CANADA
“chantiers” de l'exploitation forestière, aux papeteries, aux minières, aux usines ou aux manufactures dirigées, pour la plupart, par des patrons et des contremaîtres de langue anglaise, outillées à l'américaine et qui transportent et produisent encore plus d'anglicismes que de marchandises. Le langage ancestral, le français régional de nos pères, se retrouve en son état primitif dans les campagnes isolées dont la population volontiers casanière se suffit à soimême; où
Dans sa cabane
Pierriche vit content
Avec sa femme Et ses petits enfants:
où s'est perpétué et domine l'esprit conservateur du paysan de France avec ses traditions, ses coutumes, ses légendes même et ses chansons dont l'efhcience ne saurait être surpassée dans la conservation de la langue populaire; où le père
établit ses fils à ses côtés et leur enseigne à ne point s'exiler pour courir après la fortune; où enfin une force d'inertie (qui n'est pas la force conservatrice dont parle Darmesteter, mais bien la propriété qu'ont certains corps de ne pouvoir d'eux-mêmes changer d'état où d'habitudes) refoule les nouveautés et les tentations
1, dans l'ordre social, ne suuraient être accueilles sans l’abandonnement de quelque chose appartenant au passé. Or, ce que l’on sacrifie
plus ou moins sciemment pour courir à la nouveauté, pour céder à la tentation de ‘voir du pays" ou de “faire de l’ar -ent," c'est au premier hef les traditions ‘ar....ales et c'est la langue des aieux. Voyez, par exemple, parmi ceux qui nt cédé à cette tentation, ces gens qui se désignent eux-mêmes ‘les Canayens des States”... 2). Un autre exemple nous vient de quelques villages du littoral nord du Saint-Laurent, no- ‘amment des Eboulements ou de la Malbaie qui, Pour sa part, a commencé par se surnommer Turray Bay. Les philologues avaient pris l'habitude d'aller rechercher dans ces villages la langue primitive des Canadiens. Mais la vapeur des locomotives, des paquebots et des usines a, “epuis quelques années, réduit la force d'inertie de ces jolis villages en les faisant participer aux ‘Vantages matériels du trafic qu'elle active: et le a simultanément épandu sur ces foyers de ire parler ancestral un nuage qui les rendra désormais introuvables aux chercheurs des origines de notre parler. Aussi l'étude que M. sauldrée-Boileau publiait en 1875 sur ‘le tysan de Saint-Irénée”’ devra-t-elle bientôt se renger parmi les récits légendaires ou tout au moins parmi les tableaux d'une époque révolue !. Le parler de certaines populations de la rive sud semble avoir moins subi les influences du progrès; en sorte que ces populations peuvent ‘Spuier aux viliages opposés ji'honneur de faire
AE: Rene note
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29 LA LANGUE FRANÇAIS" iANADA
encore entendre aux philologues notre langue primitive avec le moins d'adultérations.
b) Notre peuple des villes
Le peuple des villes, le peuple des faubourgs, hélas! que parle-til? Ce peuple, que l'instruction ne pénètre que comme la rosée du ciel rafraichit le Sahara, ce peuple qui doit vivre d'abord et qui, pour subsister, doit s'établir autour des usines ou à proximité des grandes industries à capitaux et à vocabulaire anglais, comment peut-on exiger qu'il conserve à sa langue maternelle quelque pureté ?
N'est-ce pas là, franchement, que l'anglicisme fait des ravages? L'ouvrier ne connaît que par leur désignation anglaise la plupart de ses outils, des pièces de l'outillage de sa manufacture, la majorité des termes de son propre métier.
Il vient parfois de la campagne et entremêle, sans en avoir cure, la langue archaïque de son village avec le jargon de l'usine: la rue et la méconnaissance de toute police verbale achèvent la formation d’un parler dont ne voici-t-il pas un échantillon à très peu près exact: “Si vous voulez me spérer un wrench pour settler le washer du -’ak qui s'est démanché” (22).
