‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 20 sur 48 · TROIS CLASSES LINGUISTIQUES · texte numérisé non relu

TROIS CLASSES LINGUISTIQUES

a) Nos populations rurales

La langue des premiers Canadiens se composait sans aucun doute de mots bien français pour la plupart, comme s'en compose aujourd'hui le langage de nos paysans. Mais ce semble être une contre-vérité de conclure que nos ancêtres parlaient “la langue de Colbert et de Louis XIV” et que nos paysans parlent également ‘un français très pur,” pour ce que des vocables qui se trouvent dans la bouche de nos compatriotes les plus illettrés se retrouvent également dans le texte des vieux classiques français. Ce commun usage de mots, par nos campagnards et par les auteurs de France, a maintes fois inspiré à des écrivains des affirmations manquant de raisons suffisantes, comme il a fait dire à M. Ernest Marceau: “Ils (ceux parmi nous qui contestent la pureté du langage de nos gens) seraient encore plus ébahis si on leur prouvait, textes en mains, que ce langage (le parler franco-canadien) qu'ils croient bâtard, est celui des meilleurs écrivains des XVe, XVIe et même XVIIe siècles” (12). Ces ‘textes en mains”’ nous montrent des mots, pris ça et là dans des auteurs classiques et qui sont en effet les mêmes que ceux dont nous nous servons ...

Un Norvégien ou un Chinois en voyage prend ainsi, dans un vocabulaire de touriste, des mots

français qui se retrouvent individuellement, comme mots, chez les plus parfaits poètes du Parnasse français, mais dont ce voyageur fait un assemblage à la va-comme-je-te-pousse et qu'on peut imaginer. Le mot, pour employer la terminologie des architectes, est un matériau. Pour juxtaposer les mots, a‘1ssi bien que les matériaux, pour en appareiller quelque chose qui se tienne et qui ait de la ligne, du style ou simplement de la correction, ou seulement un nom, il faut du savoir, du métier, sinon de l’art.

Nous trouvons ce renseignement précis dans la mine que le regretté J.-Edmond Roy a léguée, sous un titre un peu trop restreint, Histoire de la Seigneurie de Lauzon, aux étudiants en histoire du Canada:

Ceux des habitants de la seigreurie (de Lauzon) qui

savaient écrire ignoraient, il faut l'avouer, l'orthographe et la grammaire, mais ils parvenaient à se faire comprendre

Les premiers colons du Canada avaient très sûrement les mots, hérités de leurs mères françaises; il est moins certain qu'ils aient possédé le savoir —qui ne s’hérite point, mais s’acquiert, et fort laborieusement—et qu'ils se soient souciés d'apprendre et de pratiquer le métier d'assembler ces mots selon les règles impérieuses de la grammaire sans quoi il ne peut exister de bon langage et sans quoi le parler populaire de nos ancêtres, pas plus que le nôtre, ne peut

ressembler ‘au langage des meilleurs écrivains'' qui, eux, possédaient, outre les mots, le métier et même l'art de les assembler (14). En sorte que les mots, les mêmes que l'on retrouve dans la bouche de nos campagnards et sous la plume des maîtres écrivains, comme M. Marceau s'est appliqué à en relever dans Montaigne, Rabelais, Villon, Marot et Saint-Simon, ne sont que des va-ci-va-là et ne constituent point, épars ou pris ainsi individuellement, ‘“‘un langage d'une pureté remarquable”, pas plus qu'un amas de pierres ne forme, sans assemblage ou cimentés vaille que vaille, un chef-d'œuvre d'architecture. Enfin, la démonstration est apodictique, car c'est proverbe que moellons dans le champ ne font pas maison bâtie. ‘Les mots ont une âme qui apparaît au contact d'autres mots’ (Flaubert). Pour dire justement que nos campagnards parlent le langage des ‘meilleurs écrivains,” il serait donc nécessaire de savoir d’abord si, comme les meilleurs écrivains, ils établisseat ce contact qui fait apparaître l'âme des mots et rend ainsi leur discours ‘‘pur et parfait.” C'est ce qui n'est pas démontré, et c'est ce qui n'est guère démontrable. L'hyperbole est flatteuse, mais la vérité vaut mieux. Ce qui semble plus vrai, c'est que nombre de mots et même d'expressions provenant des ancêtres et se retrouvant dans la bouche de certains de nos paysans comme aussi parmi le peuple des villes qui y

ajoute des anglicismes, sont disparus de la langue française moderne, à tort ou à raison. Il est de ces expressions que nous aurons le mérite d'avoir

sauvées de l'oubli et que la France viendra sans doute reprendre chez nous, un jour ou l’autre. Il en est d’autres dont la disparition n'’inspirera de regrets éternels à nul homme de goût.

