L* ÉGOÏSME
comme elle, faire travailler leurs enfants. Tant bien que mal pourtant les autres sont arrivés à quelque chose, et pas le sien... Si je vous raconte cela, Mesdames, ce n’est pas assurément pour encourager vos défaillances et vos indulgences, mais pour vous donner le signalement d’une variété d’égoïsme plus fréquente qu’on ne le croit.
Elle se manifeste d’autres fois sous un jour quelque peu différent. Est-ce que ceci vous est absolument étranger? Un jeune homme, une jeune fille, que la mère laisse grandir presque en liberté? Vous savez bien qu’avec ce système-là, ce sont les défauts qui grandissent; et, comme dans les terres en jachère, où la charrue et la herse impitoyables ne passent point, toutes les herbes folles pullulent dans ces âmes jeunes, livrées à leur propre croissance. Vous seriez tentées de croire que c’est la négligence qui aveugle une telle mère jusqu’à ces faiblesses imprudentes, ou bien un amour excessif. Eh bienl non; souvent c’est l’égoïsme, parce que la mère se retrouve elle-même, avec toute sa nature première, avec ses imperfections de jeunesse, dans l’âme de son fils et dans le portrait de sa fille. Je dis, moi, ses imperfections; mais comme nul ne se connaît, elle les appelle des qualités, voire même des supériorités. De sorte qu’en fermant les yeux sur ce que tout le monde juge atroce
dans ses enfants, en n’en corrigeant rien, ce n’est pas eux précisément qu’elle excuse, c’est ellemême qu’elle justifie.
Il n’y a rien de douloureux comme ces femmes aveugles et personnelles qui, n’ayant vraiment pas à présenter au public les joyaux de Cornélie, ne tarissent pas devant tous d’éloges sur la santé, sur la beauté, sur la force, sur le savoir, sur les succès, sur la gloire naissante des leurs. Mais, au fond, pour qui donc l’encensoir qu’elles balancent et dont elles embarrassent le chemin, sinon pour elles seules, qui ont de tels fils et de telles filles? Elles les gâtent outrageusement, parce qu’elles s’adulent en eux. Les gâteries prodiguées à la jeunesse ne sont pas un excès d’amour qui se dépense; c’est une pléthore d’égoïsme qui se manifeste. Dieu ne permet point que ces sortes d’idolâtrie personnelle restent sans vengeance, et, pour punir celles qui en pratiquent le culte domestique, il n’a qu’à déchaîner les idoles mêmes, monstres d’enfants qui sont bientôt les tyrans farouches et barbares des mères qui se sont faites leurs esclaves, en se faisant leurs propres adoratrices.
Ainsi, Mesdames, l’égoïsme subtil, le haïssable moi, s’insinue partout, jusque dans les plus sacrées affections et presque dans les fonctions apparemment les plus désintéressées et les plus
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saintes. Et la bouche en trahit toujours par le langage quelque malice et quelque venin.
Vous ne pouvez pas être étonnées après ce? analyses tout intimes, si je vous dis maintenant que l’égoïsme de la femme dépasse le foyer et étale ses laideurs et ses petitesses dans les relations de la vie.
Toutes les circonstances lui sont bonnes pour apparaître, encore qu’il se cache. Mais c’est luit Tout d’abord l’égoïsme de la chair, qui se révèle dans ces recherches de bien-être qui sont devenues comme le fondement, la loi et le but de la famille contemporaine, c’est-à-dire comme son péché actuel. Oui, c’est l’égoïsme sensuel qui construit ces demeures somptueuses et confortables qu’il vous faut à présent, sous peine de ne pas vivre à l’aise et presque de ne pas vivre, qui vous impose, presque au-dessus des commandements de Dieu, ce code de la mode auquel vos vanités s’enchaînent, ce goût de luxe outrancier dans vos ameublements comme dans vos toilettes; l’égoïsme, Mesdames, qui préside à vos tables mondaines, surchargées de tant de gourmandises, toujours insuffisantes à vos sensualités; l’égoïsme de la chair encore qui se repaît, dans vos boudoirs et dans vos salons, de toutes les odeurs enivrantes et de toutes les fleurs capiteuses, de toutes les lumières qui éblouissent,..
Et c est bien un égoïsme féminin, celui-là. L'homme a le sien, pervers et despotique, voluptueux et barbare, plus intense et plus personnel. Mais le vôtre est là, bien sûr, dans ces chambres capitonnées, dans ces soieries, dans ces rayons, dans ces bibelots, dans ces bonbons, dans ces choses extérieures, dans la jouissance de ces bagatelles, de ces frivolités et de ces riens, qu'une armée de pourvoyeurs s'empresse à préparer pour vous. Car, à y bien regarder, beaucoup de vous n’ont jamais assez de plaisirs, ni assez de fêtes. Leur besoin et leur attente en rendent même plus d’une cruelle et impitoyable au malheur, parce que la seule vue, la seule pensée de certaines détresses leur est un tr.ouble-joie.
Il y a, suivant vos conditions diverses, des degrés nombreux dans cet égoïsme. Et vos fortunes différentes, quand la vertu ne vous fait pas vivre uniquement de simplicité, vous obligent à vous espacer sur l'échelle de la satisfaction sensuelle depuis le désir jusqu'à la pleine possession. Mais peu de femmes ont consenti de tout cela un complet abandon, qui serait l'abandon d'ellesmêmes, c'est-à-dire l'absolue mortification.
