‹ La langue des femmesChapitre 5 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

sion, ne voient-elles pas le prix démesuré qu’on attache autour d’elles à tout ce qui se voit et à tout ce qui brille? Ne se rendent-elles pas facilement et vite compte que le monde où on les conduit n’est pas si profond, qu’il préfère en ses fêtes la beauté physique à la vertu chrétienne, que le prix et la façon d’une robe excuse beaucoup de libertés, sinon beaucoup de péchés, et donne droit à des audaces et à des prétentions qui leur sont une tentation de tous les jours?...

Et, parce qu’on les adule, vêtues en reines de salons, parce qu’elles y reçoivent de mièvres jeunes gens, souvent fashionables comme elles, toutes sortes de compliments sur leurs grâces, comment ne seraient-elles pas enivrées de l’encens qui fume à leur passage, et ne concevraientelles pas pour leur petite personne adorée, quelquefois d’ailleurs très bien : le miroir le leur avait dit depuis longtemps, — un culte d’idoles?

Ont-elles avec cela, quelques lettres, quelques talents, comme l’éducation moderne en crée forcément à presque toutes les filles d aujourd hui, — ce qui les excuse de n’avoir pas de brevets, — voilà toute la société pleine de vaniteuses, pour qui le dehors est tout et qui vont être bien difficilement éprises dans la suite du soin intime de leur âme!...

Il8 LA LANGUE DES FEMMES

Je sais bien que, par des mixtures savantes et des alliages habiles, on fait marcher tout cela de pair. Il y a des cloisons étanches entre le monde et l'église, dans le cœur et dans la vie des femmes. Et on les habitue de bonne heure à des dosages expérimentés qui donnent le matin au bon Dieu et le soir au diable. N’empêche qu’il faut supposer à la grâce une fière efficacité pour ne rien compromettre des choses saintes, en les volatilisant comme on le fait au contact de tant de vanités que se permettent les meilleures.

Sans conteste, il est nécessaire que la nature religieuse des femmes soit de forte trempe pour résister à l’éducation frivole que la ‘plupart reçoivent. On dit qu’elles sont superficielles; et je m’emploie à le prouver. Mais, à coup sûr, elles le seraient à moins, à la façon dont on les élève. C’est un méchant philosophe qui a concrétisé ma définition à moi, contenue dans le mot de vanité, en disant que la femme, — il parlait de celle d’aujourd’hui, — est un être qui babille, s’habille et se déshabille. Avait-il complètement tort? Il voulait signifier que la femme est un être extérieur, tout entier par penchant et par éducation aux choses futiles.

Rien n’est moins malaisé que de montrer cette tendance de vanité envahissant la vie de presque toutes les femmes. Je ne dirai plus un mot sur la

LA VANITÉ

vanité de vos vêtements, vous ayant déjà fait Tan passé toute une conférence, quelques-unes ont dit une diatribe, sur la toilette féminine, et ne m’étant guère gêné cette année, — vous avez peut-être pensé pas assez, — pour décocher aux robes entravées un coup de langue, qui ne les a pas encore élargies, et aux chapeaux, un coup de fer, qui ne les a pas déchiffonnés.

Il serait superflu de même que je revienne à la vanité du logement, une des plus excusables en somme, parce qu’on peut toujours dire que c’est le nid soyeux bâti pour les oiseaux, — à la condition qu’ils y viennent. J’ai exposé là-dessus largement mon sentiment, dans notre dernière conférence sur l’égoïsme et dans d’autres sur la maison chrétienne. Le souvenir vous en est sûrement resté...

Votre vanité, Mesdames, pour la considérer tout de même encore dans des biens qui ne sont pas précisément à vous, bien qu’ils soient vôtres, se manifeste, si vous n’y prenez garde, dans le contentement exclusif que donne la fortune et dans la satisfaction, j’allais dire dans une certaine morgue, que cause quelquefois la naissance, ou mieux l’éducation reçue.

Elle n’est pas née n’importe où la petite Madame X... et la grosse Madame une telle. Dieu sait qu’elle n’oublie pas ses ancêtres. Elle en

défile presque à chaque visite la généalogie lointaine. L’arbre lui en fut minutieusement établi par quelque apprenti dessinateur. Elle a dans son antichambre la galerie de leurs portraits. Comme ils ont l’air grave, ses aïeux, dans leurs cadres dorés! Mais il ne suffît pas d’en descendre; il n’en faut pas déchoir. Et si l’on hérite d’un nom, d’une terre ou d’un château, on n’hérite pas sans effort de leurs vertus domestiques. La vanité d’en parler toujours n’en tient pas lieu. Comme il vaudrait mieux s’en taire et les imiter mieux! Sans doute on couvre son bavardage sous la fidélité des souvenirs, et sous le respect des vieux qui disparaît aujourd’hui des familles. On prétend ne faire que cultiver d’un verbe familier la plante du souvenir. Mais comme ils sont fanés, Madame, les mots que vous ressassez à honorer des noms et des vertus qui vous écrasent! C’est de la vanité!

Telle autre, et ce n’est plus un phénomène, n’a point d’aïeux. Elle est bien la première, croit-elle, de sa race, la première du moins qui soit sortie du besoin et parvenue à cette aristocratie nouvelle dont les titres de rentes sont les parchemins, et les louis d’or le blason. Je ne trouve pas mauvais que la fortune honnêtement acquise récompense le travail. Mais souvent qui donc a le plus travaillé? Pas toujours ceux qui

LA VANITÉ

arrivent tout à coup, à l’heure incertaine et capricieuse où sourit la chance.