Ainsi, le poète Chrestien de Troyes écrivait: “Que moult lor plet quanque il voient.” Notre paysan qui dit: “Vous savez t'i quand qu'i's viendront >" (15) emploie videmment un mot

‘nçuis du XIe siècle, mais que les plus conservateurs de nos écrivains seraient honteux de restituer. Et l’autre qui répond: ‘A c'’t heure, i's viendront t'êt’ bien quand el lui” emploie à son tour un ancien synonyme d'avec, et si joli que Chateaubriand a tenté de le réhabiliter, mais sans succès, en le reconnaissant digne d'entrer dans la langue de ses Mémoires: ‘Mon père me menait quand et lui à la chasse.”

Aucinement signifiait autrefois, et même encore du temps de La Fontaine, quelque peu, de

“lque manière. Aujourd’hui ce mot signifie point du tout, nullement. De même, aucun (s'il peut encore signifier quelque, quelqu'un dans les phrases dubitatives ou interrogatives, ou s'employer comme pronom indéfini dans ce même sens) ne possède généralement plus le sens afhrmatif que les anciens auteurs lui donnaient. En France, aucun, au sens affirmatif, est devenu

rt EN

DUR TER AE gpl Te

+ oeate jé

SHAUER

archaïque; chez nous cet archaïisme nous fait traduire any par aucun et se corse ainsi d’un anglicisme d'autant plus condamnable qu'il fait dire, à ceux d'entre nous qui parlent comme parlait Montaigne, exactement le contraire de ce qu'ils croient exprimer:

En proportion de son capital la réserve de cette banque

est au nombre des plus considérables de celle d'aucune banque du Canada:

On demande à louer un logement de 4 à 5 chambres dans aucune partie de la ville; (16)

Aucun garçon ou fille en dedans de 18 ans peut faire application pour cette position.

Comme nos illettrés, C'iateaubriand écrit encore ‘Un sentiment profond a poigné mon

cœur’; Frédéric Soulié répète le mot (‘“L'effroi a poigné son cœur’) et réédite ce barbarisme qui devait donc être assez fréquent dans le parler des anciennes provinces de France.

“Elle est belle effrayant—Il travaille dangereux” disent nos paysans de LaValtrie et d'autres lieux. Les précieux du XVIIe siècle disaient: “Une mémoire effroyable—aimer terriblement—effroyablement belle’: et Vaugelas recommandait tout particulièrement cette façon de parler (17).

Comme un électeur de Saint-Roch le dirait de M. Laurier, ou qu'un électeur de Labelle l'aurait affirmé de M. Bourassa, Villchardouin a écrit que Conon de Béthune était ‘‘bien emparlé.”

Ronsard disait: ‘Que j'étais heureux .....

Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison.” Malherbe aussi: "D'où s’est coulée en moi cette lâche poison.” Et la plupart de nos campagnards disent encore: “C'est de la vraie poison — c'est de la poison vif—cette femme est une poison.”

Marguerite de Navarre écrit aussi bien: “Si ma chambriere m'en eust fait autant, je me fusse levée, et lui eusse tué la chandelle sur le nez.” L'expression a cours en certaines provinces françaises, et notamment chez les Berrichons qui vont jusqu'à dire cuer le feu. De même, nos paysans {uent et cuen! la lampe, et trouvent

aussi le poêle mort, pour s'être cué tout seu.

Agrippa d'Aubigné écrit: ‘Ces œufs en un nid ponds, en un autre couvés’”’; et dans toutes nos campagnes les poules auront moins pondu que pond. (Dans la région du lac Saint-Jean, dans la Beauce et ailleurs, les poules ponnent, ont ponné.)

Forcé par la rime, La Fontaine écrit:

Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve,

Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé:

Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé:

en quoi il n'est pas à imiter, même dans une fable, dit Beschere!le . . . Les bûcherons de mon pays de la Gatineau, nullement forcés par la rime, ni par rien du tout, disent ainsi souris-

pitt NET

pe LAS EN 2 LASER LT

chaure et, de vrai, relancent La Fontaine jusqu'à dire souris-chaude. Comme je leur demande la raison de cette appellation anormale, l'un d'eux m'explique que la chauve-souris n'apparaît qu'aux soirs de grande chaleur, que le froid la fait se tapir dans un trou “et qu'elle est si chaude que l'hiver ne la tue pas.” Mais tous les pourquoi des déformations de notre langage ne reçoivent pas de réponses a'ssi ingénieuses.

