‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 9 sur 12 · LA LANGUR FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA LANGUR FRANÇAISE

l'abandonner ? Ce serait donc le commencement de la fin: et notre absorption, notre disparition dans le gouffre du grand tout anglo-nméricnin suivrait bientôt. Oh! gardons-nous bien, tout en travaillant sans cesse À épurer notre langage ; gardons-nous de donner le moindre crédit à la thèse qui affirme que nous parlons un jargon méprisuble,

Il faut déplorer, selon moi, la rage dédaigneuse que certains des nôtres, sous prétexte de corriger diverses fautes que nous commettons, déploient contre ce qu'ils appellent le canayen.

Oui, certes, la langue que nous parlons au Canada est bien lu langue française, la belle langue française du grand siècle ; et nous avons le droit, je dirai volontiers, le devoir d'en être fiers.

N'allons pas, toutefois, tomber dans l'exagération opposée à celle que commettent ceux qui dénigrent notre langage.

N'ayons pas la fatnité de croire que nous parlons mieux le français que nos

cousins de France: mais ayons, au sujet de notre parler, une juste fierté, mêlée à une humilité non moins juste.

Nous avons reçu en héritage une des plus belles langues du monde; sous plusieurs rapports, la plus belle: et, dans son ‘ensemble, nous l'avons conservée intacte, Vu les circonstances diffciles où était placé notre peuple, c'est là, j'ose le dire, une œuvre héroïque, une œuvre dont nous Pouvons être fiers à juste titre. D’un autre côté, cette pierre précieuse que nous ont transmise nos pères et qui ne s’est Pas détériorée entre nos mains, a reçu Cependant quelques ‘aches. Ces taches, il est vrai, n'en

‘nuent pas la valeur intrinsèque :

‘+8 en ternissent seulement que que peu l'éclat, Appliquons-nous bien à enlever cette Poussière, mais que cela soit fait d’une main délicate et sûre ; et De Prenons pas pour ternissure ce qui,en réalité, est chatoiement gracieux. En d'autres. termes, sous prétexte d’épurer

notre langage, ne proscrivons pas sans discernement les archaïsmes de mots et de prononciation qui l’embellissent aux yeux des véritables connaisseurs. Surtout, ne rougissons pas de ces archaïsmes, inême lorsque, par amour de l’uniformité, nous croyons devoir en abandonner un certain nombre.

Je le répète, le français qui se parle dans nos campagnes du Canada n'est nullement un patois ; mais, le fût-il, que nous ne devrions pas en avoir honte.

de Certaines personnes semblent s’imaginer que patois et jargon sont synonymes.

Rien n’est plus faux. Le patois — ou plutôt les patois, — car d'après Chapsal il y en a, en France, pas moins de quatrevingt-dix — sont de véritables langues populaires, peu savantes, si l’on veut, mais possédant de grandes beautés, *“ la franchise et la naïveté de la nature antique.” selon l'expression d'un écrivain français. Ce sont les formes primitives du français moderne ; les premières trans-

formations du latin venu en contact avec le celtique et le franc : transforma.tions originales que le petit peuple a conservées intactes à travers les âges.

On ne doit done pas mébpriser les patois. N'oublions pas qu'à Lourdes, c'est en patois que la sainte Vierge a parlé à Bernadette. La formule Célèbre : “ Je suis l’Immaculée Conception ” n'est qu'une traduction. Le texte se lit comme suit :

“ Qué soi l’Inmaculée Conception.” Donc, si nos populations rurales parlaient un patois, nous n’aurions pas à en rougir.

Mais c'est le français qu’elles parlent, et non pas un patois ; et la raison en est bien simple. Le français s'est répandu dans le nord et le centre de la France bien plus vite que dans le midi, Au XVIIe siècle, on parlait, depuis longtemps, le français dans les provinces d'où sont sortis Presque tous les ancêtres du peuple canadien. C'est done le fran- Sais, et non un patois, qu'ils ont apporté au Canada et qu’ils nous ont transmis,