Il y a par-devant quelquefois toute une obscure lignée de laborieux qui a creusé sans succès le stérile sillon, qui a porté avec courage le douloureux effort de la vie. Ils sont morts quand mûrit pour les enfants le fruit de leurs patients travaux. Comme ils mériteraient bien un souvenir, ces artisans modestes que furent vos pères, Madame!... Vous êtes la première peut-être à pouvoir faire entendre autour de vous la chanson des écus;... donnez-vous donc, si vous êtes bonne, le plaisir si doux d’en faire répéter par les pauvres le refrain. Mais vous n’êtes pas la première, au livre d’or des anges, parce qu’ils ont inscrit avant le vôtre le nom de tous les vôtres qui ont souffert... et vous n’y figurerez à leurs côtés que lorsque vous n’aurez plus la vanité d’être heureuse.

Dites-vous toutes, Mesdames, que rien n’est si peu chrétien que de faire sonner sa fortune. Et, simplement si vous êtes sages, vous n’avertirez pas les hommes de vos richesses entassées. Mais vous vous contenterez d’en remercier Dieu, en en faisant un discret emploi. Vous ne serez pas surtout de celles qui éclaboussent la foule par l’étalage de leur luxe et de leur bien-être, et qui s’en vont répétant partout : « Quel tracas, mon Dieu,

que ces maisons à gouverner! que ces terres à régir, que ces rentes à surveiller, que ces dômes- î tiques à maintenir! Par le temps qui court, on n’est vraiment sûr de personne. » La naïve façon de proclamer qu’on est riche! Si vous êtes après tout si embarrassée, Madame, nous sommes là, nous, les hommes d’œuvres, qui vous enlèverons bien quelques soucis. Mais certaines personnes en veulent avoir de cette sorte, et qu’au surplus on le sache. C’est de la vanité...

Elle prend chez d’autres une autre forme : la gloriole de leur éducation ou de l’éducation de leurs enfants. Et cela revient, au moins par allusion, dans presque toutes les conversations. « Où avez-vous donc été élevée, chère amie?... » Sans attendre la réponse, qui vous nommerait bien humblement la pension quelconque..., celle où la plupart de vous ont fait leurs modestes classes :

« Ah! moi, s’écrie la gentille femme du notaire, du docteur ou même de l’épicier en retraite, je suis une ancienne élève du Sacré-Cœur ou des Oiseaux! »

Il y a, vous le pensez bien, toute une poésie d’enfance et de jeunesse incomparable, unique et exclusive, dans ces mots pleins et sonores : Le Sacré-Cœur et les Oiseaux! Et, en même temps, dans le ton qui les prononce, tout un jugement et tout un mépris instinctif à l’égard de tout

LA VANITÉ

autre système d’éducation... Le Sacré-Cœur, où j’ai été élevée, cela signifie : le pensionnat supérieur, auprès duquel les autres ne sont que de vulgaires écoles pour les familles humbles. Le Sacré-Cœur, c’est le grand genre. Il a fallu payer beaucoup. Il n’y avait que des jeunes filles riches ou de bonne maison. On n’y connaissait personne d’ailleurs!... Les Oiseaux! mais on n’a pu être vraiment bien élevée que là... Peut-être qu’à côté, sur place, il y a des maîtresses dévouées et méritantes, à la hauteur de toute leur tâche. Mais elles s’appellent : Mademoiselle tout court... Ce n’est pas le Sacré-Cœur!... « Elles sont bien pour les petites gens, ces demoiselles. Mais, si ennuyeux que ce soit de se séparer de ses enfants, j’ai mis ou je mettrai ma fille au Sacré-Cœur... » Innocente vanité!!!

C’est comme lorsque certaines Madames ont parlé pour leurs garçons des « Révérends Pères ». Ah! croyez bien que je n’en médis point et que j’ai encore moins de jalousie dans le cœur que de sourires sur les lèvres. Les Révérends Pères ont leur genre respectable et expérimenté. Ils furent des maîtres éducateurs. Mais d’autres qu’eux ont réussi à former des chrétiens et peutêtre aussi des citoyens.

Il n’y en a plus, hélas! Car les lois impitoyables ont clos leurs écoles, comme du reste les Oiseaux

et le Sacré-Cœur... Mais il y a eu beaucoup de genre dans la confiance systématique que certaines familles ont eu pour les Révérends Pères.

Est-ce qu’il ne suffirait pas de dire un peu de vanité? Oui, le snobisme tout seul assez souvent dicte pour les enfants le choix meme des écoles. On y va parce qu’on y va; on s’y presse parce que c’est plus chic! Vive le chic! Mesdames,, quand le chic surtout s’allie au respect et à l’amour du bon Dieu! Mais alors de faire chiquement votre devoir, ne tirez pas vanité. C’est un sentiment trop étroit pour son accomplissement. Il convient tout simplement d’en être fières.

