant que besoing estoit ».

Et . u V^ livre, en parlant de l'embonpoint des habitants du pays d'Outre, il ajoute (ch. xvii) : « Us deschiquetoient leur peau, pour y faire boufier la graisse, ne plus ne moins que les sallebrenaux de ma patrie descouppent le haut de leurs chausses pour y faire bouffi^r le lafletas ».

Deux pièces accessoires des chausses ont laissé des traces dans la langue, alors que la mode elle-même des chausses avait depuis longtemps disparu:

U aiguillette, cordon ou tresse ferrée par les deux bouts pour attacher les chausses au pourpoint ou la braguette aux chausses : « Pour son pourpoinct luient levées huyt cens treize aulnes de satin blanc, et p'>ur les ugueillettcs, quinze cens neuf peaulx et demye de chiens. Lors commença le monde attacher

fi) Du Fail, dans ses Propos rustiques, ch. x, décrit ainsi le costume de jadis : « Les Vindcllois, neantmoins que audacieux et glorieux, toutesfois ont le bruit d'avoir amené beaucoup de coustumes en ce I>ays, unes bonnes, autres mauvaises : mesmes sont les premiers que j'ay vcu, qui ont porte bonnets à cropierc, chausses la à martingale et à queiie de merlus, soulier à poulaine, et chapeaux albanesqs ».

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les chausses au pourpoinct et non le pourpoinct aux chausses » (1. I, ch. viii).

De là courir l'air/uUette, courir le mâle, être débauchée, expression proverbiale dont Rabelais nous ofî're le premier témoignage (1. III, ch. xxxii).

La braguette, pendant méridional de brayetie, partie antérieure et saillante des chausses, était souvent d'un aspect ridicule et inconvenant. Voici les passages de Rabelais qui nous renseignent à cet égard. Le premier concerne l'habillement de Gargantua ; le deuxième, celui de Panurge :

Pour la braguette, furent levées seize aulnes un quartier d'icelluy mesmes drap, et fut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d'or, que prenoient deux crochetz d'esmail, en un chascun desquelz esloit enchâssée une grosse esmeraugde de la grosseur d'une pomme d'orange. L'exiture de la braguette estoit à la longueur d'une canne, deschicquetée comme les chausses, avecques le damas bleu flottant comme devant. Mais voyans la belle brodure de canetille, et les plaisans entrelatz d'orfeverie garniz de fins diamans, fins rubitz, fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions Persicques, vous l'eussiez comparée à une belle corne d'abondance, telle que voyez es antiquailles (1. I, ch. vin).

Or notez que Panurge avoit mis au bout de sa longue braguette un beau floc de soye rouge, blanche, verte et bleue, et dedans avoit mis une belle pomme d'orange (1. 11, ch. xvni) (i).

Les fashionables de l'époque, les bragards, laissaient sortir leur chemise entre le pourpoint et le haut-de-chausses (1. IV, ch. xvi) : «... Quelques mignons braguars et mieux en point... »

Vêtements du corps. — Passons maintenant aux autres parties du costume. Rabelais fait mention de deux variétés de capes ou manteaux :

(i) Un érudit du xvi® siècle, en décrivant vers 1670 la mode extravagante des braguettes, se fait presque l'écho de Rabelais : « Les chausses hautes estoyent si jointes qu'il n'y avoit moyen d'y faire des pochettes. Mais au lieu ils portoyent une ample et grosse brayette qui avoit deux aisles aux deux costez qu'ils attachoient avec des esguillettes, une de chascun costé, et en ce grand espace qui estoit entre les esguillettes, la chemise et la brayette, ils mettoient leur mouchoir, une pomme, une orange, ou autres fruicts, leur bourse... Et n'estoit pas incivil, estant à tc!.'-^- de présenter les fruicts conservés quelque temps en ceste brayette comme aucuns présentent des fruicts pochetés ». Louys Guyon, Diverses Leçons, i6o3, 1. II, ch. vi.

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Cape à l*espagnole^ manteau ?aQs collet et qui se drapait autour du buste (l. I, Prol.)- H i^st appelé par les Espagnols capa de muestro, manteau de Valence,

Cape de Biart, manteau à capuchon de grosse laine tel que le portaient les gentilshommes gascons (1. IV, ch. xxx), dit cape de Bearn dans la préface de VHeptameron. Robert Estienne (1539) le définit « Cappe de Biar (i), ung manteau qui a un cocluchon » et le rend par bardocucullus (2). Nicot en parle longuement : « Cape de Bearn est un habit de gros drap tissu en coytis ou en cordelière, faite de laine grossière blanche, à capuchon, sans manches et longue presque à my jambes, que les viles personnes, gens de villages portent comme en Bearn, dont la dicte appellation est prinse, et en Gascogne. Bardiacus cucullus ».

