L'INDISCRÉTION
Mesdames,
J'ai eu l’idée,... — peut-être n’était-ce qu’une tentation! — de vous laisser reposer au moins cette année, des efforts que vous demande chaque mois la fidélité à ces conférences morales qui ont déjà duré le temps de finir (i). Les choses humaines les plus plaisantes en leur matin touchent vite, après l'épanouissement d’un rapide midi, à leur soir. Et il est quelquefois sage de le eom-
(i) Allusion à un léger fléchissement dans l'assiduité des auditrices, vite redevenues nombreuses, qui avait marqué, au début de la cinquième année, la reprise des conférences.
prendre et très avisé de ne pas se laisser devancer par l’insuccès.
Sans amertume, permettez-moi de vous confier qu’en chiffrant depuis octobre les chaises vides, j’ai cru à une lassitude de votre part, très explicable d’ailleurs, et dont je n’ai pas le droit d’être offensé, après le crédit si long déjà que vous avez fait à une très libre parole, qui s’est donné pour mission de vous dire la vérité, en vous disant des vérités.
Et puis quelques-unes de vous, pensant que sans doute elles pourraient lire en paix, sans le dérangement mensuel d’une soirée, dans un tout prochain volume, les analyses psychologiques auxquelles je m’essaie sur elles en ce laboratoire de Sainte-Foy (i), ont jugé peut-être qu’il n’y avait pas pour elles péril à attendre des diagnostics qui leur signifieront toujours assez tôt la nécessité d’une meilleure hygiène morale, c’est-à-dire d’un changement de vie, en style plus chrétien, d’une conversion.
De ces inquiétudes miennes, et de cette mentalité vôtre, je me suis ouvert à des amis, en leur avouant mon dessein d’interrompre : ce qui nous eût donné un commun repos, bien mérité, j’ose croire, quant à moi aussi, parce que
(i) Ancienne chapelle désaffectée devenue salle paroissiale.
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vous ne soupçonnez pas la somme de travail, imposée à l’ouvrier consciencieux que je veux rester par une tâche intellectuelle comme celle qu’ici et ailleurs j’ai assumée. Plusieurs s’imaginent qu’avec un peu d’entraînement il suffit d’ouvrir la bouche pour que les pensées profondes en sortent élégamment vêtues et lumineuses à toutes les âmes. 11 n’en est rien. Tout ce qui vaut vraiment suppose une patiente et forte étude. Et ce qui vous semble s’exprimer, quand vous l’entendez, avec une facilité qui vous captive, en tout cas vous charme un instant, est toujours le fruit douloureux de longues veilles et d’âpres recherches. Il n’y a pas d’enfantement, qui ne soit une angoisse. La joie d’avoir produit n’est que pour le lendemain.
Mes amis, en plaignant ma peine, convaincus qu’ils sont de la fécondité du bien par le petit nombre, m’ont pourtant déconseillé la retraite. « Celles qui restent assidues à vous écouter, m’ont-ils dit, sont l’élite. N’eussiez-vous que cinquante dames toujours dociles, quelles semailles vous pouvez faire dans ces âmes de choix! » Fidèle à leur sentence qui est pour moi, sans sursis, une condamnation nouvelle à des travaux forcés, me revoici, courageux et tout prêt à continuer la lutte!
J’ai bien dit : la lutte; car c’est un combat
que j’entends soutenir, non pas contre vous, mais contre le mal avec vous pour le bien.
Le titre même que je donne à cette cinquième série de conférences a, n'est-il pas vrai? des allures belliqueuses. Rien que de l'exprimer, je suis sûr, va vous paraître une attaque. La langue des femmes! Tout de suite dans votre pensée, c’est quelque chose de péjoratif. Vous y voyez un soupçon blessant peut-être, et vous êtes instinctivement tentées de vous défendre en insinuant que la langue des hommes n’a pourtant pas non plus que l’éloquence en partage.
C’est vrai, et si j'avais à leur en parier, j'en pourrais dire des choses terribles, qui vous consoleraient des défauts de la vôtre. Mais, Mesdames, c'est à vous qu'ici j'ai affaire; et si le Créateur a mis dans votre parole tant de grâce et tant de suggestion, tant de douceur et tant de pitié, tant de tendresse et de caresses aussi, tant de générosité parfois, tant d’abnégation personnelle et tant d'amour, il y a bien, à côté de tout cela, — et je n'ai pas besoin des fables d’Esope pour m'en faire souvenir, car la réalité de tous les jours nous en avertit tristement, — dans votre langue des excès et des lacunes, des infirmités et des vanités, des indiscrétions et des légèretés, des exagérations et des colères, des duplicités et des jalousies, des égoïsmes et des fiels, qui réclament
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un traitement moral énergique, pour celles de vous qui, sans vouloir encore être parfaites, désirent pourtant être franchement bonnes; et c’est à celles-là qu’ici je m’adresse.
Je ne prétends pas à coup sûr, que tous vos péchés viennent exclusivement du mauvris usage que vous faites de la langue, bien que l’apôtre S. Jacques, décrivant en ses Epîtres ce petit membre inquiet et malfaisant, aiguisé comme une flèche, pénétrant comme un stylet, tranchant comme une épée, lui attribue les fautes presque universelles du genre humain. Mais, quand on regarde en psychologue votre sexe, et qu’on en étudie les tendances et les actes, les imperfections et les déchéances, on ne peut s’empêcher de constater la part considérable que tiennent dans votre vie les influences plutôt fâcheuses de la langue.
Elle n’est qu’un instrument sans doute, mais un instrument de précision remarquable, quand il s’agit de révéler une nature. Comme le Verbe est l’expression du Père, la parole est notre fille, et elle nous exprime nous-mêmes tout entiers; elle traduit tous nos sentiments et toutes nos pensées; elle montre au dehors, comme un miroir qui n’oublie rien, ce qu’au fond nous sommes; elle nous extériorise en quelque sorte. C’est la révélatrice publique de l’âme cachée.
La langue qui, par un mécanisme mystérieux, donne ainsi une forme sensible à notre âme est de ce fait le rouage souverain de notre vie, sa manifestation authentique devant les hommes. Rien donc n’est important comme son gouvernement.
Et la langue, par une disposition du Créateur qui a fait la nature de la femme plus souple et plus vive, plus délicate et plus mobile, se trouve encore avoir dans vos vies féminines un mouvement plus spontané, plus irréfléchi, plus fréquent, plus extérieur, qui tend à vous livrer davantage, à vous mettre plus en évidence, à vous projeter au loin.
Vous ne pouvez rien à cette impulsion instinctive qui sort tout de suite le trésor de vos cœurs, et qui, par la langue, met sur le bord de vos lèvres l’écume et la lie de vos pensées, comme aussi ce qu’elles ont de pur et de généreux. Je le répète, à cette impulsion de votre nature vous ne pouvez rien que de la contenir et que de la diriger, tantôt en l’endiguant dans la réserve, tantôt en l’enfermant dans le silence, tantôt en l’utilisant dans la charité.
Cela revient à dire que, disposées par votre constitution même de femmes à parler beaucoup, vous avez plus que l’homme encore à veiller sur votre langue qui, pouvant être l’artisan dans vos
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\ d’un bien immense, si vous savez mettre un frein à la poussée de se9 flots, y peut aussi porter par des inondations de paroles inattendues, capricieuses, imprudentes, la dévastation et la mort des plus précieuses vertus.
Cette crainte théorique, en même temps que le spectacle attristant et ruineux, que donne trop souvent, dans les milieux mondains qui sont vôtres, le verbiage inconsidéré, téméraire, superficiel, exagéré, complaisant et jaloux, d’un trop grand nombre de femmes, m’ont inspiré pour cette année le choix d’un sujet, hélas! plus fécond que vous ne pensez * La langue des femmes.
Je n*ai pas l’intention, en le traitant, Mesdames, d’établir un procès, même de simple tendance, qui vous concerne toutes également et dans lequel vous fourniriez sans distinction les mêmes motifs d’accusation ou de reproches. Je commence par dire que la femme dont je me propose d’étudier la langue dans ses travers et dans ses péchés, en lui donnant, pour faciliter l’analyse, des proportions hors mesure commune, n’existe pas avec toute cette malice et toute cette imperfection, que je supposerai seulement possibles.
Vous chercheriez donc bien inutilement à mettre des noms sur les portraits en relief qui émergeront de nos réflexions. Chimériques dans
IO
l’ensemble, ils seront pourtant ressemblants plus d’une fois dans les détails. Lorsque vous y reconnaîtrez une réalité, ne l’appliquez pas d’abord aux autres, mais à vous-mêmes, pour qui elle sera signalée. Toute autre application qu’une application personnelle manquerait d’ailleurs de charité. Et le profit que je rêve, moi, de ces études plus spéciales que celles des autres années, est avant tout une réforme individuelle, d’où sortira par la logique même des faits une amélioration domestique et sociale.
Le premier péché, ou défaut, si vous en préférez le terme, de la langue des femmes, qui appelle à mon avis l’attention du moraliste; celui dans lequel beaucoup de vous tombent sans s’en apercevoir, et en la pratique habituelle duquel elles sont comme chez elles; celui, Mesdames, qui, à tort ou à raison, vous a fait conquérir sans conteste la réputation de curiosité et de bavardage, que les vilains hommes grincheux et moroses, toujours prompts à se décerner les beaux rôles, indiquent, en s’oubliant un peu, comme la caractéristique de votre sexe, c’est l’indiscrétion. Elle fera, si vous le voulez bien, l’objet de cette présente conférence.
Littré, qu’il fait toujours bon consulter lorsqu’il s’agit de définitions, donne précisément à l’indiscrétion les deux sens que je viens de sou-
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ligner au passage : le sens de curiosité qu’il nomme manque de retenue, et le sens de bavardage qu’il nomme manque de secret. Il n’apparaît pas pourtant aux exemples qu’il cite, qu’il ait voulu, lui, faire de ce défaut votre exclusif apanage. On sent très bien qu’il n’en immunise pas les hommes et qu’il leur en laisse une large responsabilité. C’est donc entendu. Il y a aussi des hommes indiscrets, curieux et bavards, dignes en un mot d’être des femmes...
Mais, d’une manière générale, je persiste à penser et à dire, ne fût-ce tout simplement que parce que vous parlez naturellement davantage, que vous risquez plus que les hommes d’être indiscrètes; c’est-à-dire de manquer de retenue dans vos curiosités et de secret dans vos épanchements. Remarquez de quel synonyme adouci je me sers pour exprimer vos commérages : je les appelle des épanchements.
Qu’à moins d’une vertu qui ne naît pas sans effort, vous ayez d’abord, Mesdames, l’indiscrétion de la curiosité, il n’en saurait guère être autrement chez les filles d’Ève que, bon gré mal gré, même les meilleures, vous êtes. La curiosité indiscrète n’a-t-elle pas été en effet la faute même originelle de votre première mère? Et votre nature en traîne après elle la lointaine et inévitable conséquence. Ève a désiré voir : elle s’est appro-
chée; elle a rencontré le serpent sous les feuilles; elle eut, au lieu de le fuir, la curiosité téméraire d’entrer en conversation avec lui, d’écouter ses discours; puis, la curiosité coupable d’expérimenter la promesse diabolique de devenir semblable à Dieu, pour ensuite, divulguant sans attendre l’espérance infernale que lui avait soufflée Satan, faire part à son mari de ce qu’elle croyait un divin secret de vie, et qui fut le châtiment de la douleur et de la mort, transmis avec ses inclinations mauvaises à toute sa race. Vous apportez en naissant, comme une tare héréditaire, cette indiscrétion et cette curiosité-là, qui sont pour vous l’occasion de tant de péchés.
Car l’indiscrétion, au sens philosophique dont je parle en ce moment, ce n’est pas seulement, comprenez-le bien, cet encombrement et cette gêne qui résultent pour vous, dans vos salons, de la présence inopportune et embarrassante de certaines personnes mal élevées qui s’obstinent à toujours venir quand on ne voudrait pas les recevoir, ou qui se font sottement un devoir de demeurer, lorsqu’on les souhaiterait depuis longtemps parties, ou qui mêlent aux conversations engagées les répliques les plus hors de propos et les questions les plus imprudentes et les plus indélicates. On appelle ces maladroites-là, qui ne manquent jamais, comme on le dit familière-
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ment, de mettre les pieds dans le plat, des indiscrètes...
Sans doute elles le sont; mais ce sont surtout des malpolies, qui manquent d’éducation. Et peut-être l’impolitesse est une douleur pour les personnes raffinées; mais la plupart du temps, bien qu’elle agace extrêmement les nerfs sensibles, l’impolitesse pour celles qui la commettent est exempte de péché. Ce n’est qu’une infirmité, ridicule souvent, mais plus digne de pitié que de condamnation.
Je n’en veux pas dire autant de la curiosité indiscrète dont ne se gardent pas toujours les femmes les plus polies, et d’autant plus curieuses quelquefois qu’elles ont reçu une éducation meilleure, en tout cas plus avancée et plus intellectuelle.
