V. — Airs et danses
Le nombre des danses en vogue à l'époque de la Renaissance et des airs qui leur servaient d'accompagnement est considérable. La plupart des provinces de France y sont représentées. Le y livre renferme un chapitre interpolé, le xxxiii" bis, où on trouve une liste des danses qui suivirent le souper des Dames Lanternes (i).
Cette liste renferme de nombreuses chansons répandues à l'époque : La Peronelle, A Vortibre du buissonnet, etc. « Ces i8o timbres populaires sont très généralement connus du temps de Rabelais. Dans cette liste figurent quelques-uns des airs de recueils Paris-Gevaërt, Petrucci, Lucas Lemoigne. Mais il est d'autres timbres, hélas ! — 150 environ sur 180 — qui n'ont jamais été retrouvés, ce qui ne veut pas dire du tout qu'ils n'existent plus nulle part (2) ».
La liste de ces danses se rencontre déjà dans le xvi' chapitre du Disciple de Pantagruel (3) (1538): des 178 danses ou mélodies de cet opuscule, 175 sont reproduites dans ce .chapitre du Manuscrit du V livre.
En ce qui concerne ces danses, les choréographes du xvi' siècle, comme Jehan Tabourot (4), les divisent en deux classes : les
(i) « Le soupper finy, furent les tables levées. Lors, les Menestriers plus que devant mélodieusement sonnantz, fut par la Royne commencé ung bransle double, auquel tous, et Falotz et Lanternes, ensemble dansarent. Depuys se retira la Royhe en son siège; les aultres, aux dives sons des bouzines, dansarent diversement, comme vous pourrez dire. — Encores les veiz je danser aux Chansons du Poictou, dictes par un Fallot de Sainct-Messant ».
Danser aux chansons, c'est-à-dire aux airs chantés sur des paroles en vue de rhytmer les danses,
(2) Anatole Loquin, dans la revue Mélusine, t. IV, p. 53.
(3) Cette liste des danses du Disciple a été reproduite par Del'Aulnaye, dans son édition des Œuvrer de Rabelais, Paris, iS2o{éd. iSSy, p. 43 ii,
(4) Il a publié, sous le pseudonyme de Thoinot Arbeau, l'ouvrage intitulé ; Orchesographie et Traité en forme de dialogue, par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et pratiquer l'honneste exercice des danses, Langres, iSSg, in-4.
Ce volume rarissime a été l'objet d'une réimpression : Orchesographie par Thoinot Arbeau. Reimpression précédée d'une notice sur les danses du XVI" siècle par Laure Fanta, Paris, 1884, in-4.
hautes dances, ou danses nobles, excutées avec calme et décence, et les basses dances, ou balai'inages accompagnés de sauts, de gestes et de mouvements violents ou excentriques. Rabelais mentionne ces dernières à propos du blason que fit Pantagruel sur les jeunes docteurs de l'Université d'Orléans (1. II, ch. v) :
Un esteuf en la braguette, En la main une raquette, Une loy en la cornette, Une basse dance au talon, Vous voy là passé coquillon.
Le texte du V livre cite en premier lieu, comme danses, le branle double et la gaillarde.
Le branle double comportait huit mesures : on marchait un double (c'est-à-dire trois pas et un pied joint) du côté gauche et un double du côté droit. Thoinot Arbeau nous indique minutieusement l'ordre dans lequel s'exécutaient les branles (i).
La gaillarde était une danse gaie, aux vives allures et à la mélodie coulante. On l'exécutait, suivant Tabourot (fol. 39), en cabriolant, en se baissant à terre ou en allant tout le long de la salle.
La liste des danses qu'on lit dans le roman et dans le Manuscrit du V livre accuse des origines ethniques différentes. Rappelons tout d'abord les danses exotiques usuelles au xvi'= siècle :
Allemagne: V Allemande, danse très à la mode au xv!*" siècle, à côté de Le grand Alemant (2).
Angleterre : VEstrindore (3) (1. II, ch. xi), appelée générale-
(i) « Les joueurs d'instrumcns sont tous accoustumcz à commencer les dances en un festin par un branle double, qu'ils appellent le branle commun, et en aprez donnent le branle simple, puis aprez le branle gay, et à la fin le branle qu'ilz appellent branle de Bourgoigne, lesquels aucuns appellent branle de Ghampaigne. La suyte de ces quatre sortes de branles est appropriée aux trois différences de personnes qui entrent en une dance. Les anciens dancent gravement les branles doubles et simples : les jeusnes mariez dancent les branles gayz, et les plus jeusnes comme vous dancent legierement les branles de Bourgoigne. Et neantemoins tous ceulx de la dance s'acquittent du tout comme ils peuvent, chacun selon son aage, et la disposition de sa dextérité » (fol. 09).
