NAPOLÉON LEGENDRE
ÉSQUE : (+ RER
Autre lettre de M. Dubois.
Cher Monsieur,
Je suis très sensible aux éloges, immérités à coup sûr, que vous vouliez bièn me décerner dans le jourpal “ La Justice ” du 5 janvier, Vons oub'iant vousmême (c'est le propre des grands cœurs), vous vous plaisez à me témoiuner une estime que vos hautes qualités me reudent éminemment précieuse. Mais ce dont je dois surtout vous remercier, c’est de Îa bienveillance avec laquelle vous avez accueilli mes observations philologiques, dans une question où je heurtais vos plus chères idées et vos sentiments les plus vifs ; grâce à Dieu vos sentiments de justice, de liberté et de patriotisme, je suis heureux de les partager, en sorte que nos discussions ne peuvent être portées que sur le terrain pacifique de la science.
Ces discussions, heureusement, se réduisent pour ainsi dire à une simple question de mots, elles se résument en effet comme suit : le langage populaire canadien, décrit dans votre mémoire intitulé : ‘“ La langue que nous parlons,” vous l’appelez langage
incorrect, tandis que je lui ai donné le nom de patois. En fait, le canadien n'est-il que du francais incorrect, suivant votre thèse / Je suis tout disposé à admettre. Néanmoins pour éviter tout malentendu, je erois devoir attirer votre attention sur les quelques points suivants, que je vais exposer d’une manière suceinte, à la facon des mathématiciens.
1° Pourles Furojens, «j écialement pour la crande majorité des Francais, les expressions “langage Incorrect” et “patois” sont synonymes, dans la plupart des cas.
29 D'une manière générale, je n’admets pas sans contrôle les définitions scientifiques des dictionnaires.
3° Comme je l'ai dit précédemment j'appelle “ patois ” tout langage populaire qui n’est pas l’idiome littéraire. Cette difinition, que je n'ai vue nulle part, me paraît être conforme aux résultats des travaux des grands y hilolcgues (Max Müller, etc), et notamment aux observations faites dans l'Histoire de la langue française, de Littré (6e édition, Paris, 1873, II, p. 93.
4 Au sujet des patois de la France, Littré dit, dans l'ouvrage que je viens de citer: “ Ce serait se “ faire une idée erronée que de considérer un atois ‘comme du français altéré.” En d’auties termes, les patois de la France et de la Belgique Wallonne sont
CRE SRE
frères du français, et non pas fils de cet idiome, Ce principe, qu'on me permette de le dire, forme 11 base de ma HMonographie des patois,
5° Comme vous, Je distingue trois genres de langage dans la province de Québec: «) la langue française; b) le franç us enrichi de quelques mots qu’on pourrait app-ler ccloniuux et que les Canadiens ont été obligés de cié r; €) le langage simplement populuire, qui n'est jamais écril et qui ne difière généralement du français que par la forme de ses vocables, Ce 3e langage, le seul visé dans nos discussions, se di-tingue du Ze par son origine sa forme et son emploi.
Ces observations étant faites, la question suivante sera parfaitement clire ; le langage populaire Canadien (que j'appelle “patois” et que mes compatriotes qualifieraient sans doute de même) provient-il d'une altération du françus, où bien n'est-il qu'un patois de France, tran-pané en Amérique / Laissez-moi dire, au sujet de ce dernier point, que j'ai reconnu dans le langage populaire Canadien un grand noimbre de formes usitées can: les patois de la France.
En dernière analyse, 11 s’agit de comparer d’une manière complète le langage canadien au normand, au berrichon, etc. J'ai iout heu de croire que non honorable ami, Mr, L: Frotesseur Lanardelli, voudra
u u bien se charger de ێe travail et nous faire connaitre
à tons deux le résultat de ses recherches ; la question sea ainsi définitivement tranchée.
Il me reste à faire deux petites observations. Vous dites qu’une grande partie des colons de la province de Quebec sont venus de l'Ile de-France, où à proprement parler il ny avait et il n’y « pas de patois, come on sait, C’est done avec raison que vous ajoutez ; ‘On comprend sans peine, nonseule- “ment que nous n'ayons pas de patois, mais que “ notre langage soit le même d’un bout à l’autre de “Ja province.” Cette observation renverse tout l'échafaudage de mon arguinentation, Je me permettrai cependant de vous demander quelle et l'origine des colons qui ne sont point venus de lIlcde-France,
Enfin, vous dites qu’an Canada les curés et les agents électoraux parlent au peuple en français. Il en est de même dans ma province natale et, jour m'exprimer d’une manière plus géncrale mais moins sûre,— dans tous les pays européens de langue franaise. Dans ces pays, au sortir de l'église, on peut entendre la bourgeoisie s'exprimer en français, tandis que la classe populuire reprend son patois.
Telles sont les diverses considérations que j'avais à vous soumettre eu réponse à votre si aimuble lettre du 3 janvier, Uomme on le voit, notre discussion
est purement philologique et elle ne touche en rien aux conditions sociales ou politiques de votre pays.