Des marches d'escalier. sont devenues: des steps;
Des bornes-fontaines .. “ 5 des hydrants;
Se bien porter feeler ben:
Bien portant smart;
Provoquer, défier challender (de challenge) :
Des tubes ou tuyaux de calorifères
Un chapeau de Livourne, de paille d'Italie .
Des ressorts
Faire la monnaie d’un billet
Croire à la réalité de, se rendre compte de,
comprendre, ronstater, apercevoi
L'escompte ....
Une bonne à tout faire.
Au-dessus, sur ou en amont, au-dessous, sous, ou en aval...
Un article d'occasion. .
Une force hydraulique.
Une fabrique
Un entrepreneur
l’résenter des excuses. .
sont devenus: des }jpes de coul;
un chapeau de leghorn ;
des springs;
un boss;
un ...palron;
une pantry; un directory;
il n'est pas dedans (h'is not in it); de l'huile de char-
bon (coul oil):
changer un bill (change a hill):
réaliser ( realize);
le discompte, (discount);
une servante géné-
rale (general servant);
en haut, en bas (above, below) ; un article de seconde main (second hand):
un pouvoir d'eau (water power).
une facterie (factory); un contracteur (contractor) :
faire des apologies (apologizes).
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Et c'est ainsi de suite. Demandez, par exemple, au premier menuisier venu, quel est le nom français du clapboard, du V joint, du studding, du scantlan (scantling), d'un spotke shave, d'un drill, d'un punch, d'un planer, d'un grinder, d'un scraper, d'un berel, d'une gauge, d'un scruber, d'un beader, et même des rippes que son rabot détache des planches.
Entrez dans une filatuie, une allumière, une scierie, une armurerie, une distillerie, une tissanderie; passez ensuite à la corde nnerie, à la maçonnerie, à la carrosserie: pui: daasla télégraphie, la bureaucratie, la bourse, le courtage et la banque, le transport et l'administration. Enquérez-vous, ici et là, aux artisans, ouvriers ou employés de ces divers métiers, industries ou professions, du nom français des objets usuels qu'ils emploient et des choses familières dont ils s'occupent toute la journée. À peu près tout se désigne par un mot anglais, parce qu'à peu près tout a été nommé d'après des catalogues, des prix-courants et des prospectus anglais ou américains, et que l'artisan, l'ouvrier ou l'employé ignore le vocable français propre à chaque chose. Jusque dans l'imprimerie, dans nos ateliers canadiens-français où l’on ne manipule généralement que de la matière française, de la matière écrite et censément soignée, où l'on exécute toutes nos commandes d'impressions françaises (et cela s'appelle des jobs), demandez à l'apprenti
s'il entend souvent donner un nom français au rack, au dash, aux cut, au half tone, aux ne cut, aux Slips, au stick, aux wrong founts, au slilchage (1), aux indentions, aux braces, aux rules, aux matrix, aux slugs, au dummy, aux leaders, et aux Caractères courants agale, small pica, brevier, long primer où minion? Vous verrez qu'à tout cela l'on a conservé les noms donnés par les industriels ou manufacturiers anglais et amé.ricains. Est-ce que j'exagère ?
Fait remarquable et quelque peu concluant:
dans tout notre commerce franco-canadien, les marchands d’ornements d'église sont à peu près les seuls à posséder un vocabulaire usuel presque exclusivement français. D'une part, les chalands de ce commerce particulier se mélant moins que toute autre classe à l'élément anglais, et, d'autre part, la provenance plus généraleme’:t française des articles de ce commerce, expliquent assez vraisemblablement cette heureuse anomalie d’une spécialité commerciale, au moins, bravant le déluge de l'anglicisation. Notre librairie elle-même, qui use d’une terminologie bien française tant qu'elle s'occupe de l'importation et du débit des livres français, donne plus ou moins dans l'anglicisme, du moment qu'elle en vient à la Papeterie qui ressortit à la fabrication anglaise et américaine, autant que française, sinon davantage. Ce fait démontre avec quelque clarté d'où vient le péril auquel est
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exposé chez nous le vocabulaire des autres branches de notre commerce et de notre industrie qui toutes à très peu près, s’alimentent à des sources de production anglaises ou américaines.