Du reste, en Supposant que parmi les premiers colons de ce pays il se soit trouvé quelques familles qui patoisaient, la langue’ de l'immense majorité de nos ancêtres, la langue du clergé, des militaires et des fonctionnaires civils, était le français; et c'est le français qui a prévalu exclusivement. Puis, nos couvents des Dames Ursulines et de la Congrégation qui, dans les premiers temps de la colonie, ont donné l’éducation à presque toutes les inères cana.diennes, enseignaient certes le français et non pas un patois quelconque. Ceux qui ont eu l’occasion d'étudier les vieilles archives du pays nous disent que le nombre des anciens Canadiens qui décla.

raient “ne pas savoir signer ” est extré.

mement rare,

À la page 252, tome ler du Journal d'un voyage fait Par ordre du Roi dans l'Amérique septentrionule, (édition de 1744),le Père de Charlevoix s'exprime commetsüit- au cours de sa lettre

portant la date du' 22 avril 1721 :

“Il y a dans la Nouvelle-France Plus de noblesse, que dans toutes nos autres colonies ensemble. Le Roi y entretient encore vingt-huit compagnies de troupes et trois états-majors. Plusieurs familles y ont été anoblies, et il y est resté plusieurs officiers du régiment de Carignan-Salières, ce qui a peuplé le pays de gentilshommes, ”

Cela rappelle le mot d'un gouverneur anglais, lord Elgin, si je ne me trompe, qui, voyant passer une procession de Canadiens-français, s'est écrié :

‘ C’est un peuple de gentilshommes. ”

Tous ces faits expliquent facilement la conservation du français, du vrai français, sur les bords du Suint-Laurent.

Oui, le français que parlent nos gens de la Campagne, particulièrement ceux qui ne sont jamais venus en contact intime avec l'élément anglais, est un français très pur, bien que quelque peu archaïque,

HI. — Nos Habitants Canadiens parlent

Comme parlait Louis XIV.

Et ce français que nous parlons, n’est pas tant le langase qu petit peuple du

XVIIe siècle, que celui de la cour et de la hante société. Nos cultivateurs, nos braves habitants parlent comme parlait Louis XIV : voilà, je le sais, une proposition qui a le don d’exciter l’hilarité des contempteurs du canayen, mais qui n'est pourtant pas très éloignée de la stricte vérité. L'exagération qui s’y trouve ne dépasse pas, à mon humble avis, les bornes d’une figure de rhétorique permise.

Mais, avant d'entreprendre d'établir cette thèse, en l’appuyant sur de vieilles grammaires, permettez-moi de citer quelques témoignages d'écrivains français qui ont visité le Canada.

M. H. de Lamothe, dans son ouvrage intitulé : « Cinq mois chez les Français d'Amérique,” publié en 1879, s'exprime comme suit, à la page 29, en parlant de Québec :

‘On entend bientôt le doux parler de France qu'un accent tout particulier souligne sans le défi gurer. On prétend que cet accent vient de la Nor-

mandie, patrie de la grande maiorité des premiers colons du Canada. Récemment un Canadien, voya-

L'écrivain français aurait Pu ajouter ‘ou dans nos glossaires ” ; Car nos cousins de France ont laissé tomber dans l'oubli grand nombre de mots et d'expressions qui sont d’un Usage Courant ici et que, là-bas, on ne retrouve plus guère que dans les bouquins d'un autre siècle,

j'ai trouvé, pendant mes voyages en Europe, la plus exacte reproduction du parler canadien ; mais bien en Suisse.

En 1896, j'assistais à ln grand’messe, le jour de la Toussaint, dans Ja grandiose collégiale de Fribourg. Pendant le prône et le sermon, je n'aurais eu qu'à fermer les yeux—en ayant soin toutefois de ne

pas dormir—pour me croire dans une de nos églises de Québec ou de Montréal :

même langage, mêmes expressions, même accent, même timbre de la voix. Jusqu'aux annonces qui étaient les mêmes.