(z) Jehan Tabourot en fait mention (fol. Gy) : « ^Allemande est une dance pleine d'une médiocre gravité, familière aux Allemands, et croy qu'elle soit de noz plus anciennes... »
(3) Cette forme rabelaisienne répond plutôt à la variante languedo-
ment Standelle, nom que du Fail cite dans un passage curieux de son xix' des Contes d'Eairapel (i).
Espagne: le Ba,il cV Espagne; la Pavane, danse noble et grave, importée en France dans la première moitié du xvi* siècle et dont le nom se lit déjà dans le Disciple de Pantagruel (1538) (2).
Ensuite, la Morisque, danse exécutée avec des grelots attachés aux Jambes, proprement danse mauresque (1. II, ch. vu) (3), qu'on rencontre déjà au xv' siècle^dans le Mistere du Vieil Testament (vers 30340 et suiv.) :
David. — Faites venir la momerie.
Qui est dedans le char enclose.
Heliab. — Sus, tost, tabourins, sans séjour, Entendez à vostre viorisque ; Vous en sçavez bien la pratique.
Ici dansent la morisque.
Italie: la Seignore, c'est-à-dire Signora, et le ballet des Matachins (4) ou Mattacini, proprement petits fous : « En lieu de Comédie au son des cornetz, haut bois, sacqueboutes, etc., entra une compagnie de Matacliins nouveaux, lesquelz grande-
cienne estandaro (Mistral). La finale a subi l'influence analogique de tout frelore, branle mentionné par Jehan Tabourot.
(i) « La dance du Trihory est trois fois plus magistrale et gaillarde que nulle autre: n'en déplaise aux... Branles de Bourgogne, Champagne, Passe-pied de la haute Bretaigne, la Standelle d'Angleterre, la Volte et Martugalle de Provence ».
(2) Dans le Pays de Satin du Fe livre (ch. sxx), il est question d' « elephans pavaneurs et funambules ».
C3) Tabourot en donne cette description (fol. 94): « De mon jeusne aage, j'ay veu qu'es bonnes compagnies, après le soupper, entroit en salle un garsonnet, machuré et noircy, le front bandé d'un taffetas blanc ou jaulne, lequel, avec des jambières de sonnettes, dançoit la dance des ■ Mortsques, et marchant le long de la salle, faisoit une sorte de passage, puis rétrogradant, revenoit au lieu où il avoit commencé, et faisoit un aultre passage nouveau, et ainsi continuant, faisoit divers passages bien agréables aux assistans ».
(4) Voici la description qu'en donne Thoinot Arbeau (fol. 97) :
« Les Bouffons ou Mattachins, qui sont vestus de petits corcelets avec fimbries es espaules, et soubs la ceinture, une bende de tafl'etats soubz icelles, le morion de papier doré, les bras nuds, les sonnettes aux jambes, l'espée au poing droit, le bouclier au poing gaulche. Lesquels dancent soubz un air à ce propre, et par mesure binaire, avec battements de leurs espées ou boucliers ».
ment délectèrent toute l'assistance » (Sciomachie) (i). Ce genre de ballet a persisté jusqu'au xviii^ siècle (2).
Passons aux danses indigènes. Plusieurs provinces y sont représentées :
La Bretagne, par le « Trihorij de Bretaigne », que Rabelais a inséré parmi les jeux du jeune Gargantua et dont il fait mention ailleurs à propos de Mélusine: « Elle toutesfoys avoit alleures braves et guallantes ; lesquelles encores aujourd'huy sont imitées par les Bretons balladins, dansans leurs trioris fredonnizez » (1. IV, ch. xxxviii) (3).
Pour le Poitou, nous avons déjà mentionné les chansons de Poitou, airs ou mélodies de danses, et les branles de cette contrée. Ajoutons- y Robinet, danse poitevine (4).
Le Midi de la France (5), le Languedoc, la Gascogne et la Provence sont abondamment représentés. Relevons-en :
(i) Brantôme, en parlant des cruautés commises par les soldats espagnols envers les prêtres de Rome, ajoute (t. I, p. 273) : « Les autres se moquoient d'eux et en tiroient des risées^ en les habillans en bouffons et matcissins ».