Mais reprêtons l'oreille au langage de notre ouvrier des villes et aux vocabulaires dont il est pénétré. Une matinée de chômage, il assiste à une joute de buse-ball, de lacrosse, de foot-ball ou de hockey. Il n'entend là pas un seul terme français de ces jeux publics et populaires qui pourtent ont chacun leur terminologie propre (33). À l'île Sainte-Hélène, aussi bien que sur la grève de l'Outaouais ou de la rivière Saint- Charles, ses héritiers qui tirent leur coupe comme exercice d'école buissonnière, ne lui font-ils pas entendre des locutions comme celles-ci, qui ressemblent autant que des sœurs aux ‘‘déjections les plus vomitives du langage des rues” que nous avons déjà rapportées (page 17), lorsqu'elles ne sont pas exactement les mêrres: °
Pis d'l'eau, comment c'que tu n'avais de creux ? L'eau, jusqu'où c'que ça t'aliait? (24).
Après sa journée, si ce n’est pas un {ag day, mais un bargain day, sa femme l’'emmènera chez un marchand, dans un magasin de “marchandises sèches dont elle aura lu les annonces-réclames—- M. Eugène Rouillard nous a dit ce que cela est
5) —et elle achètera un sweater, un jersey, un Cort à simple ou double hreuxt, des slippers en cuir patent, un satchel à Sfrap où un suit case pour loger tout cela. et que sais-je encore! Enfin, le soir, on jouera sans doute en famille un l'ile où un euchre qui permettra d'étaler encore, avec les cartes, tous les anglicismes inédits que ces nobles jeux propagent dans nos chaumières comme dans nos salons les plus huppés, pour le divertissement de gens, pourtant valides, qui n'ont rien à se dire et à qui le sort de la langue française indiffère.
La mère et les filles, à supposer qu'elles aient fréquenté le couvent. sont-elles capables de réagir efficacement à L'enseignement primaire donné aux enfants du peuple suffit-il à galvaniser le respect du français dans ces cœurs qu'attend la lutte pour l'existence, à les blinder pour résister à l’anglicisation > Sans aucun doute, l’enfant du peuple, devenu ouvrier et chef de famille, continuera à comprendre Je français, à entendre le sermon du dimanche et à lire les faits divers de son journal. Mais ces influences vaincront-elles celles de l'atelier et de la rue?
Le journal, le théâtre et la littérature populaires sont généralement les trois sources d'instruction de l’ouvrier. Or, nous savons quelle importance n'a pas, chez nous, le théâtre fran- Sais. Je ne suis pas de ceux qui professent que la
littérature canadienne n'existe pas (26): il est
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néanmoins manifeste que nous manquons de littérateurs populaires: s'entend, d'écrivains qui se sont donné la mission d'instruire le peuple en lui fournissant des livres à sa portée. Enfin, soit dit sans la moindre malice, le journal est-il de force à suppléer à l'enseignement du français que reçoit l'ouvrier ?
Omer Héroux a expliqué comment les conditions de bousculade dans lesquelles se fabrique “la copie multiforme'”’ du journal quotidien, l'impossibilité presque générale dans laquelle se trouvent souvent les journalistes de se spécialiser, et aussi l’apathie des lecteurs toujours satisfaits, sont la cause ‘‘que nous avons accumulé une telle quantité de barbarismes, de solécismes et de fautes de toute sorte, que nombre de lecteurs contresigneraient facilement la boutade fameuse d'Arthur Buies: ‘“‘’Je me suis souvent demandé “(écrivait Buies) pourquoi les trois quarts des “journalistes ne renchaussaient pas des patates “au lieu de tenir une plume. A force de les lire. ‘‘je suis arrivé à en découvrir la raison: c'est que ‘nos écrivains ne font pas la moindre différence ‘entre une plume et une pioche” (27).