Il y a chez vous, Mesdames, en vous, avouez-le, rejeton vivace du germe éveillé dans le cœur d’Ève par le démon au paradis terrestre, un besoin impérieux de savoir, de connaître et d’expérimenter, de savoir toute chose, de connaître même le péril et d’expérimenter jusqu’au mal, avec cette pensée, qui est bien le manque de retenue de l’indiscrétion, qu’après tout vous pouvez bien aller jusque sur les frontières du péché, parce que vous saurez toujours bien vous reprendre et vous arrêter à temps
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Cette indiscrétion bien féminine se maniftste à un indice qui semble très inoffemit tout d'abord. Avez-vous remarqué... oui... parce que vous le présentez comme un signe de précocité et d'intelligence, comme généralement vos petites filles sont plus curieuses que vos petits garçons? Vous en faites à ceux-là un reproche d’insouciance. Vous les gourmandez même, parce que, dites-vous, ils ne s'intéressent à rien. C'est qu'au fond ils n’ont pas été sur ce point-là si blessés que la femme par la faute originelle. La femme, depuis qu'elle s'est frôlée au serpent, est restée sinueuse, soupçonneuse, curieuse des secrets à surprendre, dont le démon lui a fait miroiter l'appât. Et voilà pourquoi tout de suite, elle interroge, elle questionne, elle se repaît de bruits, de promesses, d'espérances, de chimères! Elle prend, la pauvre, toute nouvelle et tout écho, toute parole et même tout mensonge, pour une science et pour une révélation. Il ne faut pas nécessairement un fondement à ce qu'on lui raconte pour qu'elle l’accepte. Pourvu qu'on lui dise quelque chose, sans le vérifier, sa curiosité est satisfaite. Elle mord à l'erreur, comme son ancêtre au fruit défendu, si peu qu'elle lui semble belle et nouvelle surtout. C'est, Mesdames, cette curiosité-là, punition et non qualité de votre nature, qui explique votre engouement pour les
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modes changeantes et capricieuses. Vous avez toujours besoin d’autre chose,, parce que, comme Eve, vous ne tenez qu’aux apparences, et non pas aux choses essentielles. Les dehors vous captivent, et vous ne regardez pas à la valeur intime.
De là sûrement naît cette faiblesse de votre sexe encore qu’on appelle la frivolité... cette tendance à rechercher l’éclat au détriment du solide,
cette sortie de soi-même qui fait que les femmes se plaisent aux lumières, aux chants, à la danse, à tout ce qui est mobilité et succession, au détriment de la pensée profonde et cachée. Et voyezvous, comme en tout cela, apparaît le manque de retenue qui caractérise l’indiscrétion 1
Mais la curiosité vous porte beaucoup plus loin que la chasse aux nouvelles, aux petits potins et aux cancanages de la ville et de la campagne, des salons et de l’église, — car elle n’échappe pas plus que le reste aux indiscrétions des femmes; — plus loin que le désir de connaître, pour en parler, les mille bruits divers, les mille opinions opposées, qui, par les gazettes vivantes ou imprimées, viennent de partout et qu’apportent à la maison les journaux de modes où les revues qui savent tout , les chroniques théâtrales et les sensationnelles interviews.
Si vous vouliez bien, Mesdames, un instant
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descendre dans votre âme pour en écouter les appels, pour en saisir les aspirations, vous y retrouveriez peut-être une autre curiosité, qui du moins obsède beaucoup de femmes de ce temps et surtout dans les plus jeunes générations.
C’est l’indiscrétion du mal, vite appris pourtant, et qu’un geste, un mot, un regard souvent révèle tout entier. Car vous épouvante-t-il en réalité beaucoup le mal, chère Madame, qui d’avance par tant de curiosités successives, qui vous ont paru anodines, vous êtes fait une âme en toute chose superficielle, une âme ouverte à toutes les idées larges, dites-vous, ce qui signifie, croyez-moi, à toutes les tentations? Pas plus qu’Ève, imprudente que vous êtes devenue, au milieu de vos frivolités, vous n’y voulez même penser, à la frivolité du mal. Existe-t-il vraiment, osez-vous demander? N’est-ce pas une doctrine démodée que celle du péché? — On se fait de ct^ théories faciles pour s’excuser de déchoir. On prétend, après encore, que là où il y a de la beauté, de l’harmonie, de l’art et de l’amour, ces fruits divins de la nature, comme on les appelle, en enflant la voix, il ne peut y avoir de mal...
Et c’est ainsi qu’on se permet, avec des yeux qui voudraient toujours passer pour purs, l’indiscrétion des plus scabreuses lectures et des plus
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licencieux romans. C'est ainsi qu'avec des pieds qui connaissent encore le chemin de l'église, on s’en va le soir même de ses dévotions aux spectacles les plus générateurs de volupté. C’est ainsi qu'avec des mains qui ne dédaignent pas pourtant l’exercice de la charité, on devient la complice ou l’artisan des pires oublis de la morale. C'est ainsi qu’avec un cœur qui garde vacillantes les flammes du divin amour, on se fait l'ouvrière des pires suggestions.
Sans doute, on ne tombe pas à ces extrémités d'un coup. Mais n’est-ce pas la quotidienne tentation d’une multitude de femmes, qui ne sont pas nées méchantes, mais qui n'ont pas su se défendre contre l’instinctive curiosité de leur nature d’être simplement téméraires?... Je dirai, une autre fois, les paroles légères et superficielles que peuvent exprimer de telles âmes. Mais dès aujourd’hui vous pouvez entrevoir l’aliment journalier que vont fournir aux conversations de ces mondaines les indiscrétions que je signale, et quels miasmes délétères sont exposées à répandre dans les sociétés qu'elles fréquentent des femmes dont le cœur continuera d’être gâté par de telles curiosités.
Il n'y a pas que les nouvelles en général, ou que le mal en lui-même, Mesdames, qui peuvent être l'objet de vos indiscrétions. Une autre chose,
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je l’ai remarqué, intéresse extrêmement les femmes : ce sont les pensées, les secrets, la vie des autres, de ceux et de celles qui sont leurs compagnons et leurs compagnes de route quotidiens, de ceux et de celles qui les entourent, en dessus et en dessous, ou encore à côté; et ce sont aussi de tous ceux-là et de toutes celles-là les défaillances et les péchés.
Ne vous récriez pas. Rien n’est plus réel et féminin que cette curiosité des intérieurs et des dessous. Je ne la trouve pas glorieuse. Mais, constatez-le avec moi, elle est dans votre instinct d’observation naturellement soupçonneuse et défiante vis-à-vis des autres, vis-à-vis de celles qui vous ressemblent et surtout vous dépassent, cruellement investigatrice souvent, tenace et même agressive. Elle se voit à la façon dont vous regardez dans la rue ceux et celles qui passent; à la manière parfois hautaine dont vous en faites en un clin d’œil superbe, qui va de la tête aux pieds, l’inventaire détaillé, sur lequel vous formulez un jugement sans appel. J’entends dire de temps en temps à certaines de vous que les hommes n’ont plus de pudeur, qu’elles en ont rencontré dont les yeux, comme les désirs, semblaient les déshabiller de convoitise. Je les blâme, ces hommes insolents. Mais ils pourraient répondre que leurs regards sont doux, comparés
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à certains regards audacieux et pénétrants de femmes. Même quand vous n’y mettez pas de passion, vous ne savez guère en ôter la curiosité.
Elle se manifeste encore à l’inspection enveloppante et rapidement minutieuse des choses et des gens, que vous n’omettez jamais, Mesdames, quand vous entrez quelque part. Pour peu qu’on s’y attende, on vous y surprend toujours. Nous autres, hommes, nous nous en moquons un peu. Mais vous vous livrez, entre femmes qui vous rencontrez, des assauts terribles bien que muets, pour vous pénétrer d’un regard jusqu’au fond de l’âme, et pour vous en arracher d’un coup, s’il était possible, toutes les pensées, et pour en mettre là, à nu, sur la table où négligemment vous déposez une fourrure ou vos gants, toute la misère ou toute la valeur.
Et quand la vue ne vous a pas révélé ce qu’à tout prix vous voulez savoir, est-ce que vous n’avez pas, pour achever l’opération descriptive, votre langue à votre service, une langue insidieuse ou caressante, douce ou perfide tour à tour, ou même à la fois hypocrite et tendre, qui, de questions en questions, comme un chirurgien de son scalpel écartant les chairs, ne tarde pas à ouvrir l’âme inconnue d’autrui la plus close? Car il faut que vous sachiez, dûssiez-vous des
cendre aux dernières indiscrétions qui, tout enveloppées qu’elles restent de politesses excessives, ne sont pas moins des indiscrétions. Ce n’est pas autre chose que cela, Mesdames, en dépit du nom de marques d’intérêt pour la famille et pour les absents, de courtoisies et d’amabilités mondaines qu’on leur donne, ces interrogations captieuses et doucement féroces, avec lesquelles on fouille dans le passé, dans le présent et dans l’avenir de ses voisins, de ses amis, de ses hôtes, leur arrachant l’un après l’autre, ne fût-ce que par lambeaux,. leurs secrets, leurs pensées, leurs faiblesses, et jusqu’à leurs péchés.
Et vous faites ces expériences-là, cruelles et meurtrières, avec tant de grâces apparentes, avec un cliquetis de mots si charmants, pour étouffer les cris, que les patients, même violentés jusque dans l’intime de leur vie par vos curiosités, et dépouillés de tout ce qui leur est personnel, — puisqu’il n’y a rien de plus personnel que la pensée, — seraient presque tentés de vous remercier de votre urbanité, alors que, mises en possession de toute leur âme, vous vous apprêtez peut-être à divulguer les fautes mêmes qu’ils ont livrées à vos indiscrétions.
Le bavardage des femmes est toujours en effet le complément de leur curiosité. Et si cette dernière est un malheur, le premier est une plaie.
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hélas I trop commune a votre sexe et particulièrement douloureuse à ses victimes...
Littré, si vous vous en souvenez, a défini en second lieu l’indiscrJUon : un manque de secret. C’est le bavardage. Il est fatal en ceux et en celles qui manquent de retenue, c’est-à-dire qui sont indiscrètement curieux, et fatal pour deux raisons : la première, c’est que l’objet de la curiosité des femmes : la nouvelle, le potin, le commérage, le fait-divers, l’aventure romanesque, les scènes chimériques, est chose si superficielle et si menue, si subtile, qu’il est fait uniquement pour se répandre et se volatiliser; et la seconde, c’est que l’indiscrétion, qui a pénétré la vie d’autrui, est chose de soi si perverse et si manifestement nocive qu’elle ne se conçoit guère sans l’idée qu’on la répandra.
Le bavardage accomplit la double diffusion. Il est à la fois le messager des riens et le colporteur des péchés. Triste et lâche tâche qui devrait vous le faire prendre en horreur 1 II demeure en vogue pourtant; et, dans vos salons, Mesdames, il reste sinon un roi, du moins un personnage auquel vous accordez plus que des entrées faciles, mais encore des respects et des honneurs. On ne comprend vraiment guère, quand on y réfléchit, ce culte, ce fétichisme, cette idolâtrie, qui s’attachent au bavardage mondain, fait de cancans, de
racontars, de soupçons, de faux bruits, de préjugés, de dénigrements ensuite, de vilenies parfois, de rancunes, de calomnies. Il est l'excrément de la curiosité des uns et l'aliment de la curiosité des autres. Voilà pourquoi il vit méprisable et dans sa source et dans son but. Je voudrais vous le rendre ridicule; car il n'y a pas d'autre façon de le tuer.
Bien sûr, vous l'avez rencontré sur la langue de cette femme, jeune ou vieille, — parce que les dents n’y font rien, — qui sait tout, hormis se taire, hélas! Elle s'en va par la ville, au jour de ces dames, avec sa provision de commérages qu'elle ressasse depuis des semaines aux oreilles lassées des visiteurs, ou bien elle fait chez elle son déballage de pacotille. Il faudrait d'une main hardie lui faire rentrer sa camelote de nouvelles. Mais elle parle fort; elle a le verbe clair; elle est peut-être riche, et elle est d’autant plus sotte : toutes sortes de raisons pour qu'elle continue de s'insinuer, de se mêler à tout et d’être écoutée; car il y a deux espèces de gens qu’on écoute : les sages, parce qu'ils disent toujours des choses utiles, et les insensés, parce qu'on n'a pas à en tenir compte.