Certaines femmes ont une autre vanité, bien pardonnable d’ailleurs, parce qu’elle s’inspire au fond de l’amour : la vanité de leur mari. On aurait mauvaise grâce en somme à leur en faire un grief, si elles ne mêlaient à la complaisance marquée qu’elles ont pour sa situation, pour sa science, pour sa vertu, pour son influence, qui devient dès lors un peu la leur, une admiration un tantinet naïve, qui leur met à tout propos sur les lèvres ce qu’elles appellent, en enflant la voix : la volonté de mon mari, les talents de mon mari, la pensée de mon mari, l’œuvre de mon mari, la gloire de mon mari, et aussi le souvenir de mon mari. Leur mari, à les entendre, a entre-

LA VANITÉ

pris ceci, a conduit cela. Héros inconnu, il a presque tout fait. Il n'y a peut-être bien qu'elles qu'il ne mène pas. Pourtant, disent-elles à pleine bouche : Je consulterai mon mari; j'en informerai mon mari. Il aurait bien à faire, le pauvre, s'il fallait qu'il traitât toutes les affaires pour lesquelles on invoque son autorité! Mais la plupart du temps, ce n'est pour la femme qu'une manière de parler, qui ne modifie en rien le libre exercice de ses caprices. Se sentant de peu de valeur, elle abrite tout simplement sa faiblesse à une force plus sûre, qu'elle a bientôt l'illusion de croire sienne... C'est encore de la vanité.

Plus dangereuse, Mesdames, est celle de vos fêtes, soirées, dîners et réceptions. Il est dans les familles certaines intimités charmantes qui font le bonheur de la vie. En toute simplicité, à tour de rôle, on se reçoit, sans apprêt comme sans dépense, puisqu’on économise chez les autres ce que coûtera l’échange d'un repas. Puis l’on cause, peut-être l’on chante, et l'on joue même un peu, sans aucun risque. Rien n'est social comme ces réunions amies où les parents s'entresoutiennent, où les enfants nouent des relations joyeuses d’avenir.

Mais une légère folie tend de nos jours à vicier ces rencontres. Une émulation ruineuse de luxe menace partout la simplicité des fêtes d'autrefois.

Ce n'est plus à qui fera bien; c'est à qui fera mieux. On ne se reçoit plus seulement en famille, on étend aux étrangers ses invitations. La demeure domestique devient à certains jours cosmopolite. Elle n'est plus une maison, on en fait une auberge. Comme elle devient un lieu commun, il faut la parer somptueusement, pour que les moins intéressés s’y plaisent.

Vous devinez quels combats de vanité s’y livrent. On y gaspille en une soirée des sommes qui feraient vivre la famille tout un mois. Il faudra souvent paver d’un jeûne prolongé, ou tout au moins d’une sévère frugalité, les excès d’un seul dîner. On s’y étourdit de musique; on s’y aveugle de lumières, pour oublier les prodigalités faites. Les salons les mieux tenus, quand une fois l’on est parti, se transforment en très libres théâtres. On y joue des pièces lestes, composées tout exprès, avec des sous-entendus pour dépister les jeunes filles ou bien pour les stimuler. On y chante de gais refrains qui alternent avec les joyeux propos. Cela finit par un quadrille où les jeunes s’en donnent à pleines jambes, comme à plein cœur.

Et pendant tout un hiver, de huit en huit jours, on recommencera chez quelqu’autre ce jeu de vanité. La seule envie d’épater les gensl Car ce

n’est peut-être que cela; mais à coup sûr c’en est;

LA VANITÉ

et si la morale et la vertu n’en souffrent pas par trop, parce qu’on s’y blase assez vite, je suis certain qu’elles n’y gagnent jamais rien. Et sur les ruines d’une société que tant de désastres religieux ont faite si dolente, il y aurait peut-être, pour des chrétiens et pour des chrétiennes qui se disent convaincus, quelque chose de mieux à faire qu’à dîner en ville et qu’à conduire des cotillons.

Mais c’est ainsi que quelques femmes se font des relations; et, pour elles, périsse tout, plutôt que d’en manquer, plutôt que de n’en pas parler! Avez-vous remarqué, Mesdames, comme les jeunes femmes se plaisent à parler de leurs relations. Il y a là une obstinée et pernicieuse vanité, contre laquelle l’oncle judicieux des Lettres à Françoise mariée (1), donne à sa nièce de précieux conseils qui ne vous seront pas moins utiles qu’à elle. Laissez-moi vous les rappeler : « Je 11e vous demande point, lui dit-il, de ne point avoir de relations de vanité, de n’en point rechercher, — ce qui serait peut-être la sagesse, — mais n’en parlez jamais : le propos vous nuira dans tous les cas. Votre interlocuteur est-il socialement, mondainement, moins favorisé que vous? Il se sentira humilié, vous en tiendra rancune et

;i) i vol. in-12, 3 fr. 5o. Lem erre, éditeur,

vous accusera de snobisme. Parlez-vous, au contraire, à quelqu'un d'une société plus brillnnte que la vôtre? Vous le ferez sourire, en laissant voir que vous jugez exceptionnelles des relations qu’il regarde, lui, comme habituelles. De grâce, nièce chérie, ne soyez point la dame dont toutes les phrases contiennent le nom d'une personne titrée, riche ou célèbre; la dame qui vient toujours de quitter « la marquise Une Telle » ou « cette chère comtesse » — et ne vous avise jamais de son récent entretien avec Mme Benoît ou Mlle Touchard. Cette vanité trahit d’abord une méconnaissance complète de ce qu’est la société, de ce qu'est le monde.

« Qu’est-ce donc que le monde?

