‹ La langue de RabelaisChapitre 81 sur 218 · COSTUME · texte numérisé non relu

COSTUME

Pour les souliers de Gargantua furent levées quatre cens jsix aulnes de velours bleu cramoysi, et furent deschicquettez mignonnement par lignes parallelles joinctes en cylindres uniformes. Pour la quarreleure d'iceulx furent employez unze cens peaulx de vache brune, taillées à queues de merlus (1. I, ch. ix).

Et quant aux dames de Thélème : « Les souliers, escarpins et pantoufles de velours cramoizi rouge ou violet, deschicquettées à barbe d'escrevisse » (l. 1, ch. lvi).

L'imitation des barbes d'écrevisse était produite par une engelure sur le bord des crevés (i).

Les souliers fenestrés (l. IV, ch. xiii) étaient percés ou à jour.

Rabelais cite en outre les souliers à poulaine, souliers à la pointe démesurément allongée, qui furent en vogue entre 1390 à 1440 et disparurent sous Charles VII, vers 14B5: « Gemmagog qui fut inventeur des souliers à poulaine » (1. II, ch. i). Notre auteur s'en sert surtout à titre de comparaison dans l'expression, fréquente chez lui, de ventre à poulaine, c'est-àdire ventre proéminent, signalement frappant, avec la trogne rubiconde, des « beuveurs très illustres » (2).

L'ancienne langue avait légué au xvi' siècle les bobelins, les escajîgnons et les escarpins, les premiers grossiers, les derniers élégants et déchiquetés à barbe d'écrevisse (1. 1, ch. lvi), à côté de :

Botte, chaussure à la fois ecclésiastique et laïque. La bote fauve était une sorte de brodequin (l'une et l'autre appellations fréquentes dans Rabelais) : <( Son père luy feist faire des botes fauves : Babin les nomme brodequins » (1. I, ch. xvi). Le brodequin était un petit soulier porté dans les bottes (3).

Bottines^ espèce de jambières sans semelle qu'on portait dans des souliers (I. IV, ch. xxxii : « botines de cordouan ») (^).

(i) Voy. Quicherat, Le Costume^ p. 352,

(2) Du Fail commence ainsi son vi» Propos rustiques : « Du temps qu'on portoit souliers à poulaine, (mes amys) et que on mettoit le pot sur la table, et en prestant l'argent, on se cachoit ».

(3) Robert Estienne le définit ainsi (i539) : « Brodequin, une manière de brodequin ancien, de quoy usoyent hommes et femmes, Soccus — Une façon de brodequin à veneur, qui empoigne le gras de la jambe, Cothurnus. Le brodequin est bien faict à ton pied ».

(4) Des Périers en fait mention dans son xcvie conte, où la bottine désigne une sorte de pantoufle que Ton chaussait sur les bas : « Or, com-

La Provence a fourni le fin estioalet (1. IV, ch. ix) et le rustique esclot ou sabot (1. III, ch. xvii) : « Elle deschaussa un de ses esclos, nous les nommons sabot2 ».

Voilà les détails que nous offre le roman de Rabelais sur le costume de son temps, tout particulièrement sous le règne de François I" (15 15-1547). La réalité de ces données multiples est corroborée par les documents de l'époque ; mais sur les points où tout témoignage fait défaut, les renseignements précis de notre auteur peuvent en tenir lieu. L'œuvre du Maître acquiert ainsi un intérêt documentaire de premier ordre.

C'est une mine d'une richesse infinie et d'une exactitude irréprochable. L'historien de la civilisation nationale pourra y puiser des informations à la fois nombreuses et sûres sur la manière de penser et de vivre de la société française à l'époque de la Renaissance.

bien qu'en ce joyeux devis il soit usé de ce mot botines^ si est-ce qu'il ne faut pas entendre des botines faictes à la façon des modernes nostres, puisqu'elles se mettent en des souliers ».

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