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L'ŒUVRE D'ÉPURATION

Depuis une cinquantaine d'années, quelquesuns de nos écrivains, légitimement insurgés contre la corruption qui envahit notre langage, ont de ci de là colligé nos expressions vicieuses les plus usuelles et se sont livrés à une salutaire besogne d'épuration. ‘Les enfants de la Gaule sont un peuple de grammariens”, disait Sarcey, et certains d’entre nous prouvent heureusement qu'il reste encore un peu de ce sang gaulois au Canada. Jacques Viger qui, pour avoir été le premier maire de Montréal, n’en fut pas moins un lettré et même un ingénieux chercheur qu'on surnomma le ‘‘bénédictin canadien’”, semble être le premier qui ait eu quelques soucis philologiques, ainsi qu'en témoigne son dictionnaire, publié en 1810, des ‘mots créés en Canada.”

Mais l'épuration de notre vocabulaire, tentée par l'abbé Thomas Maguire en 1846, ne commence à proprement parler, d'une façon systématique sinon très méthodique encore et scientifique, qu'avec Arthur Buies en 1865, suivi de J.-F.

Gingras en 1867; puis vinrent successivement Hubert Larue en 1870, J.-P. Tardivel en 1879, l'abbé N. Caron et Oscar Dunn en 1880, Napoléon Legendre en 1884, Alphonse Lusignan en 1890, Louis Fréchette en 1893, M. Sylva Clapin en 1894, M. Raoul Rinfret en 1896, Henri Roullaud en 1908, M. N.-E. Dionne en 1909.

Je ne mentionne pas ici les écrivains qui, comme Bibaud, J.-Edmond Roy, MM. Benijamin Sulte, Pascal Poirier et Thomas Chapais, publièrent des études historiques sur notre langue française au Canada; je signale plutôt ceux qui, à un moment donné, se sont spécialisés à l'épuration de notre parler. Cette œuvre d'épuration, M. Sylva Clapin, M. l'abbé Etienne Blanchard et la Ligue des droits du français la poursuivent de nos jours: et, sur une plus vaste échelle, la Société du Parler français au Canada qui, elle, possède, outre une bibliothèque de référence à peu près complète, un comité de fervents linguistes qui savent faire usage de cette bibliothèque. La Société du Parler français reprend, un à un, tous les matériaux ramassés par ses devanciers, en cueille et recueille de nouveaux, et, de la façon la plus

affective qui se puisse, s'applique à contrôler tous ces éléments épars, toutes ces bribes de correction, à les inventorier, les compléter, les bout-à-bouter (entendez-vous le joli canadianisme ?), les cataloguer, à accomplir en un mot l'œuvre définitif et vraiment salutaire.

La plume en bataille, et par pressentiment ou destinée s’exerçant déjà à la grande guerre, Olivar Asselin, entre autres qui ne voulaient rien de moins que bouleverser de fond en comble notre système d'enseignement, écrivait dans l'Action que le travail de la Société du Parler français ressemble plutôt à de l'échenillage et que cet échenillage ne servira guère tant que les fondements de notre enseignement français n'auront pas été renouvelés. C’est une théorie, et c'est aussi de l'anarchie. Mais l'anarchie ne va pas à tous les climats; et tant que l'anarchie n'aura pas été portée au catalogue de nos articles d'importation, force nous sera de recourir, pour amender notre langage, à d'autres remèdes —et l’échenillage est un autre remède. On sait ainsi que l’horticulteur, amoureux de ses plantes qui produisent des fleurs belles et rares comme des néologismes de bonne venue, ravive leurs racines anémiées ou endommagées en soignant leur feuillage qu'il taille, épuceronne et rafraîchit, en soignant aussi le sol qu'il sarcle, terreaute et serfouit. Pareillement, dans la restauration d'un temple—la langue française est un sanc-

tuaire—les grimpeurs de clocher n'ont point à attendre que le mortier soit renouvelé aux fondations, car ils ont leur emploi particulier, nécessaire et périlleux. Que l'on commence donc par le bas ou par le haut, que l’on améliore sous œuvre à défaut « . rebâtir à neuf, il n'importe, pourvu que la restauration s'opère et s'achève. Et, en somme, cela n’a rien de plus extraordinaire que de voir le père du nationalisme canadien se faire soudainement recruteur pour l'empire britannique et major modèle dans l’armée expéditionnaire, et devenir du même coup un parfait exemplaire de patriote, puisque tout s'explique et tout se comprend à condition de n'y point mettre de mauvaise volonté ou de parti pris.

De son côté, Edmond de Nevers écrivait sans gants:

Quand en pourra compter à Montréal cent jeunes gens parlant un français irréprochable, quand vingt avocats de notre barreau seront en état de plaider devant un tribunal comme pourraient le faire des avocats français de province; quand il y aura à la législature de Québec dix orateurs en état de prononcer un discours qu'un conseiller général de département pourra lire sans sourire; quand surtout nos journalistes en seront arrivés à avoir honte de faire des fautes de français, alors seulement le Canada

pourra être certain que le travail d'épuration de la langue française commencera (44).

