‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 8 sur 12 · I. - Histoire Ce la Langue française au Canada · texte numérisé non relu

I. - Histoire Ce la Langue française au Canada

Et d'abord, beaucoup de personnes s’imaginent, si je ne me trompe, que l'usage de la langue française à été garanti aux Canadiens lors de la capitula.

tion de Québec et de celle de Montréal, et du traité de Paris. C'est une erreur, Dans aucun des trois documents en veriz desquels le Cunidla est devenu territoire britannique, il n'est question de la langue française. Par le traité de 1763, la France stipula que les Canadiens jouiraient du libre exercice de la religion catholique ; et, à Montréal, Vaudreuil demanda que les Canadiens fussent gouvernés par les lois françaises. A cette demande, Amherst donna une réponse digre, Par son caractère

équivoque, de la plus rusée des antiques sibylles : “ Ils deviendront sujets du Roi.” Mais, même Vaudreuil n’a pas parlé de la langue. Quani aux hommes d'Etat français qui négocièrent le traité de Paris, ils ne semblent pas avoir plus songé à conserver la langue française que le droit français.

Si la langue française s'est maintenue au Canada ; si elle y est devenue la langue officielle du pays, ce n’est grâce ni à la France ni à l'Angleterre, mais aux Canadiens-Français. C'est une conquête exclusivement canadienne. C’est une victoire que seuls nos ancêtres ont remportée sur les Anglais, après le départ de l'armée française et du drapeau fleurdelisé. C’est une conquête pacifique de notre clergé, de nos habitants, de nos seigneurs et de notre bourgeoisie, du peuple canadien-français tout entier.

C'est la France, sans doute, qui nous

donné cette belle langue : mais, je, le répète, ce sont les Canadiens qui

l'ont conservée : ce sont eux qui ont forcé le vainqueur à la reconnaître comme 'angue de gouvernement.

Il faut dire aussi que lu divine Providence les à singulièrement et visiblement aidés dans cette tâche à la fois patriotique et relivieuse,

Dès les premières années de l’occupation du Canada par l'armée anglaise, les Canadiens-françuis, grâce à leur conduite digne et fière, avaient su mériter le respect et même l'affection du général Murray, qui, sous l'écorce rude du soldat, cachait une âme noble et loyale. Murray se fit le défenseur de ce peuple de Paysuns, abandonné de presque tout le monde, son clergé excepté, contre les aventuriers qui voulaient l'asservir, qui l'insultaient et l'exploitaient honteusement. Ils'en fit le défenseur au point de S'attirer la haine des bureaucrases anglais, qui s'étaient abattus sur le Cunada comme sur un: proie. Dès 1765, le général écrivit aux lords du Commerce

et des Pluntations une lettre où il disait :

‘* Je me fais gloire d'avoir été accusé de protéger avec chaleur et fermeté les sujets canadiens du Roi et d'avoir fait tout en mon pouvoir pour gagner à mon royal maître les affections de ce brave et vaillant peuple. Si jamais ce peuple émigrait, ce serait une perte irréparable pour l'empire ; et, pour empêcher cette émigration, je le déclare à Vos, Seigneuries, je m’exposerais volontiers à des calomnies et à des indignités plus grandes encore que colles que j'ai dû subir, si toutefois il est possible d'en inventer de plus grandes.” (1)

Dans cette même lettre, le général Murray déclare que ‘le juge choisi pour gagner les esprits des 75,000 Canadiens, étrangers aux lui, ct au gouvernement de la Grande-Bretagne, avait été tiré d’une prison et ignorait aussi complètement la loi que la langue du peuple.” Il s'élève avec énergie contre la manière dont on remplissait les postes du gouvernement civil.

On cédait les emplois aux plus hauts et derniers enchérisseurs, sans considérer les qualités des titulaires, ‘ dont jas un seul, dit-il, ne comprend le langage des gens du pays.”

On le voit, le général Murray insis-

(1) British America, by John MeGregor, 1838.

tait, non seulement sur la haute convenance, mais sur la nécessité qu'il y avait Pour ceux qui venaient officiellement en contact avec “les gens du pays — The natives ” — de posséder la langue française. Si le brave général revenait aujourd'hui sur la terre canadienne, il trouverait certes encore matière à exercer son zèle,

Toutefois, malgré l'amitié du général Murray pour les Canadiens et la largeur de vues de certains hommes d'Etat anglais, il n'est guère probable que nos ancêtres eussent jamais réussi à conquérir l'usage du français comme langue cfficielle, sans l’aide des événements que Dieu dirige à son gré.