La bavarde indiscrète ne se soucie pas d’ailleurs du crédit, pourvu qu'elle cause. Le bruit qu'elle fait l’enivre. Elle croit à son triomphe,
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parce qu’on ne la contredit plus, les gens n’ayant souvent d’autre refuge contre la pluie que de la laisser tomber. Et la voilà qui raconte, et qui répète à satiété les mêmes histoires cent fois redites, qui se met en scène, qui juge celui-ci, qui condamne celui-là, qui distribue l’éloge et le blâme souverains aux grands comme aux petits, aux absents comme aux voisins. Elle aurait fait ceci, elle aurait commandé cela. Elle est au courant des modes du jour; elle sait les dernières découvertes. Elle a des relations magnifiques. Elle a reçu Monsieur un tel; et Madame une telle n’est qu’une parvenue. Elle connaissait bien son père, un pauvre homme, qu’on a beaucoup surfait... Et le reste, du même ton, que vous avez entendu, Mesdames, car ses critiques ne sont pas neuves. Mais quand elle a dit son mot sur une toilette, sur une soirée, sur une cérémonie, c’est sans appel... Je ne m’étonne pas qu’elle le pense, car elle est simple. Mais ce qui me surprend douloureusement, c’est que le monde se laisse conduire par des mauvais génies de cette sorte, qui font la loi des salons d’une cité, et devant lesquels toutes les femmes, qui auraient le droit par leur rang comme par leur sagesse d’avoir une opinion et d’émettre un jugement, baissent pavillon et se taisent.
Il y a, à côté de cette bavarde hâbleuse et
cancanière, une autre variété d'indiscrète : c'est la bavarde un tantinet sentimentale, celle qui fait des confidences. L'une sait tout, l'autre dit tout, même ce qu'elle ne sait pas. Mais elle a des secrets étranges, qu'elle seule possède, dont il faut que chacun subisse la narration privilégiée. Et, les disant à tous, elle en fait à tous un mystère.
Car, ainsi que l'écrit La Fontaine :
Rien ne pèse tant qu’un secret :
Le porter loin est difficile aux dames;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un Mari s’écria,
La nuit, étant près d’elle : « O Dieux 1 qu’est-ce cela?
Je n’en puis plus! on me déchire! [voilà,
Quoi? j’accouche d’un œuf! — D’un œuf? — Oui, le Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :
On m’appellerait poule; enfin n’en parlez pas. »
La Femme, neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire; Mais ce serment s’évanouit Avec les ombres de la nuit.
L’Epouse, indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé;
Et de courir chez sa voisine :
« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé;
l’indiscrétion
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :
Mon Mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D’aller publier ce mystère.
— Vous moquez-vous? dit l’autre : ah! vous ne sa\ez Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. » [guère
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà de conter la nouvelle;
Elle va la répandre en plus de dix endroits;
Au lieu d’un œuf, elle en dit trois.
Ce n’est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :
Précaution peu nécessaire,
Car ce n’était plus un secret.
Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée,
De bouche en bouche allait croissant,
Avant la fin de la journée
Ils se montaient à plus d’un cent.
Pour être un peu corsée, la peinture est exacte et donne une juste idée de ce que devient, en se répandant, un bavardage de femmes. Cela, Mesdames, vous apprend en outre le cas qu’il faut faire de toutes ces nouvelles, venues on ne sait d’où, qui passent de bouche en bouche, grossies comme un torrent qui entraîne toutes les crédulités. Quand on ne veut pas être dupe, il faut se défier des on-dit, qui ne sont souvent que l’opinion d’une bavarde, à laquelle s’est ajoutée toute la puissance mystérieuse des sources inconnues^
Mais le bruit vague court et s’accroît dans la foule. En quelques heures il s’est fait la certitude universelle. Nous sommes vraiment simples, n’y regardant jamais de près, d’accréditer, par des confiances si vite populaires, les langues les plus indiscrètes.
Encore celles de ce genre ne font que tromper la bonne foil Naïves elles-mêmes, elles ne sont pas funestes. Mais il en est qui non seulement veulent tout savoir et tout dire, mais trahissent tout. Elles méritent un stigmate.
Ce n’est pas une rareté que ces femmes qui, ayant surpris quelque part une douleur, une infirmité, une défaillance domestique ou privée à qui siéraient le silence et l’oubli, s’en font par les rues les révélatrices, mieux vaudrait écrire les délatrices impitoyables, car c’est une délation, le métier qu’elles pratiquent. Il est méprisable sans nul doute de s’insinuer dans les affaires des autres, quelles qu’elles soient. Mais trafiquer de leurs joies ou de leurs peines, s’en aller à travers les familles pour y recueillir les spectacles qu’elles présentent, et les échos qu’elles rendent, et les jeter ensuite à la pâture publique, c’est une véritable félonie. On la voile de sous-entendus et de réticences qui veulent être une excuse du mal qu’on fait, et qui dans la réalité stimulent tout simplement les soupçons pires qu’on éveille dans
l'indiscrétion
!a pensée, en ne disant pas tout. Certaines bavardes ont cet art perfide, en piquant la curiosité, de laisser croire toujours ce qui n’est pas. Rien n’est indiscret comme ces insinuations, qui sont encore plus dans l’attitude peut-être que dans les mots, contre lesquelles les victimes ne peuvent pas se défendre, parce qu’on n’a rien exprimé de précis, mais parce qu’on a permis de tout supposer. On pourrait riposter à une parole mensongère; on ne peut se mettre en garde contre un doute au hasard lancé qui n’a que la forme insaisissable d’une ombre, par laquelle on se trouve à jamais poursuivi. On pourrait parer un mauvais coup d’épée; mais il est impossible de se soustraire à un coup de langue indiscrète qui cache la perfidie sous l’intérêt qu’elle semble porter.
Est-ce que vous ne l’avez pas surprise mille fois dans ses manœuvres, cette femme qui mêle au récit du malheur ou de l’intimité de ses amis et de ses proches, dont on n’a que faire après tout, toujours quelque révélation de trop ou quelque incident superflu. Elle désoblige deux fois et ceux qui l’entendent et ceux dont elle parle. Mais on essaierait en vain de la faire taire sur les choses d’autrui. Mettre toutes leurs affaires au vent, c’est pour elle une façon de les protéger et de les rendre intéressants. Elle ne s’aperçoit
pas qu’elle ne peut que leur faire tort, en étant elle-même cruellement fastidieuse.
A cause de cela, j’ajouterais bien volontiers aux litanies dans lesquelles nous prions Dieu, par l’intercession des saints, de nous arracher aux pires maux de ce monde, cette invocation angoissée : « Des bavardes, cancanières, sentimentales ou naïves, qui savent tout, qui disent tout, qui trahissent tout, délivrez-nous, Seigneur. » Et aussi : « Père Tout-Puissant, pour que vous écartiez de notre chemin et de notre société les curieuses indiscrètes, nous vous adressons une suppliante prière : Te rogamus, audi nos. »
Au surplus, Mesdames, est-ce à Dieu qu’il faut surtout demander cela, ou bien à vos propres efforts et à votre propre sagesse? Est-ce que la discrétion toute seule, à l’encontre de cette curiosité et de ce bavardage, dont je viens de vous dire les ridicules et les périls, n’aurait pas assez de charmes pour séduire et diriger les femmes prudentes et sensées que vous êtes ? Salomon quelque part dans ses livres inspirés a fait un portrait légendaire de la femme forte, où vous auriez bien des leçons de vertu à puiser. Mais le portrait, de la femme discrète, qu’en finissant je voudrais esquisser, me semble de nature aussi à attirer votre attention d’abord et votre imitation ensuite. Quelle est donc cette femme, hélas 1 simple-
l’indiscrétion
ment idéale; car, pour la composer, il faut rassembler en une seule figure bien des traits épars sur beaucoup?
Je la conçois comme l’image vénérable d’une de ces aïeules saintes, à qui le temps et la réflexion personnelle ont beaucoup appris et peutêtre l’épreuve et le malheur aussi. Elles ont vu avec leurs années passer devant leurs yeux attentifs tant de choses et tant de gens dont il ne reste rien, qu’elles ne sont plus, comme les jeunes, impatientes de connaître des événements et des hommes insignifiants qui disparaîtront bien vite à leur tour. Elles savent toujours bien assez de ce qui ne durera pas. Et peut-être la vraie science est-elle de savoir que rien ne dure! Les péripéties de la course humaine, qui nous emporte tous et aux accidents et aux surprises de laquelle elles ont assisté, ne les intéressent plus guère. Elles ne retiennent des enseignements de la vie qu’une leçon, c’est qu’elle a un souverain maître, le temps, qui va bientôt leur manquer et un terme suprême, Dieu, que seul il leur importe d’atteindre. Ces pensées-là, Mesdames, croyez-le, mettent dans l’usage de toute chose un sérieux et une retenue singulièrement efficaces.
Pendant que les volages, toujours sorties d’elles-mêmes, courent aux nouvelles et se repaissent de chimères, interrogent avidement le monde et
descendent avec des curiosités importunes dans la conscience des autres, pour en éparpiller sottement les secrets, la femme que l’âge ou la vertu . faite discrète, trouve donc assez vaste son âme, pour s'y occuper toujours. Les nouvelles qui la passionnent sont les mouvements de son propre cœur, qui peut rester, même dompté, ballotté jusque très tard par des passions cachées. Elle n’a pas besoin de lire aux romans du monde des situations tragiques; parfois elle a ses propres drames intimes qui l’avertissent assez de ses faiblesses. Elle se garde bien d’attiser le mal en elle-même par des spectacles trop libres. N’a-t-elle pas assez de luttes personnelles pour employer son activité?...
La femme discrète est ainsi, comme l’arche du temple intérieure et profonde, toujours quelque peu mystérieuse, en tout cas, modestement réservée. G’est ce qui fait sa force, — car elle tient en mains, pour les combats toujours possibles, toutes ses énergies, — et à la fois son charme et sa vertu, parce que dans la connaissance d’elle-même elle puise de la pitié et de la tendresse pour tous les autres. Ceux qui n’étudient que le cœur d’autrui, sans regarder le leur, trouvent le cœur humain misérable et ils le méprisent. Mais, quand on fait la comparaison, on ne le trouve plus que malheureux... parce que, sentant si bien pour soi le
l’indiscrétion
besoin de sympathie ou d’excuse, on est naturellement disposé à avoir pitié des autres.
Cette pitié, c’est de la simple discrétion. La curiosité qui fouille la vie du prochain, qui en étale les péchés et les tares, est tout uniment barbare. Elle n’est pas pourtant le signe des méchantes : elle reste la note spéciale des indiscrètes. Cruelle toujours est la sottise; mais est-ce qu’indiscrétion et sottise, cela ne se ressemble pas beaucoup? La discrétion, au contraire, à y bien regarder dans son sens étymologique, n’est rien autre chose que le discernement, c’est-à-dire l’intelligence et la sagesse, appliquées à la vie morale. Une femme discrète, c’est une femme retenue dans tout son être, modérée dans ses jugements et dans ses appréciations, prudente dans ses démarches, vigilante dans ses désirs, calme dans ses paroles, douce dans ses relations. C’est la femme qui bien loin de vouloir se mêler à tout, et de s’insinuer partout, comme ces sangsues qui ne se retirent que gorgées de sang, ou comme ces mouches fâcheuses qui bourdonnent autour du coche, sait toujours au juste moment s’effacer ou paraître, suivant qu’elle pourrait être une gêne ou bien un secours.
Elle ne prétend pas tout connaître, ayant fait l’expérience de tant d’ignorances personnelles et autres. Elle est disposée plutôt à se laisser cnsci-
gner et elle y met une patience angélique, quand certaines maîtresses bavardes se donnent la tâche de lui faire l’école, et accaparent même chez elle la conversation qu’elle conduirait si bien et sur d’autres sujets que ceux où languit l’esprit mesquin de tant de visiteuses.
A l’occasion, la femme discrète sait pourtant placer le mot qui convient, la parole qui éclaire, le verbe qui venge ou qui flagelle. Et, Mesdames, cela quelquefois est un devoir. Car s’il est discret de ne pas tout dire, il serait indiscret, au sens de peu sage, de ne jamais rien dire du tout. La discrétion pour rester une vertu ne doit pas être une lâche complaisance ou un coupable effacement. Il suffit qu’elle soit toujours un acte opportun.
Il n’y a par conséquent pas de cancanage, ni de sentimentalisme naïf, ni de trahison à redouter de la femme discrète. Elle pense plus qu’elle ne parle; mais elle dit toujours ce qu’il faut. Elle n’inquisitionne pas, car elle sait d’avance ce qu’il importe de connaître. Ce n’est pas une bavarde; mais ce n’est pas une muette. Entre le trop de paroles et le trop peu, elle se tient à la bonne distance de tous les excès. C’est une sage On peut tout lui confier, sûr qu’elle sera fidèle et qu’elle demeurera bonne, quoi qu’elle apprenne.
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Si vous me permettez, Mesdames, au début de l’année nouvelle, de vous exprimer un vœu, qui, réalisé par vos efforts et par la grâce de Dieu, ferait de vous des femmes rares et idéales, pleines de mérites devant Dieu et d’influence devant les hommes, je vous souhaiterais d’être tout sim* plement des femmes discrètes.
La Légèreté
LA LÉGÈRETÉ
Mesdames,
Il n'y a pas bien longtemps, quelqu’une de vous, au terme d’une conversation qui nous avait amenés à juger un peu sévèrement les procédés de certaines femmes, me disait avec une crainte visible d’être englobée dans la réprobation commune : « Vous ne semblez pas, Monsieur le Curé, estimer beaucoup les femmes!! » Même réflexion m’a été faite, à peu près dans les mêmes termes, à propos de nos sujets de conférences de cette année!!! Et de cette accusation-là, facilement préjudiciable, sans que je sente le besoin de me justifier, je veux m’expliquer devant vous. Je le
ferai par un exemple qui, à mon sens, ne peut manquer d’être concluant, et auquel mes aimables et franches interlocutrices n’ont sûrement pas pensé.
