PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX
Quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu’on fasse, et quoi qu'on en ait, la bonne langue française est venue et continuera à venir de France, ct non d’ailleurs. Si nous tenons à parler au Canada la langue française ou une langue francocanadienne qui soit respectable et qui reflète nos origines, et non quelque sabir américain à quoi l’on donnera un nom spécifique, lorsque l’on saura à peu près ce que cela est ou ce que cela doit être, il faut de toute nécessité que nos classes dirigeantes au moins, que nos instituteurs sur qui pèse à peu près toute la responsabilité de rendre notre langue respectable, que tous nos hommes de lettres surtout et nos journalistes n'éprouvent aucune répugnance pour la littérature française véritable, c'est-à-dire vivante, c'est-à-dire moderne. M. l'abbé Camille Roy, professeur au séminaire de Québec et à l'umversité Laval, écrivain dont les ouvrages de critique témoignent assez que cet auteur sait de quoi il parle, l'a dit carrément: ‘Nous
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sf LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
devons nous résigner à faire beaucoup de littérature française au Canada’ (58). Il faut donc ne pas être offusqué par ce buisson ardent qui est le foyer—le seul-—de la langue française et d'où s'entendent les voix de France. Expliquonsnous là-dessus, et parlons clair.
On professe à bon droit chez nous que, depuis la Conquête, la langue française a été et doit être le bouclier qui, au Canada, protège le catholicisme contre les attaques du protestantisme. De même que le {lobe de Toronto adjurait, en 1880, les Canadiens-français de renoncer à leur langue maternelle pour entrer dans le courant de la civilisation britannique, de même notre clergé et nos hommes politiques de toute couleur, c'està-dire la plus forte influence qui ait agi et qui agisse encore sur nos populations francophones,
nt de tout temps défendu la langue française pour sauvegarder la religion. Incontestablement, le français doit d'abord son maintien, en notre pays, à cette spirituelle fonction qu'on lui a assignée et qu'il a remplie. Le clergé qui, à cet égard, représente au premier chef la population franco-canadienne, fait la langue française si inséparable du catholicisme, qu'il exclut les protestants de langue française de toutes les associations #ulionales, Reste à savoir si cet
exclusivisme, qui produit naturellement de
l'ilotisme et des sécessions, est plus avantageux
que nuisible à l'avancement du français, comme langue, au Canada (59).
Des catholiques anglophones prêchent naturellement l'inverse, à savoir que ie progrès du catholicisme au Canada exige son adhésion à la langue de la majorité, c'est-à-dire à la langue anglaise. Cette théorie a été définitivement formulée par l'archevêque de Westminster, en plein congrès eucharistique, à Montréal, il y a inq ans; et nous savons comment M. Henri Dourassa, qui suivait Mgr Bourne au programme des discours, releva le gant et comment fut ainsi réduite à sa plus simple expression l'accaparante théorie anglo-catholique de l'œcuménisation de la langue anglaise (60).
Tant y a que la langue française reste, comme elle l'a été, le principal organe du catholicisme canadien. Le traité de Paris ayant fait repasser en France la majorité des notables qui, par leur influence ou leur fortune, auraient pu adoucir le sort de leurs compatriotes coloniaux soudainement livrés à la domination anglaise, la conquête cût tôt fait d'assimiler les vaincus sans ressources, si le clergé, abandonné comme eux, n'avait pris soin de protéger leur nationalité en défendant leur langue et leur foi. L'on ne voit ‘uère, en effet, que, depuis 1763, la France ait cu quelque souci ni même quelque souvenance ic ses colons restés au Canada. Les troubles civils qui éclatèrent en 1837 rappelèrent à la
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France que nous existions (61); le règlement de ces troubles donna lieu à un rapprochement amical entre l'Angleterre et la France, et, le 13 juillet 1855, pour la première fois depuis 92 années, un vaisseau français parut dans les eaux canadiennes:
La France nous avait laissés grandir loin d'elle,
Nous léguant son nom seul avec son souvenir;
Et le paurre orphelin, d lous le N le ur fidi le, N'avait su, dans son cœur, qu'absoudre et que bénir.
[l'avait tout gardé, ses antiques franchises,
El son culte et sa langue, et — peuple adolescent — Montrait avec orqueil ses libertés conquises,
A côté de ses droits scellés avec son sang (62),
Ses antiques franchises, son culte, sa langue, ses libertés et ses droits, le Canadien-français en était redevable à ses prêtres, qui groupèrent la famille autour des clochers de village, lui fournirent des écoles, lui indiquèrent et lui procurèrent souvent les moyens de résister aux persécutions des vainqueurs: il en était aussi redevable à ses premier: parlementaires sous le nouveau régime, aux Joseph Papineau, aux Panet, aux Bédard, aux Lotbinière, aux Rocheblave et et aux Bonne qui, en 1791, sauvèrent la langue française de l'exécution du Parlement canadien (53), comme en 1841-42 La Fontaine, et en 1871 Cartier la sauvèrent de nouveau. Cette époque de près d'un siècle d'abandon complet, au point de
vue français, et de gestation politique parfois oppressive, au point de vue anglais, fut exacte-
ment celle où commença à se déterminer cet équilibre canadien qui devait demeurer ‘Téquilibre instable et complexe de deux races rivales, de deux religions jalouses, de deux langues différentes'’ (54).
Or, le clergé avait jugé de bonne politique d'accepter le nouveau régime, de s'y soumettre avec fidélité et de maintenir ses ouailles dans le loyalisme; et il est assez naturel que, dès cette époque, le clergé tint rigueur à la France de son abandonnement et de sa foi-mentie, et qu'il nourrit dès lors à son endroit une aigreur et une suspicion que les événements de 1789 allaient définitivement confirmer et justifier. Cette époque fut donc aussi exactement celle où notre clergé, maître légitime de l'enseignement, puisqu'il en était le créateur, le défenseur. le sauveur même et le seul pourvoyeur, établit les méthodes et les systèmes éducationnels répondant à ses propres desseins et apaisant scs propres appréhensions politiques, convenant le plus parfaitement enfin aux destinées nouvelles qu'il voyait réservées à la race française au Canada. En tout état de cause, ces méthodes et ces systèmes produisirent la fusion définitive des différents éléments linguistiques apportés au Canada par les colons de France, et en firent la primitive langue franco-canadienne qui s'en est allée se répandant par le vaste Canada, s'améliorant ici, se pervertissant là, conservant ailleurs
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