La France semblait avoir onblié son ancienne colonie ; elle ne s’en occupait plus; et l'Angleterre, ainsi encouragée, aurait sans doute tenté plus sérieusement d’angliciser à fond notre pays, si la Providence n'eût envoyé aux Canadiens un secours inattendu. Ce secours vint

de ceux qui avaient toujours été les plus implacubles ennemis de la Nouvelle- France, des Bostonnais.

En effet, à peine l'Angleterre eut-elle obtenu de lu France la cession du Canada, que ses autres colonies d'Amérique manifestèrent des signes de vif mécontentement. Déjà les premiers grondements de la Révolution américaine se faisaient entendre, et les hommes d'Etat anglais comprirent que le plus sûr moyen pour l'Angleterre de conserver le Ca:

nada, c'était de se concilier les Canadiens’ Ceux-ci, du reste, se rendirent bientôt compte du parti qu'ils pouvaient tirer de la situation. Des seigneurs et des notables adressèrent un mémoire au roi d'Angleterre pour lui exposer que, si l'Angleterre voulait se maintenir au Canada, elle devait accorder à ses habitants tous les droits et privilèges d’homines libres. “S'il y a moyen d'empêcher ou au moins d'éloigner cette révolution, disaient les auteurs du mémoire, ee ne

peut être qu’en favorisant tout ce qui peut entretenir une diversité d'opinions, de langues et d'intérêts cntre le Canada et la Nouvelle-Angleterre.” (!)

C'était là de l’habileté et de la diplomatie de bon aloi. Malheureusement, la recette en est perdue; et, — faut-il le dire ? — ceux qui font aujourd’hui de la diplomatie et de l'habileté, travaillent en sens contraire: c’est qu'ils voudraient effacer chez les Canadiens-français tout

ce qui peut les différencier des éléments qui les entourent. (:)

() Garnean.

(2) Lord Dufferin, un des plus éclairés et des plus sympatiques de nos Bouverneurs-généraux, était convaineu de lime portance de conserver la langue française au Canada, Aussi, dans sa réponse à une adresse que lui présentérent, le 22 jnin 1878, les deux chambres de la législature de Québec, cet homme d'Etat anglais si distingué s'exprina alors comme suit :

“* Il est Vrai que la diversité des races qui existe au Canada complique, jusqu'à un certain point, les problèmes que les homes d'Etat de ce pays sont périodiquement appelés à résoudre ; mais les inconvénients qui peuvent résulter d état de choses sont plus que compensés par les nomb avantages qui en découlents Je ne crois pas que l’homogé des races soit un bienfait sans mélange pour un pays. Ce tainement un des côtés les moins attrayant d'une partie considérable de ce continent est la monotonie de plusieurs de ses aspects extérieurs : et selon moi, il est heureux pour le Canada que sa prospérité dépende du travail commun de races différentes. L'action conjointe des divers éléments nationaux donne à votre existence une fraicheur, une variété, wae couleur, une impulsion éclectique qui manqueraient sans

Par intérêt, le parlement anglais vota donc l’acte de 1774, dit acte de Québec, qui nous donna un commencement, bien faible, si vous voulez, mais un commencement nettement accusé d'autonomie politique, et nous assura, ce qui était plus précieux encore, le maintien des lois françaises et l'usage de la langue française dans les cours de justice et pour la promulgation des lois et des règlements nouveaux.

C’est, sans aucun doute, l’acte de 1774

qui conserva le Canada à l'Angleterre et nous sauva du gouffre bostonnuis.

L'acte de 1791, qui divisa le Canada en deux provinces, maintint les droits du français comme langue officielle.