Pourtant, ils sont rares, les ancêtres canadiens qui sont venus de la Suisse. Je ne sais trop comment expliquer cette similitude frappante entre le parler suisse et le parler canadien, On dit que les Suisses parlent le français sans accent. C'est ainsi que nous le parlons, sans doute. Puis, le climat rigoureux de ce pays de montagnes, étant semblable au nôtre, a pu produire le même timbre de voix qui caractérise notre parler ca.

nadien. Car c'est par le timbre de la voix, bien plus que par l'accent, qu’on peut distinguer un Français d’un Canadien. Le contact avec l'Allemand a peutêtre aussi modifié le timbre de la voix des habitants de la Suisse romane, comme le contact avec l’Anglais a dû causer

Un certain changement dans les cordes vocales des Canudiens-français. (1) Fcrmons maintenant la parenthèse Pour entendre M. Gailly de Taurines, dans son Ouvrage La Nution cunadienne, publié en 1894, page 245, nous

dire ce qu'il pense du langage canadien :

‘La distance, le temps ont bien amêné, entre le langage des Français et celui des Canadiens, quelques petites différences de Prononciation on d'expressions, mais elles ne Vont pas au delà de celles que nous pouvons constater, en France même, entre nos différentes Provinces, D'une façon générale, on peut dire que la langue populaire des Ca. nadiens est infiniment meilleure et plus correcte que la langue populaire en France.”

Le Père Mansion, SJ. (voir son Manuel de Prononciation française 1873 P. 11)

dit:« Dans le midi de la France, la distinction des différents sons de l’a, de le et de lo s'afiaiblit Pour faire place à un certain milieu, A Bordeaux, tous les a sont aigus, et tous les o sont graves : 9n prononce l'a de flamme comme celui de rame, et l’on dit : Parle, 6range.

(1) A propos an français de la Suisse, j'extrais la note sni. vante d'une léttre reçue dernièrement : ‘Je me rappelle AVoir été frappé-du grand nombre de nos expressions cana. diennes qui se trouvent dans saint Francois de Sales, édition de ses œuvres non habillées en français moderne,”

. ** Dans le nord de la France, on connaît les sons

aigus et les sons graves ; mais on les place souvent à sens inverse de la bonne prononciation. J’ai souvent entendu dire : Nôtre pére pour notre pére ; le votre pour le vôtre ; cotte, cotté pour côte, côté ; Pôle pour Paul ; heume pour homme ; là fâce pour lu Jace ; ve, je pour ræa, jeu ; et religieux, relidieuse, etc., avec le mème son aigu. Ces défauts varient d’un canton à l'autre. Les personnes instruites et de bonne compagnie n’en sont pas exemptes.”

Le P. de Charlevoix, Jésuite parisien?

après deux voyages au Canada, disait, en 1722, dans son Histoire de lu Nouvelle-France :

‘* Nulle part ailleurs on ne parle plus purement

notre langue. On ne remarque inême, ici, aucun accent, ”

“ Le Père Charlevoix” dit M. Bellay, journaliste français, arrivé depuis peu au Canada (voir son article sur l'£nseigrument des Pères Jésuites au Canada, REVUE CANADIENNE d'octobre 1891 ), ajoute qu'à cette époque il Y avait déjà à Québec “un petit monde choisi où il rie manque rien de ce qui peut former une suciété agréable ; l'esprit enjoué, les nrinires douces et polies sont com-

Munes à tous ; et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est Pas même connue dans les Campagnes les plus écartées.”

Dès les Commencements de la colonie, la vénérable Marie de l'Incarnation, décédée en 1672, avait déjà rendu un semblable témoignage à nos ancêtres.

Entendons maintenant le Père Récollet, Chrétien Leclerc : “Un grand homme d'esprit m'a dit qu’il ne connaissait pas de provinces du royaume où il y eût, à proportion et communément, plus qu'en Canada, de fonds d’esprit, de Pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d’ambition, de désir de paraître, de courage, d’intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses. 11 nous assurait que nous Y trouverions même un langage pius poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent.”

Voilà ce qu'un grand homme d'esprit avait écrit, au Père Leclec avant son arrivée au Canada, en 1673 ; et, pour nous montrer que son attente n'avait pas été trompée, le même Père disait

encore plus loin : «“ Leg Canadiens sont pleins d'esprit et de feu, de capacité et d'inclination pour

les Arts.” (Voir Vi de Mgr de Laval par l'abbé Auguste Gosselin, II vol. p. 109)

Un membre de l’Académie française, l'abbé d'Olivet, décédé en 1768, écrivait, à son tour : « On peut envoyer un opéra en Canada, ct il sera chanté à Québec note pour note et sur le mêma ton ” (c'est-à-dire avec le même accent) ‘ qu'à Paris ; mais on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Bordeaux et à Montpellier et faire qu’elle y soit prononcée syllabe par syllabe comme à Paris,”

Paul Féval, dans son roman Force et Faiblesse dit: “On m'a dit que le français se parle assez bien à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Mais, si vous voulez entendre le vrai son de la langue de Bossuet et de Corneille, l'avis général est qu'il faut aller jusqu’au Canada, où verdit un rameau du vieil arbre de France. Paul Féval : il est vrai, n’est jamais venu au Canuda :

mais remarquez qu'il rapporte ce qu'il a

généralement entendu dire à ceux qui ont visité notre pays : “ l'avis général est que...”