Ma foi, nos journalistes d'aujourd’hui—encore que bon nombre écrivent mieux que les contemporains de Buies—ont possiblement quelque excuse à ne point différencier une plume d'une pioche, dans ce pays où la protection des Lettres ressortit au ministère de l'Agriculture. Mais,
plaisanterie à part, il faut bien admettre que le peuple de nos villes, quelle qu'en soit la cause, est celle de nos trois classes ou castes linguistiques qui parle aujourd’hui le français le plus incorrect. Ce n'est pas du patois qu'on y parle, cest entendu. Littré a déclaré, une fois pour toutes et pour tous nos juges qui ont cependant répété cette erreur, que “‘ce serait se faire une idée erronée que de considérer un patois comme du français altéré.” Mais cette constatation suffit-elle à nous rassurer > Et si Malherbe a pu confesser, avec autant de reconnaissance que de fierté, qu'il avait appris son français à la place Maubert, nos poètes montréalais pourraient-ils, au même titre, se targuer de la place Jacques- Cartier d
Notre populaire fournit, à la vérité. quelques orateurs à qui le souci de la politique ou de la mutualité a façonné un lan- Sage qui n'est pas trop dépourvu de tenue dans une assemblée syndicale ou sur un “husting'’: nas ces porte-parole du populaire restent des exceptions et sont loin de marquer le parler moyen du peuple des villes. Cette infériorité verbale, chez le peuple, est d'autant plus 1ecrettable et alarmante que c'est lui, ne l'oublions pas, qui, dans notre pays comme dans tous les autres, crée les mots et forge la langue, l'idiome, le dialecte, le jargon ou le patois qui tend à s'imposer et à subsister.
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La plupart des métiers ont cependant un vocabulaire français d'une richesse que nous ne nous Imaginons pas, d'une couleur merveilleuse et d'une précision parfaite.
La lente organisation d'une telle langue (dit Rémy de Gourmont en traitant de la langue des ouvriers), faite d'images et de mots détournés d'un sens primitif, fut un travail admirable auquel tous les siècles ont collaboré. Et je ne suis pas loigné de songer qu'il serait plus utile de faire apprendre aux enfants les termes de métier que les racines grecques: leur esprit comprendrait mieux sur une matière plus assimilable, et si l'on joignait à cela des exercices sur les mots composés et les suffixes, peut-être prendraient-ils plus de goût et quelque respect pour une langue dont ils sentiraient la chaleur, les palpitations, la vie (28).
Au reste, Ronsard, qui révéla à la France le pouvoir évocateur des mots aussi bien que des rythmes, avait depuis longtemps déjà donné ce conseil dans son Art poétique:
Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mestiers, comme ceux de marine, venerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, mareschaux, minéralliers, et de ià tireras maintes belles et vives comparaisons avec les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et ie rendre plus agréable et parfait.
Et Joachim du Bellay a fait la même recommandation dans sa Deffense et illustration de la langue françoise:
Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois non
seulement les savans: mais aussi toutes sortes d'ouvriers ct gens Mécaniques, comme mariniers, fondeurs, peintres,
ngraveurs et autres .... pour tirer de là ces belles com- Paraisons et vives descriptions de toutes choses.
Ces attestations de l'efficacité des termes ouvriers dans l'enrichissement de la langue ne sont point inutiles, car elles soulignent avec autorité l'importance, pour l'amélioration de notre parler franco-canadien, de Procurer au peuple, si possible, ces vocabulaires spéciaux qui devraient retarder son enlisement dans l'anglicisation et lui inspirer la création, par analogie, des vocables qui peuvent lui manquer.
Certes, des efforts ont été faits par des particuliers et par les pouvoirs publics pour fournir une instruction plus intensive et plus française à notre peuple des villes; il convient d'applaudir aux lois qui ont rappelé, tout au moins dans la province de Québec, les grands services publics au respect du français: Pareillement l'on ne saurait trop se féliciter de l'établissement des écoles techniques, de la diffusion des vocabulaires spéciaux par les sociétés qui se sont chargées de ce soin délicat, voire de l'exemple donné par nos principales maisons de comrierce qui commencent à distribuer à leur clientèle des catalogues en langue française. Mais ce sera toujours à l'école primaire que cet:e régénération verbale devra s'opérer pour produire des résultats durables, puisque c'est d’abord affaire d'éducation et d'enseignement. Nous ne pou- “ons sur ce point qu'espérer en l'avenir.