« On répète, sur « le monde » beaucoup d'aphorismes contradictoires. Tantôt on dit qu’il \ en a une infinité; tantôt on affirme, au contraire, qu’il n'y en a plus qu’un seul, tous les mondes divers ayant fini par se mélanger. Mon sentiment (je vous le soumets à titre documentaire), c’est qu’il existe au vingtième siècle, dans une ville comme Paris, une infinité de groupements sociaux, monde des avocats, monde des ingénieurs, monde des artistes, monde des industriels, etc..., mais que ces groupements-là sont, en somme, purement contingents, transitoires, définis seulement par la profession, en sorte que

LA VANITÉ

si le fils n’adopte pas la profession du père, il émigre d’un groupement à l’autre. Un seul groupement social a vraiment les caractères de durée et de nécessité que n’ont pas les autres, c’est celui qui est fondé sur l’ancienneté de l’histoire commune, sur la consanguinité, sur les alliances. Et je sais bien, certes! tout ce qu’on répète contre l’oisiveté, contre l’étroitesse mentale de ce monde, encore que souvent on les exagère. Je vois comme vous tout ce qui a péri pour lui dans la révolution, et que d’être duc de X..., sous Faîîières, n’égale pas le titulaire au duc de X... sous Louis XIV. C’est cependant quelque chose que d’être, même 90us Fallières, duc de X...; c’est une réalité avantageuse, comme la fortune, la beauté, le talent... Le nier est d’un bourgeoisisme bien puéril. Mais un bourgeoisisme tout aussi puéril, et plus ridicule encore, est de s’imaginer que la fréquentation de ce monde-là ou de quelques personnes de ce monde-là, peut y incorporer un bourgeois — ou même un artiste. Le lien de ce groupement étant la naissance, quiconque n’y est pas né n’y figurera jamais que comme un étranger. Même une alliance, au moins pendant la première génération, ne suffit pas à la soudure... Tout cela est pour vous engager, chère Françoise, à priser le prix qu’elles valent les relations dans > monde-là. Il est le

l3o LA LANGUE DES FEMMES

vrai monde , ce n’est pas douteux. Il est même le seul monde , quoi qu’on dise ailleurs; certaines traditions d’élégance, de politesse, de grâce féminine, ne sont gardées que là, à ce degré. Mais, quand vous y fréquenterez, vous aurez passé une frontière qu’il faudra repasser en sens inverse pour rentrer chez vous. Donc, s’il vous arrive d’en parler ailleurs, parlez-en comme d’une région que vous avez visitée, où vous retournez parfois; ne vous donnez pas le ridicule de laisser supposer que vous vous y croyez chez vous.

« Les relations de vanité, voyez-vous... tous les ménages en ont plus ou moins : mais le faux plaisir qu’elles leur rapportent n’est certes pas compensé par les déboires qu’elles leur valent. Souvent elles incitent à un train de vie démesuré pour les ressources; souvent elles causent la rupture avec de vieux amis plus simples, plus sûrs. La sagesse consiste à ne les point rechercher, à les admettre avec circonspection quand elles viennent à vous, à ne les laisser jamais prendre le pas sur les relations de fonds — famille, profession, amitiés anciennes. En somme, les relations de vanité ne sont tolérables que si elles ont — avant la vanité — une autre raison d’être : sympathie ou utilité... Les relations de pure vanité sont dangereuses. Excluez-les de votre vie, ma chère nièce. »

LA VANITÉ

Toutes ces diverses vanités, Mesdames, dont déjà la liste s’allonge, et dont vous êtes plus ou moins susceptibles, ne sont que des vanités extérieures, c’est-à-dire ayant un objet hors de vous. Mais il en est qui tiennent à votre personne même, avant d’arriver à celles qui vous sont absolument personnelles.

Tout d’abord, c’est la beauté, votre beauté physique, la beauté et la grâce de votre sexe, cette fleur de vie, de jeunesse et de santé, qui s’épanouit sur le visage des femmes, à leur front, dans leurs regards, dans la souplesse de leurs membres, dans la délicatesse de leurs sens et de leurs mains : tout ce je ne sais quoi de suggestif et de séduisant qui se dégage d’elles et qui est le perpétuel péril des autres, en même temps que le leur. Elles savent communément cette puissance ensorcelante et capiteuse de leur être, et il n’est presque pas une de vous qui n’en tire vanité en quelque occasion.

Pour en accroître l’attrait, vous faites appel encore à tous les artifices de la toilette, j’allais écrire à toutes les tortures, comme si les dons de la nature ne vous satisfaisaient point et ne vous l’assuraient pas assez. Non contentes de l’avoir eue, cette beauté, ou de vous en être crues parées, vous voudriez la conserver toujours, la jugeant sans doute un bien capital. Vous avez la vanité,

ÎÔ2

lesespérée et impuissante, jusqu’au déclin de l'âge, de ne pas la perdre. Est-ce que vous n’avez pas entendu dire, pour vous consoler, que Dieu la prodigue comme compensation à celles surtout dont l’esprit fut mesuré chichement par le Créateur? À. plus d’une, pour la garder, elle a été jusqu’à faire commettre contre le devoir et contre la santé même des fautes dont le lourd remords survit. Quoique déjà vieilles, vous ne pouvez pas ne plus vous en souvenir. C’est elle qui vous a fait fuir peut-être, et même repousser, cette couronne multiple de maternités qui vous fut proposée. Mais vous avez préféré alors la couronne de vos vingt ans oisifs et stériles. Afin de demeurer belle, pauvre dame, vous avez dédaigné d’être mère, comme si la vanité d’être idole pouvait chez une femme remplacer la gloire d’être reine.