Tous les jours, quand je prête l’oreille aux discours des philosophes, des moralistes, des romanciers, des historiens de cette époque, ou que j’ouvre les journaux graves de mon pays, je les entends et je les vois amonceler contre les Français de ce temps bien des plaintes et bien des ombres. Notre race actuelle, à les écouter, a bien des tares et bien des lacunes. Nos contemporains sont bien amoindris et bien déchus d’autrefois!! Il y a, hélas! beaucoup de vrai dans leurs dires, et leurs récriminations incessantes ne sont que trop légitimes. Leurs cris d’alarme ont pour cause des vices et des fautes sans nombre et quelquefois sans excuses.
Mais tous ces révélateurs du mal présent, tous ces juges et ces vengeurs de la moralité publique en décadence, qui font aux Français de ce vingtième siècle une si juste guerre, en aiment-ils généralement moins la France? Et n’est-ce pas précisément l’estime de la Patrie, le désir de son honneur, l’ambition de la rendre meilleure et plus forte, digne de son passé et digne d’ellemême, qui taillent comme une épée leur plume et qui font claquer comme un fouet leur parole
LA LÉGÈRETÉ
contre les abi^, les désordres, les vilenies, les petitesses des hommes et des femmes d'aujourd’hui? Mesdames, voilà mon cas!
J'ai pour vous, pour votre sexe, pour votre rôle, pour votre dévouement dans la société et dans la famille, voire aussi dans l'Eglise et dans ses œuvres, tout le respect et toute la gratitude que méritent des services et des aptitudes hors de pair, et quelquefois des sacrifices héroïques. Je me plais à reconnaître, — et combien de fois ne l'ai-je pas fait? — toute votre valeur et toutes vos influences féminines, à un moment de l’histoire où les hommes ont lâchement déserté des postes tout d'abord faits pour eux. Oui, je salue parmi les femmes de ce temps des vierges incomparables, des épouses sublimes et des mères exceptionnelles. C’est dans votre sexe que se sont réfugiées de nos jours, comme à toutes les époques inquiètes et troublées, les rares et hautes vertus. Vous en restez dans l'ensemble les dépositaires augustes, et c'est par vous que reviendront sûrement, ainsi que l'expérience l'a toujours attesté, le bonheur et la paix des familles et des peuples, qui valent à peu près universellement ce que valent les femmes.
Vous êtes la parure du passé, le charme du présent et la rançon de l’avenir. Ce n'est pas une flatterie que de vous le dire; c'est la vérité
que je crois. Mais ce jugement général si sympathique, que bien sincèrement je prononce sur votre sexe, et sur ces qualités fondamentales que je proclame vôtres, ne peuvent empêcher un moraliste de voir des ombres à ce tableau et des nuages dans ce ciel. Puisque vous avez, Mesdames, — et personne ne le conteste, moi moins qu’un autre qui ai maintes occasions de les apprécier, — tant de vertus réelles, laissez-vous dire sans impatience et sans colère que vous avez aussi, du fait de votre nature par ailleurs si riche de qualités parfois méconnues, mille travers, mille oublis, mille faiblesses, et pour arriver à mon sujet de ce soir mille légèretés possibles.
Vous n’en disconviendriez pas, si l’on avait admis une bonne fois que les hommes en sont autant que vous capables. Je ne m’y oppose point pour ma part; car entre eux et vous resterait encore la question de mesure. Or, il est certain que l’opinion qui vous donne en tant de choses le pas sur eux, vous donne aussi la langue. Je me suis quelquefois amusé en curieux psychologue à prêter l’oreille au simple bruit, sans le juger, qui monte d’une assemblée d’hommes et d’une assemblée de femmes, en nombre à peu près égal. C’est une expérience facile à faire aux réunions qui suivent les dîners, quand la fumée
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et les cartes qui passionnent ces Messieurs séparent les sexes. Des deux côtés Ton cause; mais combien diversement! L'acoustique en est originale et singulièrement divertissante. Tant que les hommes demeurent avec vous, c'est vous vraiment qui semblez sérieuses, occupées, sans trop rien dire, à leur plaire et à vous laisser admirer. Ils papillonnent alors, ils font la roue, et toutes les fois qu'ils y vont ainsi des ailes et des plumes, ils sont légers, trop légers souvent. Mais sitôt que vous n'êtes plus ensemble, chaque nature reprend ses droits!!! Les hommes d'instinct s'apaisent et s'assagissent, et l'essaim des femmes se met à voler en bourdonnant.
Il serait assez difficile de dire de quoi vous parlez, Mesdames, quand vous êtes ainsi quelques-unes, entièrement livrées à vous-mêmes. Je ne l’ai pour moi jamais bien saisi. Car il y faudrait un sens des choses très subtil, tant vous en dites successivement et même à la fois. On dit, et c'est exact, que dans un chœur il est aisé de suivre à travers des accords qui se donnent la réplique les voix de telle ou telle partie. Sans doute que vos discours ne sont pas alors précisément en harmonie, car le sens même en échappe, pendant que vous parlez toutes et de tout sur presque tout. N'est-ce pas là l'allure universelle et confuse de beaucoup de conver-
salions mondaines? On appelle cela discourir à bâtons rompus. Gomme c’est bien dit! L image est parfaite et quant à la chose et quant au bruit. Le vieil Homère, définissant la poésie, disait que c’est quelque chose de léger, d’insaisissable, d’ailé, 7TT£psov ti. S’il avait pensé à caractériser la femme et sa langue, il eût mis quelque malice à ne rien retoucher à sa définition.
Et vous n’eussiez pas été en droit de vous plaindre d’être comparées à cette chose de rêve, ténue, délicate, impondérable, impalpable, qu’on appelle la poésie : tu Oui, une chose qui
passe, qui court, qui vole, qui fuit, qui ne s’attache à rien, qui frôle tout : c’est bien la femme, la langue de la femme. Les philosophes ont cherché, sans le découvrir, dans l’antiquité le mouvement perpétuel. Ils n’ont pas regardé au bon endroit. N’est-ce pas là, dans tel salon de cette femme du monde? Comme en une mer inapaisée le flux et le reflux des paroles y déferle sans repos. On y sait tout, on y dit tout, on y entend tout. Il n’est pas aussi sûr qu’on y apprenne grand ’chose. Mais en tout cas on ne s’y tait point. C’est le flot après le flot; car pour certaines femmes, il n’est pas pire malheur que de ne rien dire.
Un observateur grincheux a fait remarquer que le premier mouvement d’une mondaine pre*
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nant conscience d'elle-même, c'est de mettre la main à ses cheveux. Il s'est trompé, ce critique; c'est de remuer les lèvres et de faire marcher la langue, à moins que ce ne soit les deux ensemble : ce qui n’est pas, à vrai dire, une attitude ni si contraire ni si rare. Examinez-vous bien, Mesdames, dans la spontanéité de votre nature.
J'en arrive à conclure, — et par tous ces chemins, à travers tous ces détours de précautions, c'est là que j'en voulais venir, — que très naturellement, très ordinairement les femmes sont extrêmement loquaces, et que, parlant beaucoup, elles ne prennent peut-être pas toujours le temps d'observer et de réfléchir : ce qui est pourtant la condition de la sagesse.
Mais, comme il faut des subterfuges, mon Dieu, pour dire à ces dames qu'elles sont superficielles et légères! Avec un peu de franchise, il eût été tout aussi simple de vous le dire tout de suite. Mais vous vous seriez fâchées. Toutes crues, ces vérités-là ne passent pas. Il est nécessaire de les cuire un peu sur le gril des circonlocutions habiles. Il faut les enrubanner, leur mettre quelque assaisonnement ou quelques fleurs. Ça ne les change pas quant au fond. Elles sont tout de même dites. Mais on les accepte ainsi. On est presque content de se les entendre dire. Et pendant qu’on admire la grâce
et l’art de l’opérateur qui vous anesthésie par la piperie de ses mots, on oublie qu’il s’agit de soi-même, jusqu’à ce que, se reconnaissant sous le crayon fidèle ou sous le scalpel, on s’avoue que c’est tout de même bien cela. Oui, Mesdames, ça y est. Beaucoup de vous, allez, sont légères, je veux dire superficielles dans leurs conversations, dans leurs critiques, dans leurs jugements, dans leurs admirations, dans leurs enthousiasmes.
Pourquoi donc cela?... Le mal étant diagnostiqué, il faut, pour le guérir, — ce qui est mon rêve, — en rechercher la cause.
Votre nature ne vous a pas faites naturellement attentives, encore que vous soyez toutes nées curieuses et que vous ayez hérité plus que l’homme de votre première mère l'instinct de connaître. Il y a entre la curiosité et l’attention une différence profonde qu’il est nécessaire de remarquer. Avez-vous vu comment se comportent les enfants? Toute chose semble d’abord les attirer. Ils font, avec leurs regards empressés, avec leurs mains tout de suite jetées en avant, — car c’est avec les mains autant qu’avec les yeux que les enfants, et certaines gens aussi, se renseignent, — avec leurs questions successives et précipitées qui n’attendent même pas de réponse, avec leurs pourquoi et leurs comment hâtifs et
LA LÉGÈRETÉ
avides, le tour de tout; mais je dis seulement le tour. Car s’ils inspectent, s’ils touchent même les dehors, ils ne descendent que rarement au fond. Les apparences et les surfaces leur suffisent. Ils sont curieux, car la curiosité n’est qu’un besoin de connaître extérieur. Mais, en général, ils ne sont pas attentifs. L’attention, c’est un effort, c’est un regard fixe et prolongé, persévérant; ce n’est pas seulement un œil tourné, une main projetée, un corps tendu vers un objet; c’est une âme penchée, pour pénétrer au delà de ce qui se voit, de ce qui se palpe et de ce qui se rencontre.
Tandis que la curiosité ne dépasse pas les choses sensibles, l’attention fait entrer à l’intérieur des êtres. Elle regarde même les êtres qui n’ont pas de corps; elle leur en prête un par l’idée. L’attention, c’est le sens des idées. Il n’est pas étonnant que les enfants, qui sont encore toute matière et très peu esprit, n’aient pas d’attention. Aussi voyez comme ils observent peu! Comme ils tirent peu de conclusions rationnelles des choses qu’ils voient et des événements dont ils sont témoins! Ils définissent naturellement tous les êtres et tous les hommes par leurs côtés matériels, par leurs reliefs corporels, c’est-à-dire par tout ce qui est le moins eux, par tout ce qui les fait le moins connaître : par leur taille, leur aspect, leur attitude, leur maintien, leurs
manies, leurs travers, et non pas par leur volonté, leur caractère et leur pensée. Ils ne trouvent pas la pensée, le caractère, la volonté des autres, sous les surfaces, parce qu’ils ne réfléchissent pas, parce qu’ils sont simplement curieux et presque jamais attentifs.
Beaucoup de vous, Mesdames, par une pente naturelle de leur nature, restent très longtemps enfants. Vous en faites vous-mêmes l’indiscret aveu, quand vous dites devant les idées un peu supérieures qu’on vous expose, devant les thèses tant soit peu raisonnées auxquelles on vous convie : « C’est trop fort pour des femmes; nous ne sommes pas des philosophes... » Âh! d’ordinaire comme c’est vrai! Oui, c’est en général trop fort!!! Mais pourquoi donc, puisque vous revendiquez tout de même l’égalité intellectuelle avec l’homme? Parce que votre nature n’est point née pour les abstractions, pour les êtres de raison; et vous n’apportez à Ja logique, c’est-à-dire à ce qui est vrai, à ce qui est précis, à ce qui est profond et supérieur, curieuses comme pourtant vous êtes, qu’une attention distraite, passagère, impuissante.
Vous excellez dans l’observation des choses sensibles, et vous y mettez des attentions, — mais j’écris des attentions, et non pas une attention, — car vous sentez très bien que ce n’est
LA LÉGÈRETÉ
pas la même chose. — vous y mettez, dis-je, des attentions délicates et exquises. Il y a en vous pour cela une finesse charmante de remarques, un sens véritablement vôtre qui manque à l’homme, mais un sens, — si subtil qu’il soit, — borné aux apparences et aux surfaces. C’est toujours l’histoire d’Ève. Elle vit, nous dit la Genèse, que le fruit de l’arbre était beau, avec le velouté de ses couleurs; mais elle ne vit rien de plus sous la robe fragile de sa chair. Elle ne soupçonna pas, même prévenue par Dieu, les conséquences qui se cachaient pour elle sous ces dehors suggestifs, pas plus qu’elle n’avait soupçonné l’infernale malice et la diabolique jalousie dans le regard fascinateur et dans la voix enchanteresse du serpent. Et vous êtes toutes tentées de vous laisser surprendre ainsi, parce que vous êtes impressionnables, au lieu d'être attentives.