Il est un point, bien chères Mesdames, où l'égoïsme vous mord toujours au cœur. C'est le point des éloges. A vous entendre, personne de vous ne les désire, ni ne les supporte. Les louan-
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ge9 vous seraient à charge; vous êtes men audessus! Et pour un peu elles feraient injure à des mérites ou à des charmes qui éclatent suffisamment. Il faudrait presque être un rustre pour s’y attarder avec vous. Sans doute, vous ne voulez pas de l’encensoir d’un lourdaud qui vous casse la tête. Mais comme toute votre âme pourtant s’ouvre délicieusement à l’emprise exquise de qui sait le balancer.
Les éloges, — ne vous en défendez pas, — vous sont une brise caressante, dont vous aspirez le baiser plein de réserve. Elles vous sont comme le rayon qui éveille la fleur, en l’enveloppant de ses chaudes effluves, et presque un soleil qui vous épanouit toutes. Ainsi que la plante en son vase fragile, ne vous desséchez-vous pas souvent dans l’attente de la rosée d’une louange? Et vous mourez presque d’envie, quand la douce pluie tarde. Comme vous savez bien, par des appels discrets qui sont le secret de votre langage, en provoquer l’ondée trop lente! Comme vous aidez habilement de vos mots suggestifs l’amie qui la verse : mots pleins d’humilité et de sainte pudeur, presque effarouchée, mais si heureuse; mots savants qui réparent des oublis! mots profonds qui vont puiser au cœur des autres la parole désirée qui vous fera tant de joie! Ah! modestes femmes que vous êtes, vous n’ête»
vraiment dignes de rien de tout ce qu’on peut dire de vous! mais vous attendez tout, et vous ne jugez rien d’excessif de ce qui vient si naturellement aboutir à vous... Pour être naïf, et encore! c’est tout de même là du pur égoïsme.
Vous le développez, Mesdames, quelquefois, dans vos relations, par des ambitions démesurées et par des intrigues coupables. On rencontre des femmes superbes ou peut-être simplement ardentes, qui se sont donné la mission, semble-t-il, de forcer la gloire des autres, de pousser en avant leur étoile. Il y en a sans doute de sincères, qui font là un travail désintéressé, qui aiment leurs enfants ou leur mari à un tel degré qu’elles n’ont de repos qu’après leur avoir dressé de leurs propres mains un piédestal. Je ne saurais blâmer celles qui, au lieu de rester les spectatrices indolentes des luttes de leur époux, veulent être mieux encore que leurs compagnes, mais leurs collaboratrices. Et peut-être que vous oubliez trop que l’une de vos destinations dans la famille est celle-là. Mais je me défie des audacieuses qui, ne se contentant pas d’aider, se substituent. Elles ont, dans leurs menées entreprenantes, une autre idée souvent que la gloire ou la fortune de l’homme auquel est associée leur vie : leur fortune à elle, leur gloire, leur repos, finalement leur personnel triomphe et le bien-être de la
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famille qu’on leur devra. C’est de l’égoïsme encore, ou je ne m’y connais plus.
Voilà, Mesdames, entre beaucoup, quelques sources, quelques occasions, quelques variétés de l’égoïsme des femmes, quand elles sont jeunes et qu’elles se portent bien. J’aurais donc un long chapitre encore à faire sur votre égoïsme dans la douleur et dans la vieillesse. Je ne toucherai que le sommet des choses, car j’ai déjà effleuré cette fin de sujet dans Celles qui souffrent et dans Celles qui vieillissent.
Ï1 n’y a rien de si pitoyable à la douleur des autres qu’une femme, surtout une femme chrétienne, laissée à l’initiative de son instinct aidé de la grâce. Au chevet de son enfant ou de son mari, près du lit de souffrance des siens, dans la salle d’hôpital, ou même sur un champ de bataille, bataille de la peste ou bataille du canon, la femme est un ange de consolation et de salut. Elle a toutes les industries, toutes les délicatesses et tous les dévouements. Elle sait tous les mots qu’il faut dire et ceux qu’il faut taire. Elle n’ignore rien des meilleures façons de panser les blessures, tant celles de l’âme que celles qui saignent dans un corps meurtri. Elle touche toutes les plaies sans les faire crier. Je suis pour que les femmes ne se contentent pas d’être infirmières, mais qu’elles soient aussi médecins; car,
en joignant la science parfaite à l’art incomparable, il semble qu’elles ne laisseraient mourir personne; en tout cas, elles adouciraient quasi divinement les souffrances, parce qu’en plus elles auraient à leur aide une croix rédemptrice, qui est la seule école de la résignation, peut-être par conséquent la seule médecine vraiment efficace. Je ne comprends pas que des haines insensées écartent, ici et là, du grabat de douleur de ceux que la vie a le plus terrassés, des femmes qui sont, par un surcroît de vocation sainte, les infirmières gratuites de l’humanité...
Mais pourquoi donc, les mêmes femmes, et vous comme elles, Mesdames, qui avez une si profonde et si sûre intelligence de l’infirmité des autres, et qui possédez en outre une puissance de souffrir merveilleuse, étant destinées par la nature, en tout cas accoutumées par les suites du péché de notre origine à tant souffrir, pourquoi donc, en certaines circonstances, sous le mal qui vous atteint, laissez-vous paraître en vous, monter de vous-mêmes tant de moi; poussez-vous quelquefois tant de plaintes; êtes-vous si irrémédiablement abattues, et vous créez-vous tant de douleurs imaginaires, qui font de vous : l’être bon et dévoué, l’être prodigue de lui, l’être patient par excellence, une femme, des femmes presque monstrueuses, outrageusement mécon-