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langue nationale, restèrent l'apanage des paysans et des ouvriers ; que ceux-ci même, en contact avec les habitants des villes, en perdirent l'usage, et qu’en fin de compte, le patois fut relégué exclusivement dans les campagnes.”
Voilà deux définitions qui peuvent être claires pour les initiés, mais qui ne suffisent point pour la masse des lecteurs.
Rien n’est plus difficile que de bien définir, et surtout de se faire bien comprendre, sans s'appuyer sur des exemples.
Donnez à un élève, quelque intelligent qu’il soit, l'explication la plus détaillée de la “division simple”; il vous suivra peut-être, mais je doute fort qu'il ne s'embrouille pas dans les différents termes de dividende, diviseur et quotient, ct qu’il puisse faire, seul, l'opération elle-même, Il faut que vous lui donniez un exemple au tableau noir.
Nous allons faire la même chose pe à: le mot patois.
Voici un certain nombre d'exemples que je prends dans Larousse.
La phrase française est celle-ci :
“ Un homme avait deux fils dont le plus jeune dit à son père: Mon père, donnez-moi ce qui doit me
OU: me
revenir de votre bien, Et le père fit le partage de son bien. ”
Voici maintenant comment elle est traduite dans difiérents patois.
Patois Wallon : —“ Jun’y aveve oun homme qu'aveve deux fils. Et l’pu jône des deuss diha à toù s’père : Père, duno me la part do l’héritegche qui m'vint, Et i partiha s’bin inte l’eux deuss.”
Patois de Curcussonne (Aude)—* Un hommé abio dous mainachés. Et lé pus joubé diguec à soun pairé : Moun pairé, dounatz-mé la partido dal bé qué mé rébén, Et lé pairé diebisec lé bé entré sou dous mainachés.”
Foix (Ariége) :—“ Un certain home ageg dous gougcats Et le pus joube d'aguèc à son payre : Dounax mme la pourtiou des b$ que me pertoquo. Et le payre les lour debiseg.” |
Lorraine : — “ In home avo dous afans. Lo pu jogne deheu € so père: Mo père, beïon ci que me revenreu de vote bin, Et lo père les y fit lo partege de so bin.”
Limousin :—* Un haumé oguet dous droleis. Lou pu jaunè de fiis disset au paï : Boiïllas mé lo part de denado qui me revet, Et au partiguet su besugno entre is.”
Champagney (Haute-Saône) :—‘* In homme avat
dous boubes. Lo pu jûne diji à son père : Père, ballie
me la pà de bin que me vin. A li patagi son bin
Gascon du Gers :—‘ Un home qu'aougoue dus hils. Lou caddet qu’eou digouc: Pay, haillats me la pourtioun qui emrebene4 s’eou ben. KE lou pay ous partagec lou ben.”
Je pourrais ajouter ces deux vers en patois picard que La Fontaine met à la fin de sa fable Ze Loup, la Mère et l'Enfant, (I. IV, f. 16):
& Biaux chire leups, n'écoutez mie Mère tenchant chien fieux qui crie ”
Voilà, ce me semble, du patois comme je l'entends et comme nous n’en trouvons jamais ici,
Au mot Dialecte, Larousse Gif encore ce qui suit :
“ Dans quelques parties de la France, telles que l'Orléanais, la Touraine, l'Ile-de-France, il n’y à pas de patois proprement dit, quoique l’on donne souvent ce nom à une certaine quantité d'expressions qui y sont en usage et qui n’appatiennent pas à la langue actuelle, ou de mots plus ou moins altéres par la prononciation.”
Je souligne à dessein cette dernière phrase parce qu'elle me semble peindre exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons ici. Nous avons, en effet, “ un certain nombre de mots plus ou moins
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altérés par la prononciation,” en nombre bien moindre qu'on ne le pense, — mais ce n’est pas là le patois.
Nous prononcons mal certains mots : je le reconnais ; nous changeons quelques terminaisons en supprimant une lettre, ou en la remplaçant par une autre : je le confesse ; nous faisons des fautes de grammaire en parlant ; nous faisons aussi des fautes de grammaire et d'orthographe en écrivant : je l'avoue et je le déplore. Mais, de là au patois, il y a une distance qui me paraît bien appréciable et que nous ne franchissons point.
Ainsi, nous prononçons forat au lieu de forét, port au lieu de part, viyeur au lieu de vigueur, quelquefois moquié au lieu de moitié. Nous donnons au d et au f, devant l’u et l4, un son légèrement sifflant. Nous disons à & péri, à ont ou iz ontvendu, aëc ou œvè pour avec, suwmer où s’mer pour semer, c'est lui qu'est mon ami, j'ai tombé, j'mai fait battre, il faut que je croye, vous disez, la lettre que j'ai écrit, j' mas t'denner un coup, etc.
Nous n'employons presque jamais l’imparfait du subjonctif et le relatif dont.