(2) Le Dictionnaire comique de Philibert Le Roux (17 18) ajoute ces curieux détails :
« Matassins. Le ballet des matassins. C'est une danse qui est imitée de la danse armée des anciens. Cette sorte de danse se fait encore aujourd'hui en France dans certaines villes, où il y a des troupes en quartier d'hiver. Ce sont ordinairement des soldats les mieux faits et les plus adroits de toute une garnison, qui donnent ce spectacle au public, moyennant cinq sols, qu'on donne en entrant pour les voir. Ils dansent l'épée nue à la main, faisant des tours d'adresse avec leurs épées, fort jolis à voir, et tout cela au son de quelques violons et sans perdre la cadence. Ils s'escriment, se battent, chamaillent de leurs épées d'une manière qu'on croiroit qu'ils vont tous se percer, et au bout du compte pas un n'a la moindre cgralignure : ils sont ordinairement au membre de vingt-quatre. (Histoire comique de Francion) : Outre cela l'on voyoit qu'ils se battoient de la même façon, que s'ils eussent dansé le ballet des matassins. — CcUe. danse est défendue à Paris, mais elle s'exerce encore tous les hivers à Strasbourg, à Bourdeaux et à Marseille ».
(3) Du I'"ail en parle avec enthousiasme dans le texte, cité ci-dessus, des Discours d'Eutrapcl, à propos de slandelle.
(4) Voy. H. Clouzot, Ancien Théâtre en Poitou, le chapitre intitulé: Spectacles populaires.
(5) Nous avons déjà indiqué la source de notre interpolatcur, mais l'auteur du Disciple de Pantagruel (i538) a puisé lui-même nombre de ces danses mcritiionalcs dans le traité des danses d'Antoine Arena. Voy. la notice de Jean Plattard dans la Revue des livres anciens de 1913,
Extrac, danse gasconne, proprement extra-danse.
Expect un pauc, attends un peu, autre danse gasconne.
Mal maridade, la mal mariée, danse provençale, répondant à la maurnarlée du Nord de la France.
Mousque de Biscaye (en Languedoc, Mousco de Biacaïo), jeune fille de Biscaye.
Revergasse (en Languedoc, reoergado), ancienne danse dans laquelle les jeunes filles troussaient leurs jupes jusqu'à la cuisse (de reverga, retrousser).
Les autres appellations de danses, en dehors des premiers vers des chansons populaires, se rapportent :
i"* A des noms propres d'hommes: Foixj Frère Pierre, Jac Bourdoing, Rouhault le fort, Perrichon.
2° A des noms propres de femmes: Bastienne, Catherine, Jacqueline, la belle Françoise, la Marguerite, la Valentinoise.
3° A des qualificatifs : la Marquise, la Frisque, la Galiotte, la Goutte, la Gaye, la Mercière, la Trippiere, Tisserande.
4° A des noms géographiques: Breaulté, Cauldas, Chasteaubriant, Navarre, Nevers, Sanxerre ; — Biscaye, Calabre, Crémone, Pampelune.
La liste renferme en outre ces deux catégories :
1° Danses scolaires: Dulcis arnica et Testimonium (les deux dans le Disciple).
2° Danses dont les noms n'ont pu être identifiés: la Ducate, le Rigoron pirouy et la painine ( les deux dernières dans le Disciple).
Ajoutons-y les fréquentes mentions, éparses dans le roman, de danses grecques (i), simples souvenirs livresques, mais qui au xvi" siècle était familiers à tous les lecteurs instruits. Le livre de Thoinot Arbeau nous en offre un tableau comparatif qui mérite d'être cité (fol. 4) : (( Nous pouvons comparer Veintnelie à nos pavanes et basses dances, le cordax aux gaillardes, tordions, voltes, corantes, gavottes, branles de Champaigne et de Bourgogne, branles gayz et branles couppez; le siccinis, aux branles doubles et branles simples ; la pirrichie, à la dance que nous appelons bouffons ou matachins ».
(i) L'auteur nous en donne une longue e'numération au F*-' livre, ch. XXI.
En somme, quelques termes italiens mis à part, la danse française de la Renaissance relève, comme la musique, presque toute entière du passé. Ce n'est que dans la dernière partie du xvi' siècle que l'influence italienne s'y fera sentir et que les maîtres d'instruments introduiront en France le ballet, terme encore inconnu à Rabelais. La musique est ainsi le dernier des arts qui ait subi les effets de cette influence.