‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 27 sur 48 · POUR CONTINUER LE ‘‘MIRACLE CANADIEN · texte numérisé non relu

POUR CONTINUER LE ‘‘MIRACLE CANADIEN

Si le moyen que Buies préconise était praticable, et praticable à tous nos gens, M. Maurice Barrès, ni personne, n'aurait à s'épater du ‘‘miracle canadien.” Ce miracle, nous l'avons accompli sur place et nous pouvons le continuer sur place. Pour le continuer, ce miracle canadien, il nous suffit d’être fiers de nos origines comme de notre langue maternelle, de nous ranger du côté de ceux qui la confessent et la défer, ‘ent; il faut ouvrir l'oreille et aussi le cœur à leurs avis; il faut recueillir avec reconnaissance et empressement, sinon aveuglément, le fruit de leurs études et de leur expérience. Il faut aimer la langue française et s'efforcer de comprendre sa fonction, de se rendre compte que cette langue, lorsqu'elle n’est que rudimentaire et rustique, suffit aux rudimentaires et aux rustiques; que, mêlée à l'anglais, elle convient encore à ceux qui ne répugnent point à métisser leur nationalité; que, correcte et exacte, elle procure à la pensée sa meilleure expression et devient ainsi un instrument d'échange explicite, rapide et nécessaire à une civilisation active et rafñhnée; que, pure et claire, elle n'est plus seulement un moyen de communication utile et qui s'impose, mais un développement de toutes les facultés de l'âme, si bien ‘‘que la perfection de ces facultés répond toujours à celle du langage” (Bonnet); que,

lans sa pleine floraison, elle devient un art, art al et art d'agrément, pouvant au besoin .1ppléer à tous les autres, puisqu'elle contient de :: couleur, de la forme, du rythme et de la méiodie, autant que la peinture, la sculpture et la musique, et puisqu'un artiste de la parole est aussi rare et aussi recherché qu'un artiste de la palette ou du violon—que cet art de la parole cst difficultueux, certes, mais procure toute satisfaction à qui le possède et le cultive avec amour. Ars severa gaudium magnum (51).

Mais une langue pareille, est-ce donc assez de l'apprendre .. ia façon d'un volapük ou d'un esperanto quelconque. dont on ingurgite le vocabulaire banal, artificiel et, par conséquent, mort-né ? Non pas. Ce qu'il faut apprendre et savoir du français, c'est sa vie, à lui qui est vivant, sa vie intime et profonde, cette vie qui a pris naissance voilà tantôt un millier d'années, et qui continue à palpiter jusqu'à nos jours, cette vie dont le flambeau a été transmis par une suite ininterrompue de génies moralistes, psychologues, philosophes, tous épris d'idées générales et généreuses. C'est donc dans sa littérature, dans ses chefsd'œuvre dont les derniers ne sont pas les moins admirables, el rejoignent ses classiques et les classiques de l'antiquité, c'est là qu'il est nécessaire d'étudier le français, si l'on en veut posséder à fond l'esprit et l'âme, l'esprit clair, sensé, fin, logique, l'âme élégante, idéaliste, large, humaine, qui ne sont, en somme, que l'esprit lui-même et l'âme en personne de cette civilisation méditerranéenne, toujours en perpétuelle reviviscence, toujours en ascension vers plus de Justice, plus de Bonté, plus de Beauté, c'est-à-dire vers plus de Lumière (RicHEPIN) (52).

Il faut lire nos auteurs canadiens, pour y trouver des leçons de patriotisme plus que des

leçons de style. Au point de vue de la langue, c'est Tardivel qui l'a fait remarquer, ‘‘nous

devons peu de reconnaissance à nos écrivains” (53)__ cependant que, de nos jours particulièrement, il serait juste de signaler de fort honorables exceptions. Et pour apprécier le parfum de notre terroir, il faut lire nos légendes et se rappeler que leur nom vient de legenda, exactement ‘‘choses qui doivent être lues.” Cependant, au point de vue de la correction de notre langue et de sa culture littéraire, il importe absolument de pratiquer les auteurs français, les auteurs classiques, cela va de soi, mais aussi ceux du XIXe et du XXe siècle, qui ont bonifié la matière des anciens classiques et ont parfois poussé jusqu'aux limites du parfait l'art d'exprimer une idée, un sentiment ou une sensation, et nous ont enfin donné le modèle de l’achevé, du définitif (54). Il est aussi indispensable de lire les grandes revues et les grands journaux de France, et même le journal à nouvelles pour y entendre la langue française telle que généralement parlée de nos jours ...