Si l’attention diffère de la curiosité, l’impression aussi, je pourrais ajouter surtout. En dépit de l’étymologie de ce mot qui semble lui donner un sens d’emprise et de pénétration, l’impression dans notre langue ne signifie guère qu’une émotion changeante, capricieuse et successive. Vous ne pouvez pas vous défendre d’être ainsi des êtres émotifs qu’un rien soulève, qu’un rien abaisse, qu’un rien contrarie, qu’un souffle étonne, qu’une brise agite, qu’une autre brise
pousse et ramène. N’est ce pas bien cela, les impressions? L’une efface tout de suite l’autre. C’est comme les vagues qui se poursuivent, c’est comme les échos qui se succèdent; c’est comme les ombres qui se déplacent. L’impression, en somme, c’est le mouvement perpétuel d’une âme et sur une âme, au lieu que l’attention en est le repos, tout au moins la fixité dans l’effort.
Je me figure encore vos âmes féminines comme les feuilles inquiètes et tremblantes au sommet des peupliers et des bouleaux. Que de jolies mélodies là-haut sans doute elles se chantent les unes aux autres, en s’agitant sous la caresse chaude ou froide du vent. Mais personne ne comprend leur langage, parce que c’est un langage de rêve, et on ne s’attarde guère à écouter causer les feuilles dans les rameaux, parce qu’on sait bien qu’elles ne révèlent pas le mystère de la nature, bien qu’elles l’habitent et lui prêtent des charmes. Vous êtes les charmeuses du mondes Mesdames, mais vous n’en êtes pas les lumières et les guides. Il vous manque l’attention, qui vous permettrait d’observer ce qui demeure sous ce qui brille, ce qui est essentiel sous ce qui passe, ce qui est profond sous ce qui attire, ce qui est vrai sous ce qui trompe.
Il vous manque alors tout naturellement le recueillement, qui vous permettrait d’élaborer
LA LÉGÈRETÉ
les choses vues et senties et d'en tirer des enseignements de sagesse et des leçons pratiques. Je ne dis pas qu'aucune de vous ne sache réfléchir. Je veux seulement laisser entendre qu'impressionnables et curieuses, vous ne possédez pas d'instinct le sens de l'attention et du recueillement. C'est de là que vient votre passion d’être toujours dehors et de vous extérioriser.
Il semble à beaucoup de vous que la vie pleine et joyeuse, celle dont on dit à présent qu'il faut vivre sa vie, est précisément une sortie d’ellesmêmes. Il y a là l’illusion d'une activité. Certaines femmes sont réputées ainsi vivre beaucoup, parce qu’elles sont dans le mouvement, ou encore dans le train. Non seulement elles n’habitent pas leur âme; mais le moins souvent possible leur propre maison. Vous dites que ce sont tes mœurs qui les entraînent aux réunions mondaines. Et moi, je crois que ce sont les femmes qui les ont inventées et qui les font durer, pour éviter d’être trop longtemps en face d’elles-mêmes : ce qui, — hors le miroir, — leur est toujours une pénitence.
En tout cas, elles paraissent avoir plus besoin que l'homme de chants, de musique, de lumières, de couleurs, de spectacles, c'est-à-dire de tou ce qui n’est pas une idée, une réflexion, une étude pure. L'homme, même le plus bruyant,
s’enferme à certaines heures et pour longtemps dans son cabinet de travail, en proie à la poursuite d’un idéal. Il y voudra rester tout seul avec sa pensée, et c’est là, dans le silence, qu’il trouvera la solution du problème qu’il cherche. La femme aussi a ses heures d’apparente solitude. Est-elle bien réelle, sa solitude; et quelles sont donc celles de vous qui ne la peuplent pas de fantaisies, d’espérances, ou tout au moins de regrets? Mais, quand elle a quelque idée, quelque projet, quelque roman en tête, c’est la plupart du temps au dehors qu’elle le porte, pour l’épanouir et pour le réaliser. Elle ne se suffit pas à elle-même. Il lui faut le soleil du voisinage, et le contact des autres pour faire mûrir son rêve.
Elle a donc ses relations, dans lesquelles elle cultive sa chimère. Elle a surtout son jour, pour s oublier chez elle après s’être oubliée, les autres jours, chez les autres. Il n’y a pas pire invention mondaine contre le recueillement, — d’autres disent contre la charité; mais tenonsnous-en au recueillement, — que le jour de Madame. Je ne prétends pas vous le faire supprimer. Il a pour quelques-unes des nécessités charmantes; et il est bien certain que c’est le plus sûr moyen de se voir, ou de ne pas se voir, — car on y va toujours à coup sûr. — Mais, je
LA LEGER ÉTÉ
suis un philosophe qui me rends compte des choses et qui en mesure le fort et le faible. Et j’ose affirmer que si, d’une manière générale, les fêtes et les spectacles sont pour des femmes, — qui d’ailleurs par nature sont peu recueillies, impressionnables et curieuses, — l’atmosphère où se développe avec une fécondité prodigieuse le fétichisme des choses futiles, jour de Madame est ordinairement le bain de culture le mieux préparé pour les frivolités et pour les légèretés. J’entends légèretés dans le sens des paroles irréfléchies qu’on y dit, des propos inconsidérés qu’on y tient, des conversations décousues qu’on y échange, des choses invraisemblables qu’on y rapporte, des absurdités qu’on y débite, des inutilités du moins dont on s’y occupe, avec gravité, parce qu’il y a une manière très solennelle et très prétentieuse d’être superficielle et légère.
Est-ce que vous ne vous êtes jamais amusées vous-mêmes aux façons choisies et distinguées que prennent certaines personnes pour dire des riens et pour raconter des fadaises? Rien n’est plus divertissant que cette comédie qui vaut, à certains jours du moins, tous les théâtres de province et qui peut en tenir lieu. Je suis sûr que vous en avez déjà chez quelque pauvre amie, à ses dépens peut-être, beaucoup ri; à moins que
cette irréflexion, proche parente de la naïveté, ne vous fasse plutôt pitié.
N’empêche, Mesdames, — et je vous ai amenées à cette constatation irréfragable tout doucement, — que voilà bien des raisons naturelles, instinctives, tenant à votre sexe d’une part, à la logique des choses de l’autre et aussi à beaucoup de circonstances de tous les temps et d’aujourd’hui, qui font que les femmes sont exposées à être légères; dites, si vous aimez mieux, inconsidérées, irréfléchies, extérieures, superficielles, quelque peu agitées et tumultueuses. C’est la faute de votre hérédité et de votre éducation; c’est la conséquence de nos mœurs domestiques et sociales; c’est la poussée des autres... c’est tout ce que vous voudrez comme principe. Mais cela est. Et si vous avez le courage de faire un loyal examen de conscience, vous le déplorerez, en le constatant, avec moi.
Les hommes ont l’impertinence cruelle de dire aux femmes qu’ils les regardent comme légères. Ils ne les en accusent pas lourdement peut-être. Mais, comme ils vous le font durement sentir, en ne traitant presque jamais devant vous de choses sérieuses. Ils ne vous en estiment pas capables. Car ne prenez pas cette réserve en laquelle ils se tiennent sur ce point pour une déférence et pour un hommage. C’est un mépris
LA LÉGÈRETÉ
Leur silence vous dédaigne et ne vous épargne pas. Vous croyez qu'à votre arrivée, lorsqu’ils interrompent la conversation commencée, pour vous accueillir, ils vous laissent la parole comme à leur reine... non comme à leur inférieure, et peut-être tout de même à leur idole, dont ils vont prendre l’humble ton. Vous avez bien dû remarquer plus d’une fois le tour futile qu’ils donnent à la conversation, quand ils vous y mêlent. Sans doute, quelques-uns seraient bien incapables eux-mêmes de l’élever plus haut, n’étant pas forts non plus. Mais c’est en général une tactique de mésestime pour vous.
Si bien que moi qu’à coup sûr vous accusez depuis le commencement de cette conférence, et peut-être depuis longtemps, de ne pas être aimable avec vous, et de vous faire entrer les vérités dans l’esprit avec une massue, je suis encore celui qui vous place le plus haut, en ne vous parlant toujours, et en ne vous faisant parler que des choses les plus sérieuses. C’est à cela vraiment que se mesure l’estime. On ne croit pas dans le monde, Mesdames, à en juger plus par les choses qu’on vous dit, que par celles mêmes que vous dites, que vous ayez une vie possible de la pensée et de l’esprit. Je n’ai pas eu, quant à moi, en instituant à votre usage toutes ces conférences auxquelles ici et là vous êtes con-
viées, d’autre pensée que de réagir contre le terre à teire pour lequel seulement on vous déclare bonnes. Acceptez, comme une preuve de mon respect pour votre âme, cette nouvelle justification, si elle vous était ou si elle m'était nécessaire, et permettez-moi de vous dire, cela étant établi, que vous pourriez peut-être vous-mêmes faire davantage pour éviter la dispersion et l’émiettement de vos facultés; et, — n’ayons pas peur de l’écrire, pour que vous l’entendiez, — la légèreté de votre âme et de votre habituel langage.
J’aurai, dans d’autres conférences, l’occasion de vous faire remarquer qu’il est souvent sans mesure, et peut-être même parfois sans réserve. Je veux qu "aujourd’hui, — après un court examen, — vous conveniez avec moi qu’il est souvent sans personnalité, sans relief, sans suite et sans utilité. Tout cela, parce que vos paroles n’expriment pas d’abord une pensée, parce qu’elles ne sont pas l’écho d’une âme profonde, parce que n’ayant pas assez attentivement observé, mais vivant d’impressions et d’émotions, choses impalpables et subtiles, vous n’avez rien à tirer du trésor de votre cœur, comme dit l’Ecriture. Pour étaler sa richesse, il faut au préalable s’être constitué un capital.
Où est, Mesdames, d’ordinaire le capital de
LA LÉGÈRETÉ
vos réflexions, de vos études personnelles? Loin de moi la prétention que vous soyez des pédantes superbes, ou d'ennuyeux bas-bleus. Mais, sans aller à ces extrêmes, il est bon tout de même de ne pas faire fi de toute philosophie. Elle ne préoccupe pas assez votre sexe dans l’ensemble. Et alors, ne possédant pas de connaissances, fruit de vos efforts, vous acceptez des autres des idées toutes faites, des jugements vieillis, des opinions fanées, des maximes qui sentent le rance. Vous courez toutes les modes du vêtement et des chapeaux, et vous ne rajeunissez rien de vos pensées; vous ne renouvelez pas vos sentiments. Ou bien, si la passion vous prend d’être de votre temps, vous le devancez, avec quelque folie, par toutes sortes d’excès. Oh! alors les paroles extravagantes et risquées qu’une femme du monde peut dire! les opinions singulières qu’elle peut émettre! Qui n’en a entendu de renversantes sur toutes choses, dans certains salons, entre deux tasses de thé?
C’est une façon exclusivement mondaine de se donner du relief. Mais tout relief n’est pas nécessairement une valeur. C’est quelquefois une simple enflure, à moins que ce ne soit qu’une petite bulle de savon qui crève, sans que rien en reste. Oui, il y a de beaux verbes féminins, des voix de femmes éclatantes qui ne sont pas autre
chose : une bulle de savon! Elle scintille au soleil: elle a des couleurs chatoyantes. Mais ce n’est qu’une bulle fragile et légère... Il y en a quelquefois, dans vos conversations, des multitudes qui montent en fusée. Mais elles sont toutes, isolées les unes des autres, capricieuses et diverses, sans lien qui les rattache. On dit de certaine maîtresse de maison : « Elle est pétillante d’esprit. » C’est cela : l’âme pétille en étincelles; mais il ne s’v allume pas de flamme, parce qu’il n’y a pas de suite en tous ces éclairs.
Je ne m’étonne pas, Mesdames, de cette absence de personnalité vraie, de logique et de sagesse dans vos discours. Car, ne voulant rien penser en vous-mêmes, et étant déjà pauvres par nature, à quelles sources alimentez-vous donc votre âme? Les plus intellectuels de nous, pour ne pas devenir très vite communs et vulgaires, ont besoin de retremper souvent leur esprit dans des pensées étrangères, nutritives et réconfortantes. Il nous faut, à nous, conférenciers, qui prenant la mission de parler aux autres et de les enseigner, ou bien regarder profondément en nous-mêmes, ou bien lire les pages abondantes et pleines des penseurs. Ce n’est qu’à cette condition que, nourris nous-mêmes de la doctrine des autres, nous en pouvons distribuer le pain substantiel autour de nous. Ceux qui ne font pas
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cela ne sont que des discoureurs vides, qui laissent les âmes mourir de faim, après s'être personnellement affamés...