ce) Nos gens instruits
Enfin, les gens instruits ont leur façon particulière de s'exprimer, et leur façon est naturellement la meilleure. En tout cas, nous allons probablement nous rendre compte de ce fait important: si les conditions dans lesquelles nous apprenons à parler la langue française au Canada (voisinage, ambiance, éloignement, éducation familiale ou enseignement, incurie ou impéritie, désintéressement ou répugnance, allégeance britannique, situation géographique, relations commerciales et professionnelles, ou conditions de tout autre ordre) font qu'il nous est excessivement difficile de la parler parfaitement, ce nous est à tout le moins une possibilité relativement facile autant qu'un impérieux devoir de parler mieux la langue française que nous ne la parlons généralement, même s'il est désirable, à certains égards et avant tout au point de vue religieux ou national, que nous conservions leur caractère distinctif et à notre parler et à notre tempérament—hypothèse que l'on peut défendre aussi sincèrement que l'admettre par épitrope.
En faisant observer ainsi combien il est difhcile de parler honnêtement la langue française, il va de soi que nous songeons à la langue des bons auteurs modernes, et non à celle des boulevards en quoi Faguet et d'autres puristes ont facile.
ment trouvé matière à se gausser souvent. Mais lorsque les épurateurs du parler franco-canadien tâchent de nous faire comprendre les raisons et motifs supérieurs qui doivent nous engager à soigner notre langage, ils ne s'illusionnent pas au point de croire qu'en France même, ct dans les milieux les plus ex: nplaires, la langue rirlée soit réellement ‘telle à la bouche que sur le papier," si l'on peut ainsi retourner le mot de Montaigne qui recher-hait précisément le contraire, mot dont mainte écrivains, entre autres Faguet, se sont fait un précepte et que Stendhal a d'ailleurs formulé dans une règle de style: écrire comme on parle. La langue parlée serait insupportable à entendre si elle devait, sans le moindre relâche et sans détente aucune, s'’astreindre à la surveillance de soi-même et à la correction rigoureuse que la langue écrite requiert. Les académiciens en robe de chambre se soucient probablement peu du nombre et de la cadence des phrases qu'ils échangent dans leur domestique: ils n'assaisonnent pas davantage leur pot-au-feu aux fines herbes et à la primefleur du vocabulaire: et ils prennent sans doute des privautés avec la langue qu'ils révèrent solennellement sous la Coupole. La langue parlée couramment jouit de privilèges et use même de licences; elle peut se permettre un certain débridement que la langue écrite ne saurait tolérer. Mais entre la bonhomie familière qui est le sans-
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31 LA LANGUE FR \NÇAISE AU ( ANADA
façon du foyer et qui sait au moment voulu faire place à la tenue parfaite, et la grossièreté invétérée qui reste imperturbablement et sans cesse un relâchement total, n'y a-t.il Pas, vraiment, une marge, disons une petite pelouse engageante où nous puissions nous promener à l'aise pour causer un peu des imperfections usuelles et à peu près générales du parler francocanadien, de celles qui ne se retrouvent pas seulement dans le laisser-aller de l'intimité, mais un peu partout et un peu toujours, et sur les lèvres, de qui dirais-je ? Disons, si vous voulez, sur les lèvres de gens qui devraient parler mieux et même parler bien.