Chez nos auteurs, nous pouvons et nous devons faire le triage des vocables originaux de notre terroir. Nos pères ont jadis apporté de France des expressions provinciales si pittoresques, que les meilleurs écrivains de France mettent le soin le plus avide à les querir aujourd'hui. Ces expressions ne sont presque plus quérables en France, mais elles se sont un peu conservées chez nous et nous les rencontrons toute la jour-

LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA Si

née, du petit jour à la brunante. De même, nos institutions, nos coutumes et nos industries nationales, et les conditions propres à notre pays, géographiques, climatériques ou autres, ont fait naître des expressions qui resteront, quoi qu'on tpure, parce que nous n'avons point trouvé d'exacts équivalents dans la langue française 55), Emile Faguet a souhaité que les étrangers qui parlent français se persuadent bien:

Que la langue qu'ils parlent, comme toutes les langues excentriques, c'est-à-dire éloignées du centre, a toutes les chances du monde d'être excellente, parce qu'elle se compose d'archaismes. Tel le français de Genève et de Lausanne, tel le français du Canada. Qu'ils ne se défient donc pas trop de leurs provincialismes, de leurs ‘étudier pour ètre prêtre,” etc. Qu'ils les sérifient seulement avec soin dans les auteurs français de la bonne époque (56).

En les vérifiant donc, ces expressions particulières à notre parler franco-canadien, nous nous rendrons compte et bien vite qu’un bon nombre doivent être sans miséricorde vouées au décri, car notre langue ne se compose pas seulement des archaïsmes que Faguet nous recommande de conserver. Il en est, certes, qui méritent le plus beau sort et toute notre dilection:; il en est de beauté parfaite, d’aloi bien français et qui sont propres à enrichir une langue, cette langue fûtelle la riche langue française. Il ne s'agit donc que de les choisir. ‘Tu sauras dextrement choisir

et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs de notre France quand tu n'en auras pas

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de si bons ni si propres en ta nation’ recommande Ronsard; puis encore: ‘‘’Ne se faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins, normands, manceaux, lyonnais ou d'autres pays pourvu qu'ils soient bons et que proprement ils signifient ce que tu veux dire.” Pourvu qu'ils soient bons, voilà l'affaire! Et s'ils sont bons, les anciens vocables que nous vivifierons et ceux que nous fabriquerons de toutes pièces chez nous, vous verrez que la langue officielle, la langue académique les accueillera, ces canadianismes de bon aloi, que son renouveau s'enjolivera de l'appoint de ces vocables qui sont nos acquêts, et de bien d'autres termes populaires ou rustiques, en ouvrant son dictionnaire à ce que Lavedan a appelé ‘‘ces précieuses munitions de la pensée française." C'est ainsi qu'elle l'ouvrira demain au régiment de mots spontanément éclos dans la boue et la gloire des tranchées, entre les Poilus et les Boches. “Et ce jour-là, écrit l'un des Quarante, ce jour-là, nous n'irons pas plus avant. Après Boche. on lèvera la séance, en signe de fête” (57).

De nos vocables indigènes, de nos canadianismes et de nos formes dialectales, il faut, insistons-y, savoir effectuer un judicieux départ, non pas avec l'excessive sévérité de Vaugelas, mais en suivant plutôt le précepte de Fénelon: “Autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux, sans danger d'équivoque, n'en

14 y LE perdre aucun et en acquérir de nouveaux.” Ce qu'il est important de ne jamais perdre de vue, c'est que ce danger d'équivoque nous est venu, nous vient et nous viendra toujours de l'anglicisme contre quoi Tardivel nous mettait en

Le 2° LE] HE L HE LL garde, il y a déjà quarante ans: ‘Voilà l'ennemil

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