XXVI AVANT-PROPOS
rendre compte que — si parfois mon expression s'est ressentie de l'affliction et même de l'indignation qui me sont venues du traitement que l'on inflige trop souvent chez nous à la langue française, de l'ignorance satisfaite, des sentiments d'hostilité ou de fausse amitié qui écrasent sa floraison dans notre pays, du travail des limes sourdes qui usent sa vitalité et compromettent donc son avenir — mon intention n'a jamais été que de servir notre langue maternelle, et, en dessillant leurs yeux, suggérer une ferveur plus diligente à ceux qui l'aiment et veulent la défendre. Pour cela, j'ai été aux documents et aux sources; j'ai pris bonne et juste note des arguments pro domo des apologistes de notre parler; j'ai fait de mon mieux pour me dégager de tout préjugé, pour établir le compte des jugements excessifs des dénigreurs de notre langage, comme aussi des compliments de pure courtoisie qui engluent notre dévotion à la véritable langue française; enfin, j'ai étudié la situation au point de vue philologique et à nul autre, et je n'y ai point cherché prétexte à discussions religieuses ou politiques. Il peut sembler saugrenu de parler aujourd'hui de notre langue sans fléchir sous le poids du jour et donner dans la politique; mais je me suis payé ce luxe, puisque j'occupe mes loisirs de littérature, et non de politique. Toutefois, et je m'en rends compte le premier, j'ai abordé mon sujet
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sans le moindre arroi linguistique, comme un mal-armé, comme un pauvre Gauthier-sansavoir allant d'enthousiasme et à boule vue donner dans l'embuscade, plutôt que de partir d'aguet et en belle escorte philologique, équipé de tous les approvisionnements de la grammaire empirique, de la critique textuelle, de l'analogie lexique, de la sémantique, de l'étymologie, de la morphologie, de la phonétique et de tout le tremblement de la psychologie du langage. Autant dire comme on dit, que je suis allé au bois sans cognée. Mais au contraire et au fait, j'y vais plutôt à la bûcheronne, et sans microscope en effet, puisque les défauts de notre parler sont apercevables à l'œil nu, et sans scalpel, puisque la hache est nécessaire et que la besogne essentielle affère aux bûcherons de meilleur droit qu'aux ratisseurs de plates-bandes ; la matière est bonne à mettre en coupe de nettoiement et puis en coupe réglée, sinon à tire et à aire. Qui me trouvera en pénurie de linguistique, en prévarication d'écriture, et qui me criera: Medice, cura te ipsum, apportera une preuve nouvelle et même superflue à la vérité que je me serai efforcé de faire entendre: que nous pratiquons chez nous la langue française sans avoir pu l'étudier convenablement. Aussi les ministres jurés de notre parler, nos puristes, qui jugeront malhabile mon appel à l'application de tous, pourront-ils au moins croire à ma sincérité et me recevoir à
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résipiscence. Les fautes, grièves ou vénielles, que l'on ne manquera point de me reprocher, m'inspireront une contrition parfaite; et je prie le ciel que les péchés que j'ai cru nécessaire de confesser pareillement pour ceux de mes compatriotes qui n'ont pas le temps de battre leur coulpe, inspirent de même aux offenseurs de la langue française un aussi ferme propos de n'y plus retomber, en reconnaissant comme leur, l'un de mes meâ-culpâ. C'est ma prière au cœur saignant de la doulce parlure de France, de ce langage de la Vérité, de la Justice, de la Franchise, de la Paix et de la Beauté — de notre langue maternelle. Si je l'ai dite comme un enfant qui balbutie son oraison naïve, j'aurai mêmement la candeur de croire que le ciel, aidant ceux qui s'aident, exauce parfois avec une plus grande bienveillance la prière des petits que la rogation des grands. Et je ne cesserai de travailler et d'espérer. Fac et spera.
Ce modeste essai, je le livre à la tartuferie des DeCelles de tout acabit et à la prudoterie des attrape-minons, tout autant qu'à la mauvaise foi mal-écrivante des rédacteurs du Droit et de leurs congénères, au patriotisme inverti de ceux des Canadiens qui professent qu'il faut cacher la vérité, à la candide ignorance.