‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 25 sur 48 · POST · texte numérisé non relu

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Que nos écoles élémentaires soient donc françaises non seulement de nom, mais aussi de fait. Or, elles ne le sont pas suffisamment parce que l'on y enseigne la grammaire française, qu'on y étudie les auteurs français, qu'on fait écrire aux élèves des bribes de phrases, ou de discours en français: elles ne le seront qu'au jour où, en plus et toujours, l'on v parlera un bon français.

bon français à l'école primaire n'est pas aussi fréquent, ni aussi facile qu'on le pense. 11 faut, pour l'obtenir, des maîtres et des maîtresses, avertis en ce sens, qui sachent eux-mêmes parler correctement et distinctement et qui soient résolus de le faire toujours par devoir d'état et par esprit patriotique.

Il faut des instituteurs et des institutrices qui surveillent sans cesse le langage de leurs enfants, à la lecture, à la leçon de grammaire comme aux heures de mathé. matiques, d'histoire et dans leurs jeux, et qui, donnant eux-mêmes l'exemple, ne laissent ensuite rien passer qui soit contre notre langue: reprennent, corrigent, expliquent, encouragent jusqu'à ce qu'ils aient obtenu que les élèves parlent, par habitude, leur langue avec une correction et une perfection que les connaissances grammaticales et littéraires ne feront que compléter plus tard (45).

Le sénateur Poirier l'a proclamé en plein congrès de la langue française : ‘‘Le français, messieurs, n'est pas enseigné comme il devrait l'être dans nos écoles secondaires’”’(46), M. l'abbé Emile Chartier, alors professeur au séminaire de Saint-Hyacinthe, a pareillement écrit: ‘Dans la réforme entreprise, c'est à la langue des collèges qu'il faut s'attaquer d'abo:d''(47). Ce sont des vérités. Redisons-les: il en pourra rester quelque chose!

Les écrivains recteurs de notre langage n'ont certainement pas noté toutes nos fautes, même usuelles. Tels qu'ils sont, leurs recueils sont toutefois fort utiles et d'une lecture qui ne peut

manquer d'intéresser les jeunes gens pris de l'honorable vanité de parler congrûment: ils sont importants en cela qu'ils donnent, d'une façon frappante et illustrée de nombreux exemples, la conscience du danger. Les observations qui émaillent certains de ces opuscules sont fort intéressantes et parfois amusantes. Ainsi, la fureur qui s'empare de Buies et qu'il exprime avec sa causticité coutumière, lorsqu'il découvre un nouvel anglicisme, acquiert une force comique à soulever la morosité la plus lourde:

"A l'effet que, à l'effet de... .” Retranchez-moi cela, retranchez-moi cela: ce sont des bâtons dans vos phrases, ct comme vos phrases n'en ont déjà pas de reste pour se tenir, il est inutile de les embarrasser davantage ...

Il a lu dans un journal québecois: “Il est peu probable que notre pauvre ami puisse finir la Journée vivant; et il écrit:

Cela et se réveiller mort font si bien la paire qu'il est :mpossible Je trouver une fin de chronique plus piquante, eux appareillée, mieux assortie, comme on dit dans certains magasins où il n’y a pas d'assortiment du tout. —Mon Dieu, mon Dieu! Et dire que j'aime mon peuple et que je crois à l'avenir d'une race comme celle-là!

Le compte rendu d’un concert du violoniste Musin a provoqué des gorges chaudes. Et Buies écrit:

On se plaint de ce que les artistes de talent ne viennent pas nous visiter plus souvent. Il y a de quoi, sacrebleu! Un qui ne viendra pas, à coup sûr, c'est Musin. [| aimera mieux aller chez les Patagons, essaver de son souple archet.

Nos frères de la Patagonie, au moins, n'ont pas de journaux qui font subir aux artistes l'épreuve du compte rendu.

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Il y a beaucoup plus de gens qu'on ne croit qui disent “Délivrer une lecture” (/elirer à lecture) pour faire une conférence. À ceux-là je n'en puis vouloir, car ils savent sans doute tout ce qu'on souffre avant que cette délivrance soit accomplie, et je les remercie de leurs sympathies.

Un autre effet salutaire de la lecture de ces petits ouvrages didactiques, c'est de communiquer le patriotisme du verbe français: car ils furent des patriotes, ces auteurs de nos Corri-

JCONS-nous.,

Nombre d'entre nous se sont épris de bien parler et de mieux écrire, disait L.usignan. Ils ont découvert cette nouveille forme de patriotisme français. Le respect de notr: langue est en effet la meilleure preuve que nous puissions donner à l'ancienne mère patrie de notre fidélité à son souvenir.