Mais pour beaucoup à quoi donc ont servi toutes ces abstentions et tout ce truquage de la vie? Les années viennent impitoyables qui fauchent à grands coups, à coups précipités, le parterre jalousement cultivé de vos grâces. En peu de temps, roses de printemps que vous fûtes, vous ne retrouverez plus dans votre herbier féminin que des {leurs fanées qui ne disent plus rien au passant. J’ai lu quelque part, — je ne sais plus où, mais la réflexion n’est pas de moi, — que la laideur précoce est le grand chagrin des fem-

LA VANITÉ

mes vaniteuses, en même temps que leur signe. Constatation brutale et douloureuse! Je n’en ai rien vérifié; c’est votre affaire d’y prendre garde. Ce qu’on ne peut nier, c’est que le travail du temps semble se plaire souvent à labourer de rides profondes ces visages vaniteux qui aimèrent tant à se mettre en relief. Et l’âge tranquille a des stigmates vengeurs, qu’il imprime en ricanant au front des vieilles coquettes, tandis que la vertu, qui, tant de fois au cours de la vie, sait toute seule corriger les oublis de la nature et rendre conquérants des visages difformes, met sous des cheveux blancs, et sur des figures que l’âge incline, des traits si doux encore et si majestueux que ces aïeules vénérées et charmantes sont toujours reines.

Il y a là, Mesdames, toute la leçon de la vie. La beauté n’est qu’un leurre, quand elle n’est qu’un emprunt. Elle est toujours un rideau qui tombe quand la scène est jouée, et il ne reste à la fin sur le théâtre que ce qui était la valeur propre. D’elle seule, et non d’un profil au miroir truqué, il vous serait séant de tirer vanité.

Au reste, à vous en croire, vous ne manquez pas d’avantages intimes pour vous faire valoir. Je mentionne à peine, car ils sont bien encore un peu du dehors, tous ces talents de société qui

vous distinguent. Il est vrai qu'à Page où nous sommes des bibelots, des dentelles et des colifichets, vous êtes fort habiles en toutes sortes d’agréables futilités, maîtresses ès arts frivoles. Mais moi, je vous passe volontiers tout cela; et pour un peu je vous y encouragerais, quand vous n’en faites pas montre et que vous vous contentez de vous en servir pour chiffonner une garniture, préparer une ornementation de salon, broder une nappe d’autel ou confectionner, en vous amusant, quelque vêtement ou quelque jouet pour les pauvres.

Mais arrière la virtuosité qui s’étale, et celle aussi, dites, qui se fait prier! Tout le monde sait, Madame, et vous aussi, la jolie voix que vous avez et le brio de vos envolées sur les touches du piano. Pourquoi donc tant de façons, lâchons le mot, tant de simagrées, avant de vouloir décrocher la première note, alors que nul n’ignore comme vous grillez de vous faire entendre? Vous prenez le délai et quelquefois la résistance, — car vous allez jusque-là, lorsqu’on ne vous a pas assez reforcée, ou du moins pas de la manière qui vous convient, — pour du bon ton... Que nenni! Ce n’est que de la vanité.

De la vanité donc, vous en mettez un peu partout, tant c’est bien votre fonds. Oui, vous qe vous en tenez pas aux vanités du dehors; vous

A VANITÉ

avez encore la vanité de l’intelligence, la vanité du cœur et la vanité de la volonté. Faisons ensemble le tour de votre âme et vous allez convenir que je dis vrai.

Plus haut, je faisais allusion à la gloriole qu’on met dans un certain monde à faire donner à ses enfants, dans des pensions chères, une éducation chique . Les filles grandissent, Mesdames, qui ont reçu cette formation de vanité; car on ne leur laisse pas ignorer les sacrifices qu’on a consentis pour les éduquer à part. Et ces jeunes filles, brevetées au moins dans l’art des belles manières, d’il y a dix et vingt ans, c’est vous, aujourd’hui; et vous sentez très bien, vous n’avez pas oublié votre culture peu commune. Vous vous êtes d’ailleurs, pensez-vous, singulièrement perfectionnée, au contact du monde, et ce qui n’était en votre jeunesse que des aperçus un peu vagues est devenu par la suite de vos études et de vos lectures une véritable supériorité intellectuelle. Vous en avez bien conscience.

Il vous faut des revues savantes, des livres graves, des conférences nourries de pensées, des sermons pleins de doctrine et toutes les primeurs de la littérature, pour alimenter votre esprit curieux et ouvert à tout. Vous démêlez avec aisance le fort et le faible des idées en cours. Vous comprenez et n’aimez du reste que le roman à thèse.

La philosophie du théâtre vous est familière et, hélas! peut-être moins que la morale. A-t-on parlé devant vous de choses un peu abstraites? Rien ne vous a échappé, et vous faites de tout, fond et forme, une critique profonde et sans appel. Les autres n’y ont pas vu. Mais vous dites : Comme c’était beau!... Snobisme et vanité!

A vrai dire, je préfère que vous vous engouiez ainsi de science, de philosophie, de littérature et d’art, — car on en garde toujours quelque vernis, — que de vous entendre parler chiffons ou vices, et raconter par tous les salons de la ville des cancans. Vous pourriez pourtant être une femme savante, et tout simplement sérieuse, sans vous faire précieuse ridicule. Les femmes véritablement instruites ne le disent pas; cela se manifeste à leur insu. Mais les bas-bleus ont tout de suite vidé le sac. Il y avait si peu à verser... N’en soyez pas...