Plusieurs termes de cette catégorie remontent à des époques et à des sources différentes :

1° L'ancienne langue avait transmis au xvi* siècle les appellations :

Cotte hardie, robe serrée à la taille (l. IV, ch. xv), à jupe flottante, complètement afïranchie du surcot. La graphie rabelaisienne, déjà ancienne, est une transcription savante pour cottardie (on trouve cotardée vers i2-}o), d'où l'équivalent bas-latin tunica audax, « probablement par suite d'une méprise sur l'étymologie du mot (3) ».

Courtibaut, dalmatique (1. I, ch. xii), tunique portée jadis aussi par les rois : « Ad faciendum unam tunicam et unum courtebij pro rege de panno viridi longo », lit-on, en 1 3.-17, dans les Comptes de la garde-robe d'Edouard III (Gay) (4).

Gippon, sorte de casaque à manches et à basques, vêtement

(i) La forme Biard, pour Béarn, se lit également chez Brantôme (t. VI, p. 235) : « ... sortis de Basque ou de Biard ».

(2) Le bardocucullus était un manteau gaulois à capuchon, dont l'usage s'est conserve de nos jours dans le costume des habitants du Béarn et des Landes (voy. Racinet, t. I, p. xxxui). Rabelais en a tiré le dérivé bardocucullé^ encapuchonné (1. V, ch. m).

(3) Voy, Quicherat, Le Costume, p. 193.

(4) Robert Estienne ne connaît que ce sens ancien (ôSg) ; « Courtibau, vestis regia, paludamentum » (encore dans Nicot), mais Monet (iG35) ajoute : « Tunique de sous-diacre et diacre officiant à la messe », et Borel remarque à son tour : « Courtibaut, sorte de tunique ou dalmatique ancienne. On l'appelle encore de ce nom en Berry, dans la Saintonge et dans ia Tourainc ».

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d'homme, surtout militaire et ecclésiastique : de là engipponné, épithète que Rabelais donne fréquemment aux moines.

Gocourie, robe courte (1. V, ch. xvi), figure comme « robbe gaulcourte de velours noir », dans un Compte royal de 1492 (voy. Gay) (i).

Gonnelle, manteau de chevauchée garni de capuchon (1. IV, ch. lu).

2° D'Espagne sont venus au xv' et au début du xvi' siècle plusieurs modes de vêtements et d'accessoires du costume :

Berne à la moresque, robe en forme de casaque, mais descendant jusqu'aux talons, de l'espagnol bernia, manteau de gros drap. La berne fait partie du costume des dames de Thélème (2).

Chamarre, veste très ample formée de bandes d'étoffes, soie ou velours, réunies par des galons (1. I, ch. lv), emprunt de la fin du xv' siècle (1490). Monet nous en donne ces définitions ; 1° « Saie, hoqueton des bergers, façonnée de peau de mouton, de chèvre ou autre semblable contre l'injure du temps ; 2° Hoqueton, saie de peau, barrée de beaucoup de coutures et bandes sur les coutures à guise de passemens ». En espagnol, samarra désigne la peau de mouton avec sa laine et une sorte de jacquette de cette peau que portent les gens de campagne.

Gualvardine (1. IV, ch. xxxi) ou galleverdine(\. V, ch. xliv), casaque à longues basques, sens de l'esp. gabardina (3).

Marlotte, mantille entièrement ouverte sur le devant (1. I,

fi) Le mot est ancien. Comme synonyme de « court », on le lit au xni« siècle dans Chrestien de Troyes, Chevalier aux deux épées :

84792. Cote et mantel, fourré d'ermine, ' A sebelin chanu et noir,

I peu gascort pour mieux seoir.

C'est un composé analogue à wascru ou gascru, presque crû, dont l'élément initial reste obscur.

(2) « En esté, quelques jours, en lieu de robbes, portoient belles marlottes, ou quelques bernes à la moresque de velours violet à frizure d'or sus canetille d'argent, ou à cordelières d'or guarnies aux rencontres de petites perles Indicques » (1. I, ch, lvi).