Xavier Marmier, de l’Académie française, disait en 1866, dans son livre, Let-

tres sur l'Amérique : Canada, Etats.

Unis, Havane, P. 95, en parlant de notre PaYS : “Ici l’on garde, dans l'usage de notre langue, cette élégance, cette sorte d’atticisme du grand siècle, Le peuple lui-même le parle assez correctement et n’a point de patuis,”?

Rameau, dans son bel ouvrage: La France aux Colones, pouvait écrire après un assez long séjour au Canada :

‘Sur les bords du Saint-Laurent, notre langue n'a pas plus dégénéré que notre caractère, ” Et ailleurs, parlant de la Liltéruture cynadienne, il mentionne notre langue comme étant bien réellement la vraie langue française, « la langue française, dit.il, si gracieusement conservée dans toute sa pureté. ”

Voici un autre témoignage aussi précis que précieux, celui de M. J.-J. Am- Pèrè: “ Pour retrouver vivantes dans la langue les traditions du grand siècle, il faut aller au Canada... Aussi, l'habitant canadien est.il en général religieux, probe ; et ses manières n'ont rien de vulgaire et de grossier. Il ne parle pas le patois qu'on parle aujourd'hui dans les villages de Norimandie, Sous son habit de bure grise, ila une sorte de noblesse rustique Quelquefois, il est

noble de nom et de race.” (Promenade en Amérique, 1855, tome premier, pp. 109 et 116.)

‘Cette langue ” (la langue française au Canada) ‘* échappé an naufrage, fut garantie de toute atteinte, Pas de patois, quelques terines du crü, je ne sais quel goût de terroir ; mais, à tout prendre, un parler français.” (Voir De l'Atlantique au Pacifique à travers le Canada et les Etats-Unis par le baron Etienne Hulot, Paris, librairie Plon, 1888, p. 111.

M. Bellay disait encore, dans le même article de la REVUE CANADIENNE indiqué plus haut (octobre 1891) : «11 nous à été donné d'assister, cette année même, à une séance de ce genre ” (séance dramatique au (C'ollège Ste-Marie, Montréal); ‘et ce qui nous à par-

ticulièrement frappé, c'est le langage correct des acteurs et la pureté relative de leur accent, ”

Et M. Charles Bos, autre écrivain français, disait nprès une visite au Cannda :

“Nos compatriotes américains ont conservé le langage si pur du XVIIIe siècle.” (Voir le Paris-Cunuda, 1 fév. 1897.

Enfin, vous-même, M. le Président (1),

@) M. J.-B Lasncé,

dans une de Vos churmantes lettres à ln Vérité écrites pendant vot age en Europe, n'avez-vous Pas rapporté ces paroles de l'illustre général de Charette à nos pèlerins canadiens ?

“Oui, je me souviens encore de ces huit cents Canadiens qui, jadis, quittèrent leurs fo

'yers et leur beau pays Pour venir défendre Pie IX, de glorieuse mémoire, Oui, je me souviens d'eux.

Permettez-moi ce souvenir, tion à les comman

re récent voy-

, mes ; mais ce bon vieux français

illes comme une harmonie

» AU moins, avaient conservé ces vieux mots qu'on oublie tr

comme d'ailleurs le reste, tout.”

Ouvrons Maintenant quelques vieilles grammaires françaises et Voyons si réellement nos habitants parlent comme on parlait à la cour de Louis XIV.