A côté des vaniteuses de l’intelligence, je trouve, sans m’éloigner, les vaniteuses du cœur. Ce sont les sentimentales, pour faire suite aux intellectuelles. Celles-ci ne sont pas sensibles. Mais celles-là ont des tendresses généreuses, et de vastes pitiés. Elles se font de la philanthropie ou de la charité, suivant leur religion, une spécialité. Elles souffrent dans tous les pauvres. Elles voudraient s’incliner vers toutes les misères, mais

LA VANITÉ

sans sortir de chez elles. Question de nerfs, plutôt que compassion véritable!

Il y a des femmes qui, bien à l'abri, prêtent ainsi une poésie au malheur. Elles aiment, ah! de loin, la mansarde où grelotte l’indigent et le taudis où sa famille s’entasse, la bohémienne qui passe en chantant sous la fenêtre, par un temps de neige, et le cri de l’orphelin qui mendie son pain, ou le vieux chemineau qui traîne avec son baluchon. Je n’oserais pas dire que de leur intérêt à toutes ces douleurs ambulantes elles se bâtissent une réclame. Mais elles sont heureuses d’y rencontrer parfois de nouvelles occasions de fête. On dansera pour que des incendiés reconstruisent leur demeure, et on donnera un concert au profit d’un sinistre, afin qu’ayant beaucoup ri, on puisse apaiser les pleurs des survivants. Singulière façon de se montrer charitable! Mais Madame aura dépensé vingt louis pour sa toilette de théâtre et en donnera un publiquement à la tombola, afin qu’on dise : Comme elle est bonne!

Cette vanité est peut-être rare; mais en voici une qui est plus commune! Elle fait vraiment du bien, et par les bonnes méthodes. Pénétrée du sentiment de la misère partout répandue, elle s’enrôle dans toutes les œuvres pies, ou bien elle se consacre à une corps et biens. Elle donne ses loisirs et son temps; elle paie de sa propre per-

sonne, elle visite les malades, elle instruit les enfants. Ni l’or, ni l'argent ne lui tiennent en mains. Elle en verse presque sans compter. Elle est libérale et pour un peu, j’écrirais magnifique...

Mais elle est susceptible en diable... et étrangement personnelle... Il faut qu’on lui laisse la bride sur le cou. Elle exige des compliments... II les lui faut discrets, ou bien elle s’en fâche. Mais elle les veut assez publics, ou bien elle boude et se retire. Cette manifestation du moi n’est pas un crime, mais c’est une manie dont on souffre beaucoup et qui fait singulièrement souffrir. Il n’y a pas là précisément de l’orgueil, ni de l’outrecuidance; tout simplement, un excès de vanité, qui sort du cœur...

Vanité du cœur encore, à surveiller : l’idée assez fréquente que quelques femmes se font des sympathies qu’elles inspirent. Tout ie monde m’aime, croient-elles, et elles ne peuvent s’en taire... Elles ajoutent : Que voulez-vous, c’est un don!... Et de fait elles sont très bonnes, très suggestives et très prenantes... Mais quelles que soient vos puissances naturelles de séduction et de conquête, quelque bien que vous ayez fait, et par cela même que vous avez fait du bien, il vous est impossible de plaire à tous, et de mériter, sans qu’il en manque, tous les suffrages. N’ayez

LA VANITÉ

pas l’illusion de penser en votre faveur à une universelle sympathie, ni surtout la vanité de le dire... Car il suffit qu’on le sache, pour que vous perdiez du coup beaucoup d’amies.

Je sais des femmes, qui n’y tiennent pas outre mesure. Elles ont une autre manière de vaincre que le cœur... c’est la volonté. Elles en ont la vanité. Ne sont-elles pas fortes, avisées, débrouillardes? Peu d’obstacles les embarrassent. Qui ne connaît leur savoir-faire? Elles recourent, quand il convient, aux intrigues et même aux coups audacieux. Elles ont démêlé bien d’autres affaires. Elles racontent qu’elles sont sorties victorieuses d’une foule de mauvais pas, et elles en ont tiré d’iutres. Est-ce qu’elles n’ont pas de l’entregent? Ne sont-elles pas riches d’influences qu’elles peuvent mettre en jeu?... En vérité, ces femmes, plus entreprenantes peut-être que fortes, mais à coup sûr hardies comme des hommes, et pas des plus peureux, ont les mains à tout, et les pieds partout. Elles sont de toutes les initiatives. Je ne voudrais pas assurer qu’elles les font avancer comme elles s’en vantent. Mais elles poussent le char, au moins d’un verbe clair; elles tourbillonnent tout autour, comme la mouche du coche, et on les entend. Elles ne prônent pas que leur effort; elles affirment leur action. Tous leurs discours se résument en cette conclusion :

« Heureusement que j’étais là! » Ou bien, si elles ne le disent pas tout haut, leur attitude signifie clairement que sans elles rien ne marcherait. N’avez-vous, Mesdames, jamais dit vous-mêmes, au terme heureux de certaines affaires, ce « sans moi » de la vanité?

J’ai fini mon analyse. Il me serait bien agréable de penser que, sans vous blesser, — ce qui fut dans tous mes tableaux, même joyeusement brossés, mon désir, — elle a pu vous mettre en garde.