(3) Guillaume Coquillart écrit à la fois gavardine (t. I, p. i38) et galvardine{x.. I, p, Gj). La première forme est aussi celle de du Guez (dans Palsgrave). Oudin rend galvardine par « jacquette de paysan ». En Provence, gabardino subsiste avec le sens de caban, et, en Picardie, caberdaine a celui de robe de dessous sans manches, à côté de la forme amplifiée calembredaine, cotillon et corset. Ce sont là les reflets de l'esp. gabardina, une souquenille ou jupe (César Oudin), nom qui a subsisté comme étoffe (gabardine).

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ch. Lvi), de l'esp. marlota, espèce de capote à capuchon (en usage encore à la campagne), du bas latin melote^ peau de mouton avec la laine, fourrure, pelisse (i).

Vasquine, basquine, corset de fil de laiton ou de forte toile ayant la forme d'un entonnoir renversé, de l'esp. basquina, basquine. La basquine est portée par les dames de Thélème (1. I, ch. Lvi) : « Au dessus de la chemise vestoient la belle Vasquine de quelque beau camelot de soye. Sus icelle vestoient la Verdugale de tafetas blanc, rouge, tanné, grys ».

Verdufjale, vcrtugadin, crinoline portée par les dames de Thélème (1. I, ch. lvi). C'était un gros canevas empesé, élargi par un bourrelet placé au dessous de la taille (de l'esp. verdufjado, proprement baguette) (2).

La marlote, comme la basquine et le vertugadin, firent leur apparition sous F'rançois I". Les formes rabelaisiennes vasquine et verdugale témoignent d'un emprunt oral.

F^TOFFES, — Le roman rabelaisien mentionne un grand nombre d'appellations d'étofTes, d'époque et de valeur diverses, qu'il importe de classer.

1° En premier lieu paraissent les anciens noms d'origine orientale : damas, écartate, tajfetas. L'écarlate, qui servait à la confection des haut-de-chausses, désignait proprement la graine d'écarlate, c'est-à-dire le kermès : celui-ci, desséché, a l'apparence d'une petite graine rouge, que Rabelais désigne parfois tout simplement par yfaine (« tainct en graine »), ainsi que le drap teint avec cette graine.

La migraine, ou demi-graine, était l'étoffe teinte en rouge au moyen du kermès, mêlé à d'autres substances colorantes.

2° Pour la confection des bas-de-chausses, on se servait de l'estamet, léger tissu de laine double, nom attesté dès le xv" siècle (i 169 : « estamel de Lombardye », Gay).

De la même époque date la frize, frise, étoffe de laine à poil

(i) Marlota désignait une sorte de vêtement grossier en usage autrefois dans le Béarn et le Bigorre (Mistral).

(2) La forme vcrluf^ade, ajustement de femme (Nicot), se lit à côté de vertuffadin, cotte gonflée avec un cercle (Monet). La forme rabelaisienne (qui est aussi celle de Ronsard) a subi après Rabelais l'action analogique du mot « vertu », ces crinolines étant censées mettre la pudeur à l'abri : « Les Lacedemoniennes... s'estimans (comme dit Plato) assez couvertes de leur vertu sans vertugade » (Montaigne, Essais, t. III, p. 334).

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frisé : « Gargantua portoit une grande et longue robbe de grosse //'ùe fourrée de renard » (1. I, ch. xxi). Mais Rabelais connait surtout le drap d'or frisé.

3" Diiïérentes villes manufacturières de l'Angleterre ont fourni au xvi' siècle des appellations tout d'abord attestées chez le grand écrivain :

Limestre, drap fin de Limestre ou Limster (i), ville anglaise réputée pour ses fabriques de lainages : « De la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen, les louschetz des balles de limestre, au pris d'elles, ne sont que bourre » (1. IV, ch. vi).

Lucestre^ drap fin de Leicester, ville célèbre pour ses filatures de laines : «... louchetz de balles de lucestre » (1. II, ch. xii).

Ostade, espèce de serge, dont on confectionnait des pourpoints, primitivement fabriquée à Worsted, et demi-ostade^ serge d'une contexture moins forte (1. V, ch. xvi).

Les noms des deux premières étoffes sont contemporains de notre auteur, celui d' ostade lui est antérieur.

4° L'Italie a fourni à son tour :

Armoisy, taffetas teint en rouge, à côté à'armoisin, l'un et l'autre reflets des formes italiennes ermesi et ermesino, taffetas double. C'est (comme on l'a vu ci-dessus) un doublet de cramoisi.

CanetiUe, cannetille, de l'ital. canutiglia (1. I, ch. viii) : « belle brodure de canetille ».

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