Alors, de quoi donc seraient riches et pleines certaines intelligences féminines, quand on voit, quand on surprend quelle est la pâture quotidienne de leur esprit, lorsqu'on sait à quelles sources épuisées et épuisantes elles s'abreuvent. J’ai donné déjà bien des raisons de la pauvreté des conversations de votre sexe et de votre monde; mais, s’il m’était permis de faire le tour de vos bibliothèques, belles liseuses de revues à la mode, de pièces en vogue et de romans du jour, pourrais-je en révéler ici tous les titres suggestifs qui affriolent votre curiosité sous leurs couvertures mauves ou bleues? Voudriez- vous m’en laisser énoncer tous les chapitres dans une assemblée respectable comme celle-ci et dire que c’est vous qui vous délectez en ces pages au moins futiles, quand elles ne sont pas lascives? Beaucoup peut-être ne lisent rien du tout, — et elles restent stériles. — Autant vaut après tout...
Mais celles de vous qui sont prises de cette passion des chimériques aventures, des romanesques imours, des tragiques spectacles, comment, bercées dans l'irréel tous les jours, seraient-elles vraiment sérieuses avec une imagination maladive, hantée de rêves insensés? On vit presque
fatalement les pages de ses livres; et on parle la langue de ses héros. Quelle vie et quelles paroles peuvent bien être celles de ces petites femmes névrosées, en quête d’émotions toujours plus fortes, toujours plus intenses? Il leur faudrait des lectures qui les apaisent, des spectacles qui les élèvent et des récits qui les stimulent. J’en connais peu qui consentent à traiter leur âme avec cette sollicitude de son vrai bien; peu aussi, qui, après les classes faites, continuent volontiers à fréquenter les sages, à converser avec les historiens, à consulter quelquefois les philosophes. Leurs gros livres sont un grimoire fermé dont la plupart font bon marché, devant la bibliothèque aux chiffons.
Dans mes entreprises apostolique/*, j’avais eu l’illusion de penser que des œuvres sérieuses, signées de noms illustres, tenteraient peut-être quelques rares lectrices, amorcées airx choses graves par des conférences élevées. Et vous en ferais-je la confidence douloureuse, après plusieurs années écoulées, dans une bibliothèque ouverte pourtant à des seules intellectuelles, j’ai le regret de trouver mes académiciens avec des pages non coupées, tandis que les feuilles des quelques romans, égrenés dans la foule des austères auteurs qui garnissent presque tous les rayons, sont jaunies sous les doigts des gentilles
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lectrices et me demandent un relieur pour ne pas * be disperser au souffle des cœurs qui halètent après le dénouement.
Que vous voilà bien, Mesdames, encore prises sur le fait; car c'est de vous qu’il s’agit! Je ne puis pas vous demander, ainsi mal préparées, de causer sérieusement, alors que vous vous souciez si peu, même les meilleures, d’apprendre à penser. Aussi, quels sont donc vos propos coutumiers? Quelles sont vos envolées? Mais, pour prendre un essor, il faut au préalable avoir des ailes. Vous êtes si peu à envier même les cimes, à monter vers l’azur, à planer au-dessus des commérages ordinaires, des mille petits riens de la vie qui retiennent la foule! Comme les fauvettes aux buissons s’en vont caquetant de l’une à l’autre, vous courez de salons en salons, portant les banales nouvelles, répétant les on-dit, grossissant, en leur prêtant votre voix, les bruits ramassés par la ville... Mais, occupées à ces riens, vous ne savez pas imiter l’alouette qui ne chante qu’au soleil et prend toujours le ciel pour idéal et pour témoin...
Il y aurait, ce me semble, une très utile et très sage réforme à faire dans les mœurs du monde féminin pour éviter cette curiosité, cette inattention, cette irréflexion, cette impressionnabilité, cette dispersion, cette futilité, disons le mot,
cette légèreté qui vous caractérise toutes plus ou moins et que depuis bientôt une heure vous avez la patience, en face de mon propre courage, de vous entendre quelque peu durement reprocher. Cette réforme, qui aurait, dans les familles et dans la société, une répercussion d’une portée immense, capable à elle seule de changer la face du monde, puisque les femmes en sont la charmante moitié; cette réforme, dis-je, consisterait premièrement de votre part à rester chez vous. Rester chez soil Quoi de plus simple?... Détrompez-vous.
L’antiquité qui a réalisé, au temps d’Hercule, tant de travaux mémorables, n’en a pas fait de plus grand que .ne serait celui-là... S’il tient en trois mots, quand on veut l’exprimer, il serait gigantesque et dépasse à coup sûr beaucoup d’efforts. Sans doute, les femmes ne manquent pas, qui, soigneuses ménagères, demeurent matériellement au logis, encore que beaucoup s’en échappent plus que de permission et de sagesse. Mais de chez vous, Mesdames, même quand le corps y semble avec résignation docilement fixé, que de fois ne vous absentez-vous pas pour vagabonder dans des pays de chimères très irréels et très lointains?
Rien n’est fâcheux pour l’âme et pour la maison, comme ces pèlerinages de la folle du logis,
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ainsi que Malebranche appelle l'imagination. Elle en rapporte fatalement des impressions exagérées par la comparaison, des sensations suraiguës, du dégoût de chez soi. On se demande pourquoi tant de femmes ne sont pas à leurs soucis domestiques, à leurs affaires, à leur ménage, à leurs enfants. Elles chevauchent les nuages qui passent; elles suivent les vents qui courent, elles broient de l'azur, elles rêvent; et, quand une étape nécessaire du devoir ou de la douleur les ramène aux réalités, elles s'ennuient, elles s’aigrissent, elles sortent. Et plus elles se fuient, plus, hélas! elles se retrouvent avec le vide, parce qu’elles ne se sont pas accoutumées de bonne heure à être seulement les habitantes de leur âme.
C'est là, Mesdames, proprement la vie que de vivre chez soi, avec soi, que d’habiter avec sa pensée, que de converser avec son propre verbe, que de se connaître et conséquemment de s’aimer, non pas au sens égoïste, mais au sens joyeux; c'est-à-dire de se plaire sans vaine complaisance, de se suffire sans orgueil, mais parce qu’on trouve en soi, lorsqu’on sait y rester, le charme et les compensations que les autres n'apportent que rarement et toujours un peu mêlées.
Cette vie intérieure à laquelle sont si réfractaires certaines femmes mondaines et qu’elles ne
croient bonne que pour les nonnes qui ont dit à la terre un adieu désespéré à ce qu’elles pensent, n’est-ce pas la vie même de Dieu, c’està-dire la vie la plus vivante, la plus épanouie, la plus féconde? Plus la nôtre lui ressemble, plus elle est riche et belle, plus elle est vitale, j’ose dire, plus elle est efficace, plus elle nous sort de la médiocrité. Car, lorsque nous savons, dans le silence et la réflexion de nos pensées, nous y tenir, non seulement tout ce qu’il y a de plus profond et de plus sage en nous, dans notre conscience, prend une voix mystérieuse et persuasive pour nous instruire; mais Dieu aussi nous parle dans la solitude et peuple nos âmes de ses pensées divines. Il n’a pas besoin pour cela, comme les hommes, de l’abondance et du fracas des mots; mais à l’intérieur il agit, et ses impulsions secrètes sont ce qu’il y a de plus doux dans la vie chrétienne.
Peut-être que les dissipées et les frivoles n’en tendent rien à ces conversations mystiques. Elles existent réellement pourtant entre Dieu et les âmes qui l’écoutent. Elles existent pour le simple philosophe, recueilli devant le mystère de la vie, dans la solitude de son cabinet. Combien plus pénétrantes et conquérantes sont-elles pour les âmes amies du silence, prosternées devant l’autel et le crucifix! C’est là que saint Thomas, le plus
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profond des penseurs, nous dit avoir appris toute science.
Est-il surprenant que nous sachions si peu, nous autres, qui sommes toujours courant au dehors, emportés par le tourbillon de nos vanités? Vous croyez avoir beaucoup expérimenté^ parce que vous avez beaucoup vu, et que rien des bagatelles du monde ne vous échappe. Ce n’est pas beaucoup voir qu’il faut, pour savoir; c’est beaucoup regarder et longtemps réfléchir. Voyez donc quels sont les plus doctes et les plus influents des hommes! Pas ceux qui se repaissent de nouvelles et qui auscultent tous les bruits de leur temps. Mais ceux d’une idée, de la même idée, avec laquelle ils conversent toujours, et qu’ils poursuivent avec âpreté, dont ils imprègnent et comme pétrissent leur âme. Voilà les puissants et les forts : les hommes de la vie intérieure.
Je voudrais, Mesdames, qu’au lieu d’être les papillons charmants qui courent les fleurs et les fêtes, vous soyez des abeilles diligentes, descendant aux idées sérieuses, comme elles au fond des fleurs, et qu’ensuite enfermées, par un recueillement discret, dans l’alvéole solitaire d’une pensée à vous, vous en fassiez le suc qui adoucisse et fortifie votre vie.
Il faut pour cela quelquefois savoir s’isoler,*
clore sa porte, surtout celle de son âme, y demeurer silencieuse, et comme disparaître pour un temps du monde, le temps de refaire ses provisions intellectuelles et morales, vite consumées à la course de la vie. C’est pour cette restauration intérieure que les auteurs mystiques vous recommandent, au milieu même des affaires, la méditation quotidienne qui vous remet en face de Dieu et de vous-mêmes, et aussi la retraite annuelle pour vous reprendre à penser et à mieux vivre, quand les orages et le tumulte, avec les défaillances de toute une année, vous ont vidées des choses de Dieu. Ces institutions saintes n’ont pas d’autre but que de combattre la légèreté native des femmes et aussi, je n’en disconviens pas, des hommes.
Pour en apprécier l’utilité, lisez donc toutes, ce soir ou demain, ce premier chapitre du deuxième livre de V Imitation qui a ce titre suggestif et synthétique de tout ce que nous venons de dire : De Interna Conversatione : De la Conversation intérieure. Il y a peut-être longtemps que vous vous êtes parlé à vous-même, chère Madame, là, bien sérieusement, au fond de votre âme, que vous vous êtes écoutée attentivement, que vous êtes descendue dans les replis cachés, où vous seule avez accès, que vous avez fait l’inspection totale et détaillée de votre chez vous
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intellectuel et moral. Rentrez-y donc un moment, désabusée des surfaces et des apparences qui vous trompent. Prenez la peine de vous y rasseoir, à l’écart, humblement cachée dans le silence. Et, voulez-vous m’en croire? taillez votre plume ou votre crayon pour écrire, afin de ne plus l’oublier, ce qui va se dire dans ce tête à tête intérieur.
Vous ne vous écoutiez plus peut-être ou rarement; vous ne vous parliez guère depuis de longs mois. Mais sûrement vous n’avez pas beaucoup écrit. Les femmes n’écrivent pas, hormis des lettres où quelquefois elles excellent, parce qu’elles sont légères. Mais aussi elles sont superficielles parce qu’elles n’écrivent pas. L’écriture est une sorte de contrainte morale à penser, par conséquent à valoir. Si les hommes en cela vous dépassent, c’est qu’ils usent de la plume pour noter, pour préciser, pour épanouir leur pensée. Ils s’en font une arme terrible. Faites-vous-en donc, Mesdames, une force.
J’ai dit plus haut que vous lisiez beaucoup et peut-être trop. Mais où passe le fruit de vos lectures? Elles s’évaporent comme les parfums dont votre coquetterie se sert pour la montre. I est vrai de dire qu’elles étaient faites, la plupart, pour s’évaporer, ne contenant rien de substantiel. Précisément, si vous les broyiez à la
plume, vous vous apercevriez de ce qu’elles ont de vide et parfois de corrompu. La plume trie avec une sagesse impitoyable les pensées qui valent un souvenir. Elle est le pilon de toutes les autres.
Il est nécessaire à celles de vous qui prétendent à quelque vie intérieure d’avoir une plume, non seulement pour transcrire ce qui leur arrive de bon par autrui; mais pour se connaître ellesmêmes, pour se faire une personnalité, pour se donner un moi, pour être quelqu’un. Les femmes qui ont eu dans l’histoire une valeur, et ont été vraiment des hommes, ont presque toutes tenu une plume, je ne dis pas pour écrire des ouvrages offerts au public, — ce qui, à moins d’une vocation littéraire assez rare, vous distrairait de vos devoirs d’état, — mais pour tenir du moins le journal de leur âme. Et il en est de si charmants qui en révèlent de si pures 1
Probablement vous n’écrirez pas, et qui sait? des pages comme Eugénie de Guérin... Vous ne saurez pas toutes faire les Admirables Récits d'une Sœur. Mais une âme qui se reflète, quand elle est de bonne volonté, est toujours belle. Dans vos loisirs, Mesdames, et ne fût-ce que pour vous, écrivez humblement l’histoire de la vôtre. Notez, au passage des jours, ses impressions et ses pensées, ses tristesses et ses espérances, ses fautes
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peut-être et ses repentirs. Cette monographie intérieure vous sera bientôt une occupation purifiante, un dérivatif à vos rêves, un délassement à vos ennuis, une mine ouverte à vos relations, une provision de sagesse, une garantie contre les fadaises, les futilités et les mille riens, qui remplissent les conversations des femmes. Et alors vos paroles seront toujours profitables aux autres, parce qu’elles seront l’écho et l’impression d’une pensée...