Ecoutez ce qu'écrivait, en 1870, Oscar Dunn.

qui était cependant Ecossais de naïssance:

La langue française, c'est un diamant d'un prix inestimable; c'est une œuvre d'art travaillée par des siècles, d'une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l'admire, elle charme tout le monde, bien qu'elle ne livre ses secrets qu'à un petit nombre: il faut être amoureux d'elle, l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se donne qu'à celui qui sait la vaincre par un labeur persévérant et une longue constance. Mais quels trésors elle révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l'intelligence; elle est tout amour et toute gaieté, pleine de noblesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences comme à la fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les sentiments dignes; elle comprend votre cœur et seconde votre esprit. Si vous la nossédez, rien ne vous décidera jamais à y renoncer. Vous la garderez comme votre meilleur bien.

Legendre, Buies et Fréchette confessèrent aussi fervemment leur culte. Tous ces re-

dresseurs de nos fautes verbales. tous ces réveilleurs de notre attention, de même que tous les orpailleurs de notre bon langage, mirent autant de sincérité que de patriotisme dans leur labeur: et les progrès qui, grâce à leurs efforts, furent réalisés dans notre façon de parler, récompensèrent leur dévouement. M. Benjamin Sulte, en 1890, attestait ainsi ces progrès:

Nos écrivains d'il y a Cinquante ans se servaient de quatre où cinq fois plus d'anglicismes que ceux d'aujourd'hui. L'amélioration est due aux dix ou douze brochures qui ont été publiées de trois ans en quatre ans, pendant cette période, afin de nous signaler nos défauts. Loin d'empirer, notre langage s'épure constamment. Mais jugez, par

ce qu'il est encore, de ce qu'il devait être en ces temps heureux de 1830 à 1840 (48).

Il serait imprudent d'affirmer que toutes les corrections contenues dans ces divers recueils sont d'une infaillibilité absolue. C'est le propre des puristes d'errer, tout comme les autres hommes; et le purisme volontiers vétilleux de nos apôtres les a parfois induits en rigorisme, même à voir des fautes où il n'y en avait mie—et sans les protéger toujours eux-mêmes contre l'incorrection. Tardivel, qui épluchait ses confrères en journalisme, fut à son tour épluché par l'abbé Chandonnet qui releva “les fautes de français déparant l'opuscule de M. Tardivel”'; Fréchette fut ainsi passé au crible par Firmin Paris et ensuite par les espiègles rédacteurs des Débuts de 1900, qui avaient cet âge impitoyable dont

La Fontaine a parlé; Sylva Clapin et les autres le furent également; et voici quelques exemples inédits de la corrigibilité de nos correcteurs: Buies lit dans un journal qu'un condamné ‘va recevoir sa sentence’; et il s'indigne:

Recevoir une sentence (Receive a sentence) pour En-

tendre une sentence. W n'y a plus alors pour les condamnés qu'à signer un reçu à leur juge.

Or, dans la classique histoire de Zadig ou la Destinée, dont l'auteur a véritablement reçu toutes les accusations sauf celle de méconnaître la langue française, il est écrit en toutes lettres:

Lorsqu'il vint recevoir sa sentence (Ch. IV) ....1lfut condamné à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coûtume de Babylone (Ch. 111).

Oscar Dunn, dans son Vocabulaire, écrit

(page 66):

Ecarir. Non français.

Mais il épelle le mot écarir avec un c et même avec un seul r. C’est évidemment ce qui l'empêcha de trouver équarrir dans le dictionnaire de l'Académie.

Et Lusignan aborde ainsi la 137e de ses Fautes à corriger:

Je dénonce à regret l’une de nos plus charmantes fautes: “S'ennuyer de quelqu'un.” Nous disons: ‘Que je suis aise de vous revoir; je me suis tant ennuyé de vous!” C'est tout un compliment. Eh bien, il faut y renoncer. On peut

ennuyer quelqu'un, on peut en retour s'ennuyer en sa compagnie; on peut même s'ennuyer de tout, c'est-à-dire

être ennuyé par toutes sortes de choses; mais on ne peut s'ennuyer d'une personne absente, c'est-à-dire regretter son absence, se sentir l'âme vide, dégoûtée, loin d'elle. Cela se dit en Bretagne comme au Canada, mais n'est pas reçu dans la langue offcielle.

Cependant Bescherelle, qui est l’un des bons gardiens de la langue officielle, donne et définit l'expression S'ennuyer de quelqu'un: “Désirer ardemment de le voir, ou d'avoir de ses nouvelles”. Et il fournit cet exemple, de Mérimée: ‘Je m'ennuie beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous affectionnez.”” Expression elliptique, si l’on veut; mais il ne faut pas faire grise mine à l'ellipse qui est une figure bien française. D'ailleurs, Flaubert l'emploie tant et plus dans la langue familière de sa correspondance.

Je pourrais prolonger quelque peu ce petit échenillage de nos échenilleurs; mais je m'arrête aux vivants, à qui des représailles seraient trop faciles, et je m'abstiens surtout pour ne pas donner plus d'importance qu'il ne convient aux quelques erreurs que les uns et les autres ont pu commettre. Ces erreurs mêmes témoignent en quelque sorte de l’'empressement de nos épurateurs, et, dans l’ensemble, leur œuvre a le mérite d'éveiller l'attention contre les dangers très réels qui menacent chaque jour notre langage.

Lusignan écrivait, en 1890:

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