Rien n’est plus utile que l’attention éveillée ainsi sur soi-même, et sur son langage, qui est de nous tous le traître domestique. La plupart du temps, nous ne tombons dans de funestes défauts, et surtout dans d’innocentes manies, — car elles ne sont pas toutes dangereuses, — que parce que nous sommes distraits. L’obstacle est à nos pieds; nous ne l’apercevons pas : tant de nous regardent sans voir! Il n’y a pas éclipse de soleil; mais il y a éclipse d’attention.

Nous prenons alors nos petites passions pour des vertus. Je n’ai pas rallumé le flambeau qui vous les révèle; mais je vous ai mis simplement les yeux dessus. Vous en sortez peut-être un peu aveuglées et quelque brin étourdies, légèrement désenchantées, et vous vous dites : S’il est ainsi de la vanité en tout et partout, que voulez-vous

LA VANITÉ

donc que je fasse?... Tout uniment, Mesdames, que, vous en étant rendu compte, vous vous en guérissiez, parce qu'elle est un peu ridicule.

Souvent le mal va mieux, dès l’instant qu'on le connaît. Je suis un docteur aseptique. Je n'opère pas les plaies; je les manifeste et je les lave. Et la plupart du temps, il suffit de recourir à cette hygiène pour être sauvé. D'autres défauts que la vanité exigeraient peut-être des amputations douloureuses. Elle ne résistera pas, elle, au traitement de la lumière blanche, par le soleil et par l’eau, qu'à profusion je viens d'y jeter. Dès maintenant, je suis sûr que vous allez déjà mieux, si vous m'avez bien écouté. Vous ne vous connaissiez pas sous un tel jour.

Qui donc vous révélerait bien à vous-mêmes, et donnerait à vos vanités ces douches opportunes? Car personne n’ose plus faire de leçons de morale vraiment pratique aux femmes d’un certain âge. A l’église, on. ne peut parler de tout cela; à confesse, on n’a pas le temps. Dans les livres, romans et pièces de théâtre, ces observations psychologiques sont trop diluées, pour qu elles vous saisissent. Il faut des conférences comme celle-ci pour traiter librement pareils détails. Est-ce que j'aurais la vanité d'y avoir suffi? Dieu m'en préserve moi-même!

Les uns et les autres, nous étant donc examinés

pendant cette heure sans partialité ni froissement sur la vanité, à laquelle nous touchons tous de si près, avouons-nous humblement qu'elle gâte dans nos vies bien des choses, qu'elle vicie les meilleures intentions, qu'elle conduit à bien des petitesses, qu’elle est la source de quelques vilains péchés. Tout serait mieux sans elle. Il n'y a peut-être rien à retrancher de ce que nous faisons; mais il convient de le faire autrement et pour d’autres motifs. Il convient surtout, Mesdames, lorsque nous avons fait quelque chose de bien, de savoir nous en taire. Rien n’est fécond comme le silence autour des bonnes œuvres.

On peut rester une femme vaniteuse sans encourir des foudres, puisque le ridicule tue aussi sûrement que les éclairs. Mais la femme sérieuse et sage, celle dont le portrait ressortirait discret de notre étude, voilé des ombres qui donnent T harmonie et éclairé des lumières qui suffisent au relief, cette femme-là, la femme prudente et mesurée, simple et douce, humble et forte, que je voudrais vous voir toutes réaliser, parce que ce serait la femme chrétienne idéale, serait la femme qui sait beaucoup de la vie, mais qui volontairement s'oublie, et la femme qui agit toujours pour le bien, mais qui partout s'efface...

L’Exagération

L’EXAfliîRvnc;;

Mesdames,

J'ai à vous parler ce soir de V exagération; et c'est un sujet que je n’aborde qu'en tremblant, non pas que je ne trouve rien à dire; bien au contraire, la matière me semble abondante, et un peu plus, j'écrivais débordante, si le mot n’avait pas, dès le début, l'air exagéré.

Voilà le danger d'une telle conférence : sortir de la mesure, en venant plaider pour elle. Car l'exagération, c'est bien cela : un manque de mesure. Je voudrais avant tout, en discourant sur elle, lui rester étranger, et c'est une tâche périlleuse que d'entretenir, pendant une heure, un auditoire pointilleux, — cette épithète déjà n'est*

elle point de trop? — de manière à ce que rien ne dépasse et que rien n’excède.

J ai dit pourtant pointilleux, ou, si vous aimez mieux, susceptible, tendre du moins au fouet de la critique, facilement cabré sous l’éperon de la vérité, préférant sans doute le mensonge qui flatte à la leçon sincère. Cette attitude lorsqu’elle se prend, — et quelques-unes de vous, Mesdames, aux remarques qui m’ont été faites, l’ont peutêtre prise, — qui consiste à s’offenser, comme d’un reproche personnel d’une franche et dévouée parole qui descend droit à la source d’un mal commun et qui ose lui proposer un remède, rendrait impossible, en tout cas très difficultueux, tout enseignement moral, alors même qu elle en révèle l’impérieuse nécessité.

Car rien ne presse plus à corriger que les travers, les péchés et les vices, dont le simple soupçon et même la seule peinture, mise sous nos yeux, nous froisse. C’est que, même quand le poi trait n est pas fait pour nous, nous nous y reconnaissons; et alors, comprenez comme il importe de ne pas rester tels, et comme est charitable au fond, encore qu’elle nous flagelle, la parole qui a le courage très rare de nous avertir. Mais je sens toute la discrétion qu’il faut y mettre. Est-ce que je ne sais pas avec quelles précautions certains pansements doivent se faire, si

l’exagération

l’on veut s’épargner les cris douloureux? Les infirmiers un peu expérimentés chantent toujours quelque refrain aux patients qu’ils torturent. Voilà pourquoi, dans les analyses morales où je dissèque, j’en conviens, assez profondément vos âmes, j’ai toujours soin, moi aussi, d’apporter l’antiseptique et l’anesthésique des expressions les plus fleuries et les plus douces que je trouve.