Hauteroche dit: “Hilaire uve'nt son passepartout.” Callières, en 1690, déclare ce mot ‘‘du dernier bourgeois.” Rabelais emploie toutefois le verbe aveindre, non plus dans le sens d'aller prendre un objet pour l'apporter à qui le demande, mais dans le sens d'atteindre. De même Montaigne: ‘‘aveindre à la fortune”. Et le Gaspard de notre glorieux 22e régiment interpelle, comme l'auteur du Cocher, sa noble logeuse: ‘Comtesse, aveindez-nous donc les bananes”” (18),

Chateaubriand écrit “Je n'ai garde de parler d'autre chose. Des Journées de juillet, de la chute d'un empire, de l'avenir de la monarchie, mot." Et nos gens, neur exprimer qu'il ne leur a rien été répondu, disent: Mot.

La Fontaine dit: “Le loup. . . en pensa perdre la vie”: Montesquieu: ‘7! pensa bien y avoir en Orient la même révolution.” briand:

mir: Sa chaloupe—ou son bout-—a pensé chavirer—ou verser—ou se renverser —où epire AU

Nous entendons dire ici: ‘‘Chez les Lavallée sont partis ce matin’; et l’on entend la même expression fautive—avec le même nom--dans les Charentes.

Les jumeaux sont des bessons pour nos villageois comme pour George Sand.

Enfin, M. Paul Stapfer {nous avons pris la liberté de lui emprunter quelques-uns de ces exemples (19)! cite textuellement les locutions suivantes parmi ‘les trivialités, les platitudes, les déjections les plus vomitives du langage des

rues,” c'est-à-dire de la langue verte qui sévit dans la banlieue parisienne:

Avec ça qu’'c'est drôle!

Le pont que j'ai passé dessus.

L'enfant que j'y ai dit de venir me voir.

J'ai plusieurs endroits à aller.

Faudrait qu'on s'en irait de bonne heure.

Pourquoi donc c'est i qu'vous partez ?

Je ne sais toujours pas quelles têtes qu'elles ont. L'a-é-ou-u ?

Qui n'a pas, chez nous, entendu de pareilles l5cutions et celles-là mêmes ?

L'on pourrait multiplier indéfiniment ces C'tations, s'il était nécessaire de les multiplier pour démontrer que certains mots, pris individuellement, ne prouvent pas plus que nous par-

lons généralement “le langage des meilleurs écrivains,” que d'autres mots, ainsi pris individuellement, ne doivent amener à la conclusion que nous parlons généralement argot ou patois. Mais ces citations, comme d'autres qui viendront, et comme toutes celles qui abondent dans le Bulletin de la Société du Parler français au Canada, ne laissent pas de montrer que notre parler franco-canadien (qui, par r alheur, ne se compose pas d'archaismes seulement, ainsi qu'Emile Faguet a semblé le croire) est, dans toutes nos classes, plus ou moins perfectible; que s'il mérite des louanges à certains égards, il ne laisse pas de perdre en maints endroits de sa qualité française et même de son caractère primitif, en manquant de la vigueur qui lui serait nécessaire pour surmonter les obstacles de toute nature qui arrêtent ou tout au moins retardent son perfectionnement. Nous allons tenter d'indiquer ces obstacles, au long de cette étude. Car nous estimons que les louanges dont notre parler a été l'objet sont suffisantes, pour ne pas dire que nous avons malheureusement trop accoutumé de prendre à la lettre certains compliments de pure courtoisie que des Personnages officiels ou des écrivains complaisants nous ont adressés sur “l'admirable conservation de notre langue,” et qu'il serait moins naïf à nous et plus utile à notre langage de ne point gober—comme une

mariée qui aime à entendre dire qu'elle est belle —ces compliments de critiques qui n'ont jamais vu la terre canadienne, qui n'y sont ve ius en contact qu'avec nos bons écrivains et journalistes, ou encore qui se sont vite aperçus que le Canada français n'est pas un pays où il soit profitable de dire ouvertement ce que l'on pense des choses ou des gens. Pour être de quelque profit, ces appréciations, favorables ou défavorables, doivent donc rigoureusement se limiter à l'autorité des auteurs qui ont fait une étude approfondie du parler franco-canadien, à la véracité des observat-urs qui ont regardé et écouté de près, qui ont amassé de bonne foi des témoignages et des preuves.

La définition de M. Rivard s'applique on ne Pourrait mieux à nos populations rurales et surtout à celles qui ne sont pas limitrophes, c’està-dire qui n'ont aucun contact avec nos provinces anglophones ou avec les Etats-Unis: car les ‘quelques éléments étrang-rs’”’ que M. Rivard a notés dans sa définition ne suffisent vraiment pas à marquer les ravages que l'anglicisme fait partout, de nos jours, dans notre langage, surtout parmi nos masses urbaines. Cette défnition s'appliquerait donc à celles de nos populations rurales qui sont restées exclusivement agricoles; à ceux de nos paysans dont les enfants ne sont pas employés à la construction des chemins de fer, à la grande navigation fluviale, aux

Page 1