Il est dangereux de généraliser; il serait injuste de mettre au compte de toute notre nationalité des défauts qui ne sont qu'individuels et trop peu répandus pour justifier une conclusion du particulier au général. Aussi m'empressèje d'en avertir ceux de nos compatriotes de langue anglaise, et les curieux étrangers, de France, des Etats-Unis, d'Allemagne ou d'ailleurs qui d'aventure me feraient l'honneur de me lire: les imperfections du parler franco-canadien, avec les responsabilités que ces imperfections comportent, et qui ont motivé la présente étude, ne sont point communes à tous les Canadiensfrançais. Nos gens instruits—nous allons bientôt en faire la remarque (page 40)—écrivent plus correctement qu'ils ne parlent générale-
ment, et cela prouve assez qu'ils parleraient mieux si seulement ils s'en donnaient la peine, puisque leur écriture témoigne qu'ils savent. Il'en est, certes, parmi nous, à qui le bonnet ne va d'aucune façon, parce qu'ils se sont donné la peine d'apprendre leur langue, et l'anglaise aussi; qui parlent et écrivent correctement l'une et l'autre, et qui font souvent honneur à la langue de France et même à la langue d'Angleterre; et c'est à ce point de vérité qu'il n'y aurait rien d'aussi facile que de les nombrer. C'est également à ce point de vérité qu'il ne saurait être impertinent de souhaiter que la Société du Parler français au Canada, ayant en main le flambeau qui doit éclairer tous les Canadiens francophones, se préoccupe de marquer, dans l'édition du “lexique canadien-français" qu'elle élabore avec les soins les plus diligents, la région particulière et souvent fort restreinte où s'entendent la plupart des canadianismes, barbarismes, formes dialectales et autres de nos idiotismes qu'elle collectionne et publie. Car,
rapportées sans indication de limites ou de frontières linguistiques, comme elles le sont actuellement dans le Bulletin qui livre mensuelle
ment au public et à l'étranger des tranches de ce lexique important et précieux, ces expressions dont certaines sont des ridiculités, et pour la plupart répréhensibles, voire grotesques, voire ‘‘vomitives’”, Pourraient de bon compte
être attribuées à trois millions de Canadiensfrançais et donc et du même coup à tous nos gens instruits, lorsqu'elles ne sont véritablement imputables qu'à un village ou à une chiconscription (22), Mais les imperfections, défauts et obstacles que nous signalons nous ont semblé, d'un côté, assez généralement répandus et, d'un autre côté, assez graves pour rendre opportun, sinon nécessaire, l'exposé des multiples causes d'une indifférence plus dommageable qu'on ne paraît le croire.
Nous pourrons donc deviser à l'aise sur le langage des gens de notre condition, de notre classe soi-disant dirigeante, ce qui ne signifie Pas que cette classe, de ce qu'elle dirige, se compose exclusivement de gens instruits ou faisant preuve d'instruction, ni qu'elle est toujours tutrice. Nos hommes instruits se révèlent évidemment dans des volumes ou dans des articles de journal ou de revue portant leur signature ou leur griffe, dans les chaires d'église et d'université, parmi les instituteurs de nos écoles, enfin dans nos sociétés littéraires ou Savantes; un ceitain nombre se rencontrent au parlement et à la tribune populaire. Et se sauve de moi l'arrière-pensée d'amoindrir leur mérite. Car plusieurs d'entre eux sont de féaux chevaliers, des militants et souvent même des héros, qui se battent pour la langue française en notre pays et reçoivent plus de blessures que
de lauriers; ils s'. sent et éliment leur énergie dans l'espoir d'une sainte contagion de leur exemple et de l'amour qu'ils ont au cœur: ils renouvellent, dans des conditions sociales différentes et non plus contre des Iroquois mais contre d’autres sauvages, le dévouement épique ct sauveur de 1660, le saciifice de Dollard des Ormeaux et de ses seize compagnons.
Des gens instruits, on en voit encore au Palais, dans nos rares bibliothèques et nos nombreux bureaux, voire à la bourse, au cercle, parmi les chalands des grands magasins, dans les salons, enfin sur les trottoirs, ceux notamment qui ont la prédilection des promeneurs et des promeneuses. Quand on n'y parle pas l'anglais, on y parle généralement français, c'est encore entendu... Mais nous, qui nous soucions de voir la langue française se répandre en vigueur et en beauté sur le sol canadien, nous tous qui souffrons d'assister aux luttes qui se livrent plus OU moins puniquement contre notre langue maternelle et aux soulèvements de préjugés auxquels ces luttes donnent lieu et pas toujours pour son bien, n’avons-nous Pas souvent bondi d'entendre certaines expressions sortir de la bouche de nos Propres compatriotes, de nos gens instruits, de ceux-là mêmes qui, aux comices nationaux et tricolores du 24 juin, crient le plus éperdument au respect de notre langue, de nos traditions et de nos droits? Ces
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