Aux jours néfastes de l’Union, en 1840,

cela ; et ce serait une politique très erronée que d'essayer de faire di+paraître cette diversité. Mon plus ardent désir pour cotte province a toujours été de voir sa population française Jouer au Canada 18 rôle «i admirablement rempli par la France en Europe. Arrachez de l'histoire de l'Europe les pages brillantes qui rappellent les exploits de la France ; retranchez du trésor de la civilisation européenne la part que la France y a apportée, et quel vide énorme n'aurez-vous pe !°— Voyez: Canada u the Administration of the Bart af Duferin, by George Stewart, Jr., page 614,

le parlement anglais. s'avisa d'abolir l'usage officiel du français ; mais, grâce à la fermeté de La Fontaine qui eut le courage de prononcer en français, malgré la loi,son premier discours devant la nouvelle chambre des Canadas-Unis, l’ostracisme de notre langue ne dura pas longtemps. Dès 1849, la langue française était de nouveau, en vertu d’un acte du parlement britannique, mise sur un pied d'égalité, au Canada, avec l'anglais.

Ce n’est pas tout. En 1867, lors de la confédération des provinces, le nouvel acte du parlement de Londres fit du français une des langues officielles, non seulement de la province de Québec, mais aussi de tout le Dominion.

A la législature de Québec, bien qu'on l'écorche parfois, notre langue est de plus en plus employée pour la discussion. Il ÿ a vingt-cinq ans, les débats de notre parlement provincial se faisaient souvent en anglais. Aujourd’hui, une

joute oratoire en anglais parmi nos dé.

putés est presque un événement.

La langue française est donc en progrès dans la province de Québec. Elle y est tellement en progrès, que, sans la courtoisie de nos compatriotes, il y aurait fort peu de députés de langue anglaise à Québec. Sait-on bien qu’à l'heure qu'il est, ou plutôt, lors du dernier reeensement, en 1891, il n’y avait plus que six comtés où la majorité fût anglaise? Ces comtés sont: Argenteuil, Broine, Compton, Huntingdon, Pontiac et Stanstead. Dans Compton, nous avons probablement aujourd’hui la majorité et, peut-être aussi dans Argenteuil. De plus, nous débordons sur là province d'Ontario. Ainsi, dans le comté de Prescott, d'après le recensement de 1891, il y avait 16,250 Canadiens-français contre 7,923 personnes appartenant aux autres nationalités, ou plus des deux tiers: dans Essex-Nord, nous étions 11,009 contre

19,000 ; puis, dans Russell, 14,000 contre 17,000.

Au parlement d'Ottawa, malheureusement, le français est moins parlé qu'il ne pourrait et qu'il ne devrait l'être.

Sous prétexte qu'il fant se servir de l'anglais pour être compris, nos représentants abandonnent trop facilement l'usage du français. Le prétexte est futile, je crois. D'abord, messieurs les députés anglais comprennent mieux le français qu’on ne le suppose. Si nos députés leur disaient des choses désagréa.bles en français, bien peu d’entre eux ne les comprendraient pas. Qu'on en tente l'expérience en faisani, par exempie, l'éloge du président Krüger et du général De Wet!

Puis, n’est-ce pas en narlant le français fréquemment que nos représentants forceront leurs collègues anglais à acquérir une certaine connaissance de la langue diplomatique du monde civilisé ?

Ce qui ne serait pas leur rendre un

mince service. D'ailleurs, si les nôtres abondonnent l'usage habituel du français au parlement fédéral, comment pourront-ils s'opposer logiquement à son abolition comme langue parlementaire ?

Danses provinces de l'Ouest canadien, bien que les divers groupes de nos nationaux y conservent encore fidèlement l'usage du français dans la famille, notre langue a subi un échec grave comme langue officielle : échec d'autant plus grave, qu'il nous a été infligé malgré la loi organique du pays.

En effet, l'acte de Manitoba, voté par le parlement fédéral, en 1870, et ratifié par le parlement impérial, en 1871, dit

formellement à l’article 28 : « L'usage de la ‘langue française et de la langue anglaise sera facultatif dans les débats des chambres de la législature ; mais, dans la rédaction des archives, procèsverbaux et journaux respectifs de ces chambres, l'usage de ces deux langues sera obligatoire : et, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure pardevant les tribunaux, il pourra être également fait usage de ces langues. Les actes de la législature seront imprimés et publiés duns ces deux langues.”

Voilà ce que le parlement fédéral et le parlement impérial avaient statué.