L’Égoïsme
L’ÉGOISMZ
Mesdames,
Après vous avoir mises en garde contre Tindiscrétion et contre la légèreté, j'ai à vous prémunir aujourd’hui contre l’égoïsme.
Ce vice odieux et étroit du moi, qui est manifestement la petitesse et la tare de la race humaine dans son ensemble et en tout cas la misère de l’homme, qui a tué dans leur germe et dans leurs promesses tant de vertus naissantes, qui a suscité au cours des âges tant de jalousies, tant de colères et tant de divisions et qui suscite dans les plus simples vies toutes sortes de désordres et de fautes, ce vice du moi, dis-je, est-il bien réel-
lement un vice de la femme, et de la langue des femmes ?
Le supposer, et dès lors le préjuger par un simple titre, jeté négligemment en tête d’une conférence, n’est-ce pas une téméraire suspicion, et une gratuite injure à la nature même de la femme, l’être instinctivement dévoué, et l’être si naturellement habile?
Il semble au premier abord qu’il y ait comme une contradiction à l’évidence et aux faits dans le seul énoncé que les femmes peuvent être égoïstes, et s’v laisser surprendre dans un langage à la fois révélateur et caractéristique. Elles ont à leur service la ruse, je ne dis pas l’hypocrisie des mots; et comme les choses amères qu’elles savent toujours faire passer, en les enveloppant si bien de la grâce de leurs gestes, elles dissimulent sous un verbe ensorcelant et exquis les pires ambitions et les plus ardents désirs de leur personnalité. Leur égoïsme caché échapperait-il à leur parole inattentive, alors qu’elles savent voiler tant de choses qui ne sont pas à leur avantage? Egoïstes, se trahiraient-elles dans un vice qui est presque la négation d’elles-mêmes?
Car en somme on se demande si une femme peut vraiment être égoïste, sans cesser d’être femme, puisque, par définition comme par observation psychologique, elle est l’ê-tre qui aime,
l'égoïsme
rêtre qui souffre, l’être qui s’oublie, et F être qui se donne. Tous chercherez où vous voudrez, Mesdames, d’autres définitions qui comprennent mieux, et concrétisent davantage votre nature insaisissable et complexe. Vous tenez dans ces quatre mots tout entières, avec toutes vos essentielles qualités, avec vos délicatesses charmantes, avec vos supériorités exquises, dans la douleur, dans l’amour, dans l’oubli et dans le don de vous. C’est là votre fonction; ce sont là vos privilèges, et c’est là votre nature; par conséquent, tout l’opposé de l’égoïsme. Nommer une femme quelle qu’elle soit, c’est évoquer le nom même du dévouement dans son germe et dans son espoir, si ce n’est encore dans son fait et dans son épanouissement.
Vous ne me reprocherez donc point de ne pas vous faire la part belle. Et je n’y ai aucun mérite, et je n’y mets aucune flatterie, parce que la vérité m’en impose l’expression. Mais il ne s’agit là que de votre nature prise dans sa généralité. Sans doute vous avez, comme signe féminin, une aptitude merveilleuse au don de vousmêmes, une facilité d’oubli étonnante, une impulsion quasi divine à aimer, et une puissance unique de souffrir, et tout cela à un degré suprême de générosité instinctive.
Mais, sans troubler l’économie et l’harmonie
de votre sexe ainsi providentiellement incliné vers le sacrifice, le mal d'orgueil et d'égoïsme, qui travaille toute l'humanité, ne vous épargne pourtant pas entièrement. S'il s'insinue moins dans votre être de femme, parce qu'il y a plus d'opposition naturelle que dans l'homme; s'il ne peut y pénétrer aussi facilement par les grands chemins de la superbe, il s'y fraie quand même une route par des sentiers détournés; il s'installe, sinon dans l'ensemble, du moins isolément, dans vos vies; il y demeure presque toujours de quelque manière latente et subtile; il y règne hypocritement, et malgré vos attentions à ne pas laisser surprendre en vous son empire, vous n'arrêtez pas sur vos lèvres astucieuses, toutes les chansons, tous les refrains que l'égoïsme profond murmure en vos cœurs.
Il faut des façons encore pour arriver à dire ainsi aux femmes qu'elles peuvent être égoïstes. Mais, Mesdames, oui, si peu que ce soit, vous l'êtes; car, regardez bien dans quelque repli de votre âme; écoutez bien les revendications qui s 'expriment dans quelque coin de votre cœur; mesurez bien tous les battements et tous les afflux de votre sang... Et vous sentirez, à n'en pas douter, que ce n'est pas l'amour et le dévouement qui mènent absolument tout en vous, n'étant encore sur cette terre, où tout se mélange, qu’au
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portique du Paradis où seulement tout sera trié...
Il y a donc, suivant le plus ou moins de vertu qui l’épure, de l’égoïsme même dans la femme; et beaucoup trop de femmes, si habiles à se maquiller pour le monde, ignorent la prudence de paraître au moins toujours généreuses. C’est la réalisation éternelle de la parole évangélique : La bouche parle nécessairement de l’abondance du cœur.
Des éloges que j’ai faits, en commençant, de la générosité de ce cœur féminin, vous n’avez pas bien sûr songé à me demander la preuve, tant mon jugement vous a paru naturel! Mais de la critique, et, l’avouerai-je, de l’accusation que j’y annexe maintenant, si modérée qu’elle soit, vous voulez la justification; et plus d’une de vous s’inquiète ironiquement de savoir à quels faits je vais bien pouvoir la trouver...
L’égoïsme de la femme pourtant est loin d’être insaisissable comme la pierre philosophale. Plus je réfléchis, et plus j’observe les femmes de conditions très diverses, que depuis vingt ans mon ministère a fait évoluer autour de moi, plus je regrette qu’un si grand nombre gâtent, étiolent, paralysent et annihilent par de mesquins retours sur elles-mêmes, par de piteuses concentrations en leur petite personne, les qualités vraiment si expansives et si riches de tendresses, qui font le
fonds commun de leur vie. Il faut que sans ambages et sans réticences je m’explique. Le carnaval est passé et le temps des dominos aussi. Laissez-moi faire doucement tomber les masques et montrer à nu le visage suffisamment déformé, qu’en tant d’occasions, à tous les âges, l’égoïsme vous fait.
Il est un moment de la vie, Mesdames, où c’est la floraison, c’est-à-dire la poussée native au dehors, c’est-à-dire la spontanéité, la croissance, l’envolée généreuse à travers le temps et l’espace, le poétique essor du corps et de l’âme, avec l’enthousiasme qui s’oublie, avec quasi le dédain de soi, avec la sympathie et la pitié, l’immolation même pour tous et pour tout. Moment radieux, sublime, passionné, et toujours un peu fou de la jeunesse, qui ne revient plus! Années encore naïves et mystérieuses où l’on ferait à tous les autres l’holocauste entier de soi, pour que personne ne pleure et ne souffre!
Il y a, prises à de telles heures, des jeunes filles candides et pures, douces et fortes, créatures exquises de rêve qu’un instant pourtant réalise, des jeunes filles qui ont à la fois toutes les grâces et toutes les pudeurs, toutes les humilités et toutes les grandeurs, toutes les fiertés avec toutes les noblesses, et tous les attendrissements en même temps. Elles sont, Mesdames, la parure
l'égoïsme
et la gloire de vos demeures chrétiennes, humbles servantes et reines aussi de la famille. Gardez-les, comme on garde les reliques du passé, parce que leur race, hélas! diminue et s'appauvrit...
Il y a en effet aujourd'hui, à côté d'elles, tant d'autres enfants égoïstes qui sortent à peine de l'âge des poupées et qui portent encore des jupes courtes et qui ont tous les caprices et déjà toutes les tyrannies des idoles, âpres vierges, au ton garçonnier, ou lascives filles, insupportables et volontaires, dominatrices et autocrates, pour qui il semble que toute la maison soit dressée, dont le verbe impérieux résonne comme une fanfare d’orgueil, ou dont les plaintes et les larmes molles asservissent toute la domesticité.
On les vêt, par assujettissement à leur vanité, comme des reines, à moins que ce ne soit comme des enseignes. On les écoute, comme si elles parlaient du haut d'un piédestal. Leur petite personne superbe est le centre de la famille. Il leur faut tous les égards. Elles en font payer les oublis par des susceptibilités sans mesure. On les voit, pour un manque d'attentions, bouder des heures et des jours, paralysant par des inerties ridicules ou par des exigences misérables, toute la marche d'une maison, tenant tête, en leurs fantaisies malignes, à toutes les autorités.
Ah! on les a longuement gâtées, quand elles
étaient petites. Elles n'attendent pas leur pleine adolescence pour exiger toutes les soumissions et toutes les flatteries. Elles s’en vont, prétentieuses et guindées, à travers la ville, droites comme des i, ou sinueuses comme des vipères. Elles ne daignent sourire qu’à qui leur plaît. Elles versent sur le reste un regard de pitié. Elles ont presque sur tout, non seulement le mot de la critique, mais celui de la condamnation. Elles reçoivent avec une hauteur grotesque les compagnes que leur conversation honore, les expédient sans façon, quand elles sont lasses, jasent de leur toilette, contrefont leur verbe, se gaussent de leur simplicité. On est toujours sot, pour elles, quand on n’est pas précieux. Ce ne sont peutêtre que des pimbêches.
Est-ce que vous n’en connaissez point? N’en avez-vous jamais rencontré, qui vous ont ainsi jeté le froid dans le dos et mis une profonde pitié au cœur? Voilà d’une jeune fille, par nature charmante, et qui pourrait être idéale en pensant moins à elle, ce que fait un précoce égoïsme 1 Comme de la peste, Mesdames, préservez-en vos filles, et à l’exemple de vos propres vertus, faitesles s’oublier pour qu’elles croissent plus belles, ainsi que les fleurs qui n’ont vraiment que le beau et libre soleil pour les bien épanouir.
Elle grandit, la jeune fille, qu’elle soit égoïste
l'égoïsme
ou demeure toute simple, vertueuse ou légère, personnelle ou exquise. C'est l’heure de la vocation; heure qu’il faut savoir attendre, comme on doit patiemment la préparer; heure difficile souvent, pleine de trouble et d’incertitude, en laquelle il est nécessaire, tout en se consultant, d’envisager aussi autre chose que soi. La vie ne nous est pas donnée comme un bienfait exclusif qui ne profitera qu’à nous seuls. Elle est plutôt, dans sa destination divine, une semence du bonheur d’autrui; et il convient de regarder longtemps l’horizon où notre service providentiel nous appelle, avant de faire un choix décisif.
Certaines jeunes filles alors entendent des voix célestes, et, au mépris de tout autre avenir et d’elles-mêmes, dans la liberté d’une abnégation sans réserve, elles se consacrent à Dieu ou aux pauvres sous la bure grise ou brune des religieuses. Fiançailles sacrées, auxquelles le monde n’entend rien, dans le matérialisme qui envahit nos générations! Il en rit avec des grossièretés cruelles, ou bien il les persécute par des lois mesquines. Les familles, même chrétiennes, ne manquent pas, qui en détournent les enfants comme d’un suicide volontaire, et même qui les entravent par des oppositions excessives. Un père et une mère ont toujours le droi* des observations sages, mais jamais le pouvoir des interdictions
tyranniques; et le ciel presque toujours se venge des refus systématiques à ses appels, comme d'ailleurs il assure, dès ce monde même, un centuple de récompense à ceux qui renoncent pour lui à leurs plus chères affections domestiques.
C'est là, Mesdames, une leçon de sacrifice, qui sans être absolument de mon sujet, est cependant d’une opportunité singulière; et, bonne à donner, elle est encore meilleure à prendre. Mais il est bien entendu que, si le cloître est une demeure divine, un asile de vertu et un autel saint, où peut s’immoler spontanément pour le Seigneur une jeune âme, ce ne doit pas être un refuge au dégoût, un pis aller qui remplace les partis manqués, un nid d’orgueil humilié, presque l’obligatoire retraite d’une superbe aux abois, comme la tanière où l’animal blessé se terre, contre l’épreuve survenue et toujours possible.
Il y a des jeunes filles lâches, à qui manque le courage d’affronter la vie. Mais si la famille les épouvante, je ne veux pas qu'elles aillent mener au couvent, moins encore les funérailles de leurs déceptions que celles de leur paresse. Ce sont des égoïstes, peut-être rares, je le concède. Ont-elles existé vraiment avant la tempête malheureuse qui a dispersé tous les nids sacrés? Depuis, le repos n’est plus au cloître, et, en un sens, c'est tant mieux pour celles-là; car une telle façon
l’égoïsme
d’envisager l’existence, à l’abri des dangers et des surprises, n’est pas digne d’une femme, ni surtout d’une chrétienne; à combien plus forte raison d’une religieuse?
Uniquement préoccupées d’elles-mêmes, d’autres veulent rester filles, et l’égoïsme est bien quelque peu leur époux. J’en crois le nombre très infime; mais l’espèce pourtant, à l’analyse humaine, se rencontre. Et j'ai dit, dans les Femmes du Monde , assez de bien du dévouement des vieilles filles, pour me permettre de définir librement aujourd’hui la variété en question : celle qui n’a pas le courage des entiers dévouements à Dieu, et celle qui répugne aux charges entrevues de la maternité.