Bref, monsieur, nous commettons toutes les fautes que vous reproduisez dans votre lettre et dont je donne une liste encore plus longue dans mon mémoire. Mais je ne trouve dans tout cela aucune
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trace de patois, du moins d’un patois qui ressemble aux échantillons que j'ai donnés plus haut,
J'y vois bien des fautes de langue et de prononciation, des tournures peu élégantes, en un mot des incorrections de langage. Mais s’il fallait prendre les incorrections pour des patois, il n’y a pas un orateur, même parisien, qui à certiin moment ne parlât un peu pafois. Et la seule prononciation des mouillées que Littré indique d’une certaine facon (moulices) tandis que Bescherelle la veut d’une autre (mouyiées), serait donc un commencement de patois. Il faut nécessairement tracer une ligne de démarcation quelque part ; et je crois l'avoir mise au bon endroit.
Dans une lettre précélente, au sujet d'un court article intitulé, je crois : Deux vieilles qgrammaires, vous avez tiré certaines conclusions que vous formulez ainsi :
“1° Il n'y a pas de patois à proprement parler, au Canada ; ”
“ 2e Sauf quelques exceptions négligeables, le langage écrit est exactement le même que is langue française usitée en France : ”
4 3° Le langage parlé, —tout au moins celui de la majorité des habitants, —est à peu près le français tel qu’on le prononçait en France au 17e siècle. A
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« juste titre, vous ne considérez pas ce dernier langage franco-eanadien comme un patois.”
Vous ajoutez, il est vrai, que vous n’étiez alors qu'incoinplôètement renseioné «ur les choses dn Canada, et qu'une étude plus apvurofondie pourrait modifier votre manière de voir, Or, vous étiez pourtant dans la vérité absolue, et vons avez admirablement réstuné la situation, C'est dans votre seconde lettre que vous fautes Iévérement erreur. Je suis certain qu'un séjour de quelques mois parmi nous changerait complètement vos nouvelles impressions.
Du reste, 11 y à un argument qui me semble inat- Leu et péremptoire, pour démontrer que nous n'avons pas de patois, c’est celui-ci :
Nous avons dans chacune de nos paroisses ou missions, un euré qui vrèche ou lit son prône tous les dimanches, Or ce curé a recu son instruction dans un de nos colloces où on Pa nourri du français le plus classique possible, "Généralement, 1l éeris son sermon, l'a ipprend bar cœur et le débite ; lorsqu'il linprovise, soyez certain, —cest moi qui n'en porte garant,—qu'ii cherche à parler dans le langage le plus châtié ; et pourtant, tous ses paroissiens le com prennent parfaitement, S'il glhissait dans son sermon ou son prône le moindre mot de patois, il ne serait pas compris.
J'ai parcouru ma province dans tous les sens, et
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ce que je vous affirme, je vous l’atfirme en toute connaissance de cause,
Le prêtre de la campasne parle et prèêche exactement comme le prêtre de la ville. Du reste, vous avez dans ce pays plusieurs de vos compatriotes, prédicateurs très distingués, appartenant à lordre des Rédemptoristes ; ils sont . toute l'antiée à prêcher des retraites : deman:lez-leur s'ils ont jamais pensé à modifier leur lanyage pour se faire comprendre,
Et s’il vous reste encore quelques doutes, suivez les nombreux orateurs qui envahissent les campagnes en temps d'élection, Ce sont tous, À peu près, des hommes de profession, toujours des gens instrnits, et choisis parmi les plus distingués. Ecoutez-les parler: c’est une véritable joûte oratoire, non pas en patois, mais dans le français Le plus élégant, qui vous surprendrait peut-être, chez des orateurs qui, demain, seront obligis de parler en langne anglaise.
Cela est difficile à croire, n'est-ce pas ? Et pourtant, quand on songe, d'abord, qu'une grande partie de uos colons viennent précisément de cette [le-de- France où Larousse dit qu'il w’y avait pas de patois proprement dit; ensuite, que tous ces colons ont toujours été obligés de se grouper, — à cause des sauvages, — autour du fort ou de la maison signeuriale, et d'entendre un parler très correct ; enfin, qu'ils
étaient constamment desservis par des missionnaires instruits venant de France;— on comprend sans peine, non seulement que nous n’ayons pas de patois, mais que notre langage soit le même d’un bout à l'autre de la province.
Je fais cependant une exception pour le groupe acadien dont la langue n’est pas tout à fait la même que la nôtre. Je note aussi, comme je lai déjà fait ailleurs, — les quelques termes de marine qui sont propres à Québec et au bas du fleuve, où l’on n'attache jamais, mais où l’on amarre toujours.
A part cela notre langage est bien du français comme celui que j'essais de vous écrire,
Pardonnez, monsieur, la longueur de cette lettre. Mais l'opinion d'un homme anssi érudit que vous l’êtes ne passe pas sans qu'on y fasse attention. Du reste, je connais votre bienveillance à notre égard et je tenais à vous donner ces explications qui corrigeront peut-être une impression qui vous vient probablement de la lecture de mon mémoire.
Veuillez agréer, avec l'hommage de mon respect, mes meilleurs souhaits de nouvel an.