À supposer que les cent premiers jeunes gens qui se rencontrent à Montréal ne parlent pas un français irréprochable: qu'on n'entende pas,

dans une même audience du Palais, vingt avocats de notre barreau préparés à plaider comme des avocats français de province pourraient plaider; qu'on n’applaudisse communément pas d'affñlée à l’éloquence impeccable de dix orateurs à la législature de Québec; enfin que l'irrespect de la langue et de la syntaxe ne bourrèle pas de remords cuisants tous nos faitsdiversistes et que l'illassable bénévolence des lecteurs ne leur inspire aucune attrition: il n’en va pas moins que ces cent, ces vingt et ces dix se peuvent trouver de nos jours, comme aussi des rédacteurs qui s’honorent de la pudeur des mots et même des phrases. Le travail d’épuration a commencé

Donc, ce pourchas de nos locutions et expressions défectueuses a déjà produit et ne cesse de produire d'excellents résultats, en séparant le bon grain de l’ivraie. La Société du Parler français travaille particulièrement, avec une lenteur académique, il est vrai, mais avec une persistance et un soin des plus méritoires, à la confection d'un lexique franco-canadien qui sera le bréviaire de nos littérateurs et le guide de tous ceux qui conserve :t le souci le parler français au Canada, tout au moins de parler un francocanadien dont on n'ait à rougir devant personne. Car nos lexiarques du Parler français ne manqueront pas, dans leur recensement de nos vocables et expressions de toutes sortes et qualités, d’in-

diquer ceux, comme dit M. Richepin, ‘‘qui sont en or, en soie, en coton, en vieille laine usée.” ceux aussi qui sont de bonne étoffe du pays et dont il faut faire provision pour les jours de fête, et de marquer d'une grosse croix noire ceux qui méritent d'être proscrits par notre patriotisme et notre bon goût, à la façon de Royer-Collard qui doit inspirer nos académiciens et leur faire dire, comme lui: “S'ils entrent, nous sortons.”

C'est professer utilement le culte de la langue française que de rappeler à l'occasion les ouvrages qui tendent à épurer notre langage et à le rapprocher le plus possible du français. Il serait donc désirable que ces ouvrages de correction verbale soient davantage connus et répandus, et qu'à leur sortie des collèges et des couvents, jeunes garçons et jeunes filles les pratiquent au même degré que les romans. Les collèges et les couvents enseignent le français classique, c'est toujours entendu: mais il n’est pas aussi certain qu'ils prémunissent les jeunes gens contre toutes ces expressions délétères qu'ils entendront dans le monde, et contre toutes les malfaçons qu'ils y apprendront.

Le Bulletin de la Société du Parler français, cet organe quasi officiel de l'épuration de notre langage, compte-t-il un nombre suffisant de lecteurs parmi nos instituteurs et nos institutrices qui, par leur état même, devraient mettre le plus d'ardeur à profiter de ses leçons? Si je

devenais ministre de n'importe quoi, je ferais servir d'office ce Bulletin à tous les instituteurs et institutrices du pays, et j'assènerais même une amende à quiconque n'en couperait pas mensuellement les feuillets . .. De malheur, je ne suis pas du bois dont on fabrique les ministres!

La plupart des Franco-canadiens instruits qui sont aujourd'hui dans la quarantaine ont gardé, de leurs études classiques, et notamment de la culture française donnée au collège, un souvenir plutôt amer. Que l'on miît la plus grande sollicitude à détourner leur impressionnable curiosité du courant littéraire français, ma foi, la chose s'explique; et l’on comprend aussi bien que tous les professeurs de nos collèges n'aient pu être des Mounet-Sullys. Mais le moins qu'on puisse exiger, au point de vue du langage, d'un homme commis à l'éducation de jeunes gens qui conserveront toute la vie l'empreinte reçue par leurs jeunes facultés, n'est-ce pas que ces professeurs commencent par apprendre eux-mêmes à parler correctement? Par exemple, un professeur peut difficilement corriger ses élèves et leur enseigner que ‘‘patates’”” est le nom normand des tubercules qu'en meilleur français l'on nomme ‘pommes de terre,'’ lorsque lui-même ne parle que de ‘‘pétaques’”’. .. Que ceux de ma promotion, et des collèges voisins, dans l'esprit de qui leurs professeurs n'ont pas laissé l'écho malsonnant d'une parlure plébéienne ou rusti-

que, me jettent des pommes! ... Il est vrai qu'il y a vingt ou vingt-cinq ans, le Zulletin du Parler français n'existait pas.

L'Ecole polytechnique de Montréal a récemment instruit, pour sa propre gouverne, une enquête dont les résultats l'amèneront assez probablement à juger opportune la modification de certaines méthodes de l'enseignement scientifque. Aussi bien n'est-il pas nécessaire de porter l'étiquette des dénigreurs jurés de notre système d'enseignement pour souhaiter que la guerre, la Grande Guerre qui, dans notre pays comme dans plusieurs autres, modifiera les conditions économiques et aiguillera les activités dans des directions nouvelles, inspire à nos principales maisons d'éducation la pensée de se demander mêmement si, en ce qui touche à la langue, les professeurs ont tous une formation suffisante pour modeler le langage des élèves appelés à un état social où doit se retrouver la meilleure qualité de la langue française au Canada. L'un de nos puristes (J.-F. Gingras) écrivait déjà, en 1867: ‘Les meilleurs manuels ne réformeront rien si ceux qui président à l'enseignement public n'obligent pas professeurs et institutrices à retrancher du vocabulaire les expressions impropres que les enfants ont apprises dans le milieu qui les a vus naître.”

M. l'abbé J.-O. Maurice, visiteur pour les écoles indépendantes de Montréal, a écrit:

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