H m’est avis que le grand nombre de celles qui restent sans épouser n’ont simplement pas trouvé, n’ont pas trouvé à temps, ou bien se sont montrées trop difficiles. Perles incomprises, ou perles dédaigneuses, elles n’ont pas pu, ou pas su faire l’assortiment d’une autre vie, alors que ^occasion capricieuse s’offrait. Leur délaissement ou leur méprise est toujours digne de pitié. Je leur envoie de loin toutes mes sympathies. Les sages d’entre elles, par philosophie ou par piété, s’en consolent en devenant des Tante Françoise, ou bien en donnant aux bonnes œuvres tout le loisir que des circonstances fâcheuses leur ont
fait et toute la fortune dont un mari n’a pas >voulu. Ce ne sont pas là du tout les vieilles filles égoïstes dont l’inutilité encombre et qui, par leurs empiètements, agacent tout le monde à plaisir.
Celles-ci sont des moitié-dévotes, puisque Dieu ne leur est pas tout, et des moitié-mondaines, puisqu’elles se réservent du monde les satisfactions sans les charges. Elles sont terribles, ces filles-là; personnelles en diable à l’église qu’elles fréquentent assez pour en connaître les faiblesses et les lacunes humaines; mouches du coche dans toutes les œuvres, où leur situation leur ouvre des entrées; gazettes de la ville, où leur liberté les promène à l’entour de toutes les histoires; terreur des salons, où leur indiscrétion et leur audace les établissent souveraines. Malheur à qui les contredit! Il paie d’une découpure solide de sa réputation l’imprudence de leur avoir donné un avis. Malheur surtout à qui voudrait les diriger! N’ont-elles pas une main mise sur les rênes de tous les chars, et les deux sur le leur; et ne savent-elles pas tous les chemins? Le tracé en est d’ailleurs facile, puisqu’il ramène à elles toutes les routes et toutes les pensées. Avec cela, maniaques à l’excès, libres parfois comme des cavales indomptées, en toute chose sûres de tout, ne doutant jamais de rien.
l’égoïsme
Le mariage avec ses lois, et en tout cas avec ses nécessités, assouplit les natures les plus promptes à se cabrer. Il inspire aux plus entières des prudences forcées dans la revendication de leurs droits et dans la manifestation de leurs caprices. Il faut qu’elles se taisent parfois, qu’elles disparaissent de temps en temps, qu’elles se modèrent toujours. La vieille fille égoïste est débordante; elle est partout, elle inonde, et parle à jamais. C’est un moi incessant et douloureux, étroit et dominateur, qui s’est fait femme : A peste, ]ame et bello, libéra nos Domine...
Mais le fait d’être en puissance de mari ne détruit pas non plus d’ordinaire tout l’égoïsme, s’il est de nature à l’atténuer. Comment se manifeste-t-il donc dans le ménage? Je développerai ici largement ma pensée.
L’idéal de la femme, Mesdames, à la façon chrétienne de concevoir le mariage, est de mêler absolument sa vie à celle de l’époux, de la fondre entièrement dans la sienne, de manière à ne plus véritablement former qu’une seule âme, une seule volonté, un seul but, comme ensemble ils ne font plus qu’une même chair et n’ont plus qu’un même nom. Cela signifie et exprime de la part de tous les deux, — mais surtout de la part de la femme, qui semble perdre, en s’appelant comme son mari, la personnalité de sa pro-
pre famille, — un don de soi sans réserve, un don exclusif et sans retour. Je n’ai pas à étudier en ce moment si l’homme contrevient à cette conception si élevée du mariage. Mais de votre côté, du côté de la femme à laquelle je m’intéresse seule ici, en est-il bien toujours ainsi? Toutes les femmes consentent-elles bien toujours à être uniquement l’épouse, au sens que je viens d’expliquer? Ou bien, beaucoup, en se prêtant, au lieu de se donner, ne veulent-elles pas simplement être l’idole et demeurer la maîtresse? Non pas sans doute la maîtresse en ce sens impur qui déshonore la vie, mais en ce sens qui fait plus que partager l’autorité, qui la divise. Et, une idole, Mesdames, qu’est-ce donc autre chose qu’un orgueil et un égoïsme incarnés, à qui on donne une vie séparée et accapareuse de soins et d’hommages? - •
Je crains que de nos jours beaucoup de petites femmes, prises sans doute parmi les jeunes filles volontaires dont j’ai parlé, n’oublient leur vrai rôle qui est de faire le bonheur d’un autre avant le leur, ne rêvent ainsi que de devenir des idoles pour leur mari, des idoles tyranniques à qui le pauvre esclave d’homme, lié par un tel sort, souffre tout, pardonne tout, fait presque tout. Elles ne sont satisfaites que quand l’encens de r adoration, ou du moins de la complaisance.
l’égoïsme
fume devant leur trône domestique. Elles prétendent bien, au moins, par leur manière d’entendre la vie familiale, n’avoir choisi de mari que pour avoir auprès d’elles toujours, non pas un guide, un compagnon, un appui; car elles ont, celles-là, l’orgueil de savoir s’en passer; mais un serviteur empressé, un pourvoyeur de joie nécessaire, un fournisseur attitré de leurs caprices, qui gagne l’argent, — en tout cas le gère bien, et le fait fructifier, — qui paie les notes et qui promène Madame, à moins qu’elle ne préfère, — ce qui arrive avec ces sortes de femmes, — voyager seule ou dans d’autres compagnies...
Visiblement, Mesdames, j’exagère et je pousse au noir... Mais dans quelle mesure? On ne fait la nuit qu’avec des ombres; elle n’est qu’une question de plus ou moins... Et alors, est-ce que mon tableau, en l’atténuant un peu, n’est pas douloureusement, tragiquement vrai parfois, dans son ensemble?
Sur un point spécial, j’y puis même ajouter quelques traits. Votre mari, Mesdames, si vous êtes pour lui sans doute, est aussi bien pour vous. Il doit être à vous. A. le réclamer raisonnablement pour vous seule, on ne peut pas vous taxer d’égoïsme. Mais il y a façon d’en vouloir jouir; et ce ne sont pas que des chaînes d’amour que quelques-unes lui passent au cou. N’en connais-
sez-vous point qui le font durement prisonnier, non pas prisonnier de vraie tendresse, mais prisonnier de contrainte, et j’allais écrire, si c’était aujourd’hui mon sujet, prisonnier de jalousie?
Est-ce que ce n’est pas de l’égoïsme, cette jouissance absolue, totale, âpre, exclusive, de l’époux, que plusieurs rêvent, au point de ne lui permettre aucune sortie, aucune amitié, presque aucune conversation étrangère? Assurément, les maris secouent le joug, ou ne se privent guère d’en mettre un pareil à des épouses qui ne méritent point de telles suspicions. Mais, d’une part comme de l’autre, l’accaparement ne peut être de l’amour, encore moins du dévouement; ce n’est qu’une injuste revendication de personnalité. Et, s’il y a quelque chose ici-bas qui ne doive pas être une chose individuelle, c’est la famille qui est par définition une complexité, une association, une union, une communauté.
L’égoïsme est donc le contresens de la famille. Elle n’a pas pire principe de désorganisation que le relief orgueilleux où veut se placer à son profit l’un ou l’autre. L’épouse digne de son rôle et de son nom, Mesdames, ne cherche pas ainsi à ce que son mari rapporte tout à elle, se sacrifie uniquement pour elle, s’efface et disparaisse devant elle, se fasse son humble suivant, au prix de toute sa liberté et de toute sa dignité, comme on voit
l’égoïsme
trop de femmes impérieuses l’exiger sous menace et peut-être sous peine de continuelles tempêtes. Mais, au contraire, c’est elle-même qui, comprenant mieux sa destinée domestique qui est d’être le lien de tous et de tout, se fait humble et petite, modeste et discrète, abdiquant d’elle tout ce qu’elle a et tout ce qu’elle peut, se mettant avec tant de grâce au service de l’époux, qu’il y trouve le refuge de son cœur, et l’asile sûr de son âme, le remède de ses douleurs et l’appui de ses fatigues, le réconfort de ses faiblesses et vraiment la compagne bien-aimée de sa vie. Il semble qu’elle n’a plus de volonté, plus de désirs, plus d’intérêts que ceux de son mari, auquel elle se voue dans un universel sacrifice, et, par un juste retour des choses, en se donnant ainsi elle devient la reine toute-puissante du foyer. Que ne réfléchissez-vous donc davantage, que c’est là, dans l’oubli, dans l’humilité, et non dans l’égoïsme, qu’est votre véritable grandeur et que sont vos décisives conquêtes?
L’égoïsme de la femme et de l’épouse, quand on n’y prend pas garde, devient ensuite et demeure l’égoïsme de ta mère. Ces deux mots-là : égoïsme maternel, paraissent jurer de se rencontrer ensemble. Pourtant cela est, et cela même est fort commun. Bien plus, beaucoup de femmes vraiment désintéressées jusqu’à la maternité, qui
ne devrait être que l’épanouissement normal de leur être, se révèlent dès lors atrocement égoïstes.
Je pourrais dire, et ma thèse d’un coup serait suffisamment prouvée, que c’est l’égoïsme seul qui limite dans la famille le nombre des enfants, l’égoïsme lâche et coupable qui fuit les joies de la génération pour en éviter les inséparables douleurs. Et les femmes d’aujourd’hui, dans leurs secrètes confidences entre amies, ont là-dessus des thèses homicides, qu’elles colportent sans pudeur, dont elles instruisent les naïves, avec lesquelles elles égaient leurs thés moroses. On se demande comment des lèvres, si distinguées et si fines, s’acoquinent sans rougir à de tels propos d’alcôve.
Je pourrais dire encore que c’est l’égoïsme seul, avec l’âpre envie de toujours jouir, qui fait abandonner à des mercenaires et à des remplaçantes, mal éprouvées souvent, la nutrition et l’éducation des enfants, cette chose pourtant si éminemment et si exclusivement maternelle. Avec des confiances douloureuses et quelque peu cruelles, des mères, à tout le moins imprudentes, dans les meilleures familles, se déchargent à présent du devoir auguste d’élever leurs fils et leurs filles; car elles ne veulent perdre ni un dîner, ni une soirée, ni un bal; et quand elles
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rentrent, étourdies de danse et de musique, la nuit, elles n’ont pas un baiser pour la nichée endormie, comme pas un baiser, le matin, quand elle part à l’école, parce qu’elles reposent encore, lasses de la fête de la veille.
Je connais sans doute des mères admirables et saintes qui remplissent, comme un devoir presque sacerdotal, leur tâche d’éducatrices, devant laquelle tout cède, en leur maison pleine de jeunes âmes. Mais combien d’autres aussi, qui plus qui moins, méritent par leurs négligences la juste réprobation que leur égoïsme tout à l’heure m’inspirait!... Je n’y insiste pas...
Vous êtes avec vos enfants, Mesdames, égoïstes encore autrement, et les meilleures de vous s’en doutent quelquefois le moins. Oui, égoïstes dans la santé, dans les succès, dans les progrès, dans la gloire, dans l’avenir escompté, sinon déjà réalisé, de vos enfants! Comment donc cela?
Il semble, à ne pas regarder le fond des choses, que cette jeune mère par exemple s’oublie vraiment toute à la direction des études de son jeune ou de son grand fils. Rien de plus louable assurément qu’un tel intérêt, presque indispensable pour aiguillonner certaines natures et pour leur faire rendre tout ce qu’elles promettent : et c’est un devoir des plus essentiels de la mère sans lequel les enfants les mieux doués quelquefois
échappent et s’étiolent dans des paresses ou dans des lâchetés misérables. Mais prenons garde aux intentions. J’en ai rencontré, — je ne dis pas beaucoup, mais assez pour motiver une remarque, — qui étaient absolument mauvaises, parce que cruellement personnelles.
Ce n’était pas précisément la gloire du fils, sa valeur vraie, que ces mères-là, légères et superbes, voulaient d’abord, mais leur propre triomphe, et moins par une supériorité vraie que par l’écrasement des autres. Il s’en présente quelques-unes à mon souvenir, qui, sous prétexte d’ambitions légitimes, ont abusé véritablement de l’autorité maternelle, imposant à des enfants tout jeunes des tâches énervantes, et déprimant à bref délai toutes les énergies de leurs facultés à force d’en avoir tendu avec violence les ressorts. Elles les ont presque tués, ou n’en ont fait que des fruits secs, par leur propre égoïsme, pour qu’on dise longtemps d’avance : « Le fils de Madame X... se prépare à Centrale, à Saint- Cyr, ou à Polytechnique. »
Pauvres bambins, dont l’esprit, disloqué par un surmenage quasi sauvage, visiblement n’avait pas l’aulne voulue pour atteindre jusque-là! Mais la petite Madame une telle se gaudissait de sa lointaine chimère, et plaignait, avec suffisance, les mamans négligentes qui ne savaient pas,