En 1890, la législature manitobaine abolit, sans phrases, cette loi fédérale et impériale, et fit de la langue anglaise la seule langue officielle de la province. Ni à Ottawa ni à Londres on ne songea à casser cette législation provinciale qui prétendait mettre de côté un statut fédéral et impérial.

Cet incident aurait dû nous convaincre que nous avons tort de compter sur les autres pour la conservation de nos droits acquis. Si nous ne les défendons par nous-mêmes, personne ne les défendra pour nous.

Mais voilà que je me laisse entraîner sur le terrain défendu de la politique, Changeons brusquement, non pas de sujet, mais de chapitre.

Il.— La Langue parlée par les Canadiens est la vraie Langue française.

Nous l'avons vu, c'est grâee aux propres efforts des Canadiens-français, aidés sans doute de la Providence, que la langue française est devenue la langue officielle du Canada.

Mais cette langue, que nos ancêtres ont conservée avec un soin si jaloux, est-elle bien la vraie langue française ?

Dans certains milieux, particulièrement aux Etats-Unis, on est sous l’impression que le français parlé au Canada n'est pas le français véritable, mais un misérable patois. Certains de nos voisine affichent parfois leur dédain pour le Canadian French, très différent, à leurs yeux, du real French as spoken in France. Plusieurs de nos écrivains or4 fait des eflorts louables Pour dissiper ce préjugé, mais sans grand succès, probablement,

Et même en France, en dehors d’un certain nowbre de .lettrés, on, semble

ignorer aue la langue française s’est conservée intacte au Canada,

Je me souviendrai toujours de la première nuit que j'ai passée sur Ja terre de France, C'était en octobre 1884.

J'étais débarqué à Calais, et je m'étais Proposé de coucher le soir même à lu Chartreuse de Notre-Danie-des-Prés, Maisarrivé à la petite ville de Montreuilsur-Mer, je constatai que les portes du monastère seraient fermées avant qu'il me fût possible de m'y rendre. Il me fallut done Passer la nuit à Montreuil.

Je me fis conduire au premier hôtel venu. Je tombai dans une maison fréquentée par des commis Voyageurs, très Proprement tenue, du reste. Le commis Voyageur français ! Son confrère du Canada, par COMpuraison, est muet comme la tombe. Quel vacarme au dîner, présidé par le maître d'hôtel ! Au cours du repas, je ne sais trop comment, Je réussis à placer quelques mots. Je fis voir aussi:

que j'avais compris Certains calembours

18 LA LANGUE FRANÇAISR

nssez compliqués. Le patron me regarda d'un air intrigué, et après le diner, il m'aborda résolument :—Permett:z, monsieur ! Je vois que vous venez du Cunada, et cependant vous parlez le fran- &1is comme nous. Je n'y comprends rien, moi qui croyais qu'au Canada on parlait l'américain !

Je lui expliquai qu'au besoin je parlais l'américain, mais qu'un grand nombre Ge Canadiens parlaient le français, pour la bonne raison que leurs ancêtres étaient venus de France.

Il parut convaincu, mais évidemment il ne l'était pas. Car le lendemnin matin, au moment où j'allais partir, il m'aborda de nouveau.

—Monsieur, me dit-il, voulez-vous me permettre de vous présenter à ma femme et à mes filles ?

—Volontiers, lui répondis-je, pourvu que ça ne soit pas long.

11 me conduisit à la cuisine où madan,e

et ses filles étaient occupées à leurs travaux, eb me présenta en ces termes :

—Voici un monsieur qui vient du Canndn et qui parle le français conne ous ! Y comprenez-vous quelque chose, Yousautres ? Pour moi, je n’y comprennls rien.

Ces dames me regardèrent d’un petit air malin qui voulait dire clairement :

‘Oh oui! nous Comprenons bien cette histiire-là!” Elles étaient convaineues j'en suis persalé, qu'elles avaient affaire à un monsieur, non pas du Canada, mais de Marseille !

Mais peu importe, au fond, ce que les autres pensent du français des Canadiens. L'essentiel, c’est que nous ne venions pas à Partager nous-mêmes leur mauvaise opinion du langage qui se parle chez nous.

En effet, n’est-il pas évident que, si nous tombions dans le mépris de notre langue, nous cesserions de l'aimer, nous cesserions de la défendre et nous tinirions par

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