Quand ai-je dit des choses violentes? Vous me devez le témoignage que si mon verbe pique, il a l’excuse d’être l’épine d’une rose. « Nous n’en sommes pas moins piquées », me répondez-vous. Mais, quand on est enguirlandée du même coup, que doit-on retenir, Mesdames, de la blessure ou du parfum? N’empêche que je suis dans une situation très embarrassée, ne voulant pas sacrifier à votre service le médecin de profession que je suis au fleuriste d’occasion que j’apparais ici, chaque mois. Et comment vais-je donc faire aujourd’hui, puisque mon secret est éventé, pour vous amputer encore sans qu’il vous échappe trop de plaintes? Comment m’y prendre pour vous dire, sans vous paraître exagéré, que les femmes de ce temps sont presque toutes exagérées?

Il ne manquait plus que cela, n’est-ce pas?... Indiscrètes, légères, égoïstes, vaniteuses... et maintenant exagérées I

LA LANGUE xiEa i-EMME

Avant d’en essayer la preuve, — pour me faire l)ien voir, en tout cas moins mal, — laissez-moi vous dire que, s’il en est ainsi, ce n’est peut-être pas tout à fait votre faute. Quelque attention qu’on ait, de quelque indépendance que l’on soit,, on est toujours forcément un peu de son temps. Je veux exprimer qu’on en subit toujours l’ambiance, comme l’on dit aujourd’hui. On en partage les idées; on en reproduit, dans sa vie morale, les habitudes et les mœurs... On est en un mot plus ou moins façonné à ses leçons, à son image.

Jr, s’il fut un temps où I on a manqué de mesure, c’est bien notre époque. Elle est tout entière et dans presque tous les ordres à l’exagération. Rien ne s’y fait plus simplement, silencieusement, pondérément, comme c’était la mode autrefois. Nos aïeux qui vivaient doucement, et au jour le jour, même dans les plus grandes entreprises, n’éprouvaient pas le besoin du bruit, du tapage, du mouvement inapaisé qui emporte la génération présente. Et cela s’explique trè& philosophiquement, quand on se rappelle l’importance qu’ils attachaient à l’âme, en leur& siècles de foi.

L’âme était le centre auquel ils ramenaient tout. Les intérêts de l’âme passaient partout les

premiers. Ils ne se laissaient point envahir par

l’exagération

tous les soucis grossiers qui appellent les efforts et les luttes pour la vie de nos contemporains. C’étaient des idéalistes, à qui les idées suffisaient I pour exprimer leurs passions, leurs volontés, leurs soucis. Voyez le théâtre par exemple du xvne siècle, le théâtre où la vie d’un peuple avec toutes ses pensées se manifeste. Chez Corneille, comme chez Racine, tous les sentiments les plus violents, les plus généreux et les plus tendres, valent par eux-mêmes, et les grandes passions du Cid, d’Horace, de Polyeucte, d’Andromaque, d’Aggripine, d’Iphigénie, se révèlent tragiques sur une scène sans décor, parce que la scène véritable, c’est l’âme des héros.

Notre époque naturaliste, qui a nié l’âme e» donné au corps la prépondérance de la vie, doit nécessairement procéder d’autre manière.

Comme il n’y a plus, selon elle, de valeur que dans ce qui se voit, dans ce qui s’entend, dans ce qui saisit les sens, plus une chose brille, plus elle fait de bruit, plus elle prend les sens par le dehors : plus elle est grande, plus elle est influente, plus elle a de pouvoir.

La réclame, cette grande force moderne, est née, à n’en pas douter, de cette conception matérialiste. Elle a produit les magasins monstrueux, les images colossales, les annonces universelles, les affiches immenses, les titres énormes, les

l5o LA LANGUE DES FEMMES

grosses lettres, les décors monumentaux, toute la fantasmagorie des surfaces retentissantes et éclatantes, toutes les notes sonores qui emplissent nos rues, et toutes les couleurs criardes qui couvrent nos murs.

Et cette exagération est tellement passée dans les mœurs qu’il n’y a plus de commerce, ni d’industrie, ni presque de littérature, de théâtre et d’art, sans cela. Tout doit être hors proportion pour des êtres qui ont pris l’habitude de ne plus regarder au fond des choses, qui se sont fait par ailleurs du minimum d’efforts une loi de la vie. Il ne s’agit plus de les renseigner sur le mérite et sur le prix des choses. Il faut forcer et comme emprisonner leur attention par une réclame effrénée, toute faite de surprises et d’inattendus. On a inventé un mot pour signifier cette façon de tout surfaire, sans parler des termes singuliers empruntés aux langues étrangères, comme bluff, smart et high. On dit que nous sommes au siècle de V épate.

De fait, il y a peu de personnes qui ne font pas, en cette ambiance, un peu leurs embarras. Car ce serait une grave erreur de croire que toute cette débauche de choses énormes, au milieu desquelles nous vivons, n’a pas d’influence sur nous. Elle pénètre à notre insu notre langage et nos vies et se traduit par toute une mentalité

l’exagération

Page 1