Lorsqu'un bon Canadien de nos cam- Pagnes dit: c'est difficile à crère ; il fait fret aujourd’hui ; le chemin est étret ici ;

il ne peut pas marcher dret ; j'ai failli me nèyer; il faut netèyer cela; que le bon Dieu soè béni ; toè et moë, on s'imagine qu’il parle horriblement mal. C'est ce que l'on appelle par dérision du canayen. Pourtant, cet habitant s'exprime absolument comme s'exprimaient ceux qui, au commencement du XVIIe siècle,

se piquaiènt de parler le beau langage.

Il serait même facile de montrer que la prononciation de la diphtongue oi avec la valeur de 6a n’est devenue générale que vers le commencement du XIXe siècle. Ainsi dans une édition du dictionnaire de Boiste, de 1808, figure encore la Prononciation de voir par voère. Cette autorité est encore confirmée par celle du Père Mansion, (Manuel deprononciution française, p. 59.)

Ecoutons le P. Buffier, S. J., dans sa Grammaire frunçaise, publiée en 1741,

page 346:

“Dans les noms froid, étroit, adroit, droit et dans le verbe croire, la diphtongue oi se Prononce le Plus souvent en é, mais quelquefois en oé. I] en est de même dans noyer, neloyer, et au subjonctif soit, s0ÿyons, etc., l'oi se Prononce en €, f] Saut éviter

is, Mais que tout le monde avoue être vicieuse : c’est de pro-

moncer bois, poix, etc., comme s’il Y avait bouas, Pouax; au lieu de Prononcer boës, Poës.”?

Excentricité cléricale, dira-t.on.

Muis remarquez, s'il vous plait, que le Père Buffier n'est Pas seul de son avis.

Mauvillon, dans son Cours complet de la langue françarise, publié en 1754, s'exprime comme suit, aux Pages 54-55 du tome premier ;

même auteur, dans son Epitre à, monsieur le comte Maurice de Brühl, J'ge 40 dit: “ Froid, ‘Adroit, il croit, droit, étroit, endroit, soit, se Prononcent, dans Ja Conversation, frèd, adrèt, il crèt, drèt, étrét, endrèt, sèt.” Il ajoute que ‘dans la Poésie et le discours

88 LA LANGUE ERANÇAISE

soutenu, oi se prononce comme la diphtongue oé ? A la page 44 nous lisons: ‘“ Oi a le son de l’o et de l’é ouvert, gloire, roi, loi, qu’on prononce comme s’il y avait yloëre, roë, loë, et non pas comme le peuple de Paris qui prononce oa, vou, loa, boas, toa, moa, emploa, voax, etc.”

Et ‘le bonhomme ” LaFontaine, qui Passe pour avoir possédé assez bien su langue, n'hésite pas à faire rimer étroit avec fluet. En effet, sa fable intitulée :

La Belette entrée dans un Grenier, commence ainsi :

Demoiselle Belette, au corps long et fluet,

Entra dans un grenier par un trou fort étroit.

Il est donc manifeste qu'au commencement du XVIIIe siècle, ceux qu'on appelait alors les honnétes gens, disaient, dans la conversation ordinaire, je cres, il crèt, Vous crèyez, exactement comme nos habitants prononcent encore aujourd’hui; et que, même duns le discours soutenu, on disait je croës et hon point je croas,

Du temps de Rabelais (1483-1553),

non seulement on prononçait ainsi, mais on écrivait mdchouëre, mouchouère, razouère,elc,

Et cela se Comprend facilement pour certains mots, comme croire, devoir.

Venant directement du latin, credo, credere, debeo, debere, ils ont dû se prononcer : je crès, je doès, avant de se transformer en je crois, je dois.

Consultons maintenant M. Restaut avocat au parlement de Paris et aux conseils du Roi. M. Restaut est anteur d'un ouvrage didactique sur la langue française qui a eu beaucoup de succès, puisqu'il a eu au moins onze éditions, dont la première à Paru en 1730, et la onzième en 1774.

La cinquième édition de cet ouvrage a pour titre: « Principes généraux et raisonnés de la grammaire française avec des Observations sur l'orthographe, les accents, la ponctuation et

la prononciation, et un abrégé des Règles de la Versification fiunçaise, dédiés à Monseigneur le

duc de Chartres.” On Y trouve des choses assez surprenantes, Par exemple, dans la cinquième édition :

‘On ne prononce pas 12 dans ÿ/ ou ie, si le ‘verbe suivant commence par une Consonne : i/

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