J’ai hâte d'aborder un sujet plus important, dont je dirai seulement quelques mots. En lisant vos mémoires (‘ La province Ge Quéhec et la langue française, ” ‘“ La race française en Amérique ”) j'ai été frappé de la similitude qui existe entre les luttes engagées jadis par l'élément franco-canadien contre l'élément anglais, d’une part, et les revendications élevées ici depuis un demi-siècle, pour ne pas remonter plus haut, par mes compatriotes flamands contre l’envahissement et la suprématie de la langue française. Je 1ne suis dit : La scène sur laquelle l'homme s'agite, avec ses vices et ses vertus, est la même partout, sous toutes les latitudes et longitudes ; mais si la scène ne change point, les acteurs, eux, changent de rôles, et tel qui était là-bas une victime devient ici un oppresseur !
Je me réserve de revenir sur ce sujet ultérieurement ; j'aurai l'honneur de vous fouruir, si vous le désirez, divers renseignements g'elatifs à ce qu’on appelle “ le mouvement flamand. ”
Je ne veux pas terminer cette lettre saus vous parler encore une fois du mémoire que vous avez intitulé “ Les races indigènes de l'Amérique devant l'histoire. Cet admirable écrit, vrai modèle de littérature et œuvre de haute moraie, je me suis fait un
plaisir de le donner en lecture à mes amis, parmi lesquels j'ai l'avantage de compter des poètes et des penseurs, Je dois m'abstenir de reproduire leurs brillants éloges, de crainte de blesser votre modestie ; disons seulement qu'un de ces amis, aurait voulu que votre mémoire eût été tiré à cent mille exemplaires, et répandu sur tout le vieux continent, Veuillez agréer, je vous prie, l'hommage de mon profond respect et l'expression de ma vive sympathie,
Dugois & rue de Liedekerke, 56,
Bruxelles, 25 février 1889.
Cher Monsieur,
Je crois devoir ajouter à ma lettre du 25 février que mon expression “ langage populaire” n'exclut pas l'éventualité de l'emploi de ce langag: par une partie ou par la totalité de la bourgeoisie,
Agréez, je Vous prie l'hommage de mon profond respect.
Dugois.
Bruxelles, 6 mars 1889.
su 90 Autre lettre sur le même sujet.
On voit que, dans cette discussion ne différons, M, Dubois et moi, que sur la signification véritable du mot patois, En attendant que son honorable collègue, M. le professeur Lamardelli, nous ait fait part de son travail sur le sujet, je me permettrai de présenter au lecteur la traduction d’un écrit de M. A. M. Elliott, professeur de langues romaines à l'Université Johns Hopkins de Baltimore. M, Elliott a séjourné pendant dix-sept ans en Europe et a passé plusieurs années en France dans le but de faire des études comparatives sur les langues romanes et leurs patois. Il a parcouru la province de Québec, en 1884, pour se renseigner sur notre langue que les Américains appellent aussi un patois. J'ai eu l’a. vantage de m'entretenir très longuement avec lui pendant plus d’un mois sur ce sujet, et 1l était d'avis, comme moi, que nous n’aVons pas ici de patois proprement dit.
Je ne puis malheureusement donner que la première partie de son travail, la seconde partie n'étant pas encore publiée, Ce que j’en cite, cependant, peut jeter encore assez de jour sur la question débattue,
Les Canadiens-Français de la province de Québec.
Extrait d’une étude de M. A. Elliot, professeur à l’université Johns Hopkins, de Baltimore.
(Traduction)
“ Mon but, dans cette étude est de donner certains détails sur les Canadiens-Francais de la province de Québec au milieu desquels j’ai passé deux mois l'été dernier pour étudier les coutumes locales, les traditions, et la langue du peuple... J'ai trouvé à ma grande surprise, dans toute la région que j'ai visitée, une uniformité de langage qui a lieu d’étonner profondément ceux qui sont habitués à noter les différences considérables et souvent embarrassantes qui existent dans les idiomes des pays d'Europe. Les causes qui ont produit cette uniformité de langage et d’expression sont trop complexes pour que je m’y arrête longuement, mais on peut facilement retrouver leurs effets dans la communauté de langage qui existe eutre l'habitant et le citadin, l'ignorant et l’homme instruit. Pour se rendre compte des institutions actuelles et du langage de ce pays, il faut connaître un peu l’histoire particulière de cette branche de la famille française qui l’a habité et qui sous beaucoup de rapports, — ethnologie, état social, religion et lin-
ous OT" es
guistique,—offre lun des sujets les plus intéressants de la civilisation moderne...
“Ici, PAngelus continue à résoudre pratiquement la question du travail qui cause tant d’agitation dans le reste de la chrétienté... C’est ici la terre des miracles où le pèlerin plein de foi, qu'il soit boiteux ou aveugle, obtient sa guérison complète par le pouvoir d’un saint ; où le riche et le pauvre, l’homme bien portant et le inalade s’en vont par dizaines de milliers vers les sanctuaires bénis recevoir la récompeuse de leur piité en soulagement corporel où en autres bienfaits temporels, Il est done pour cela nécessaire que Je clergé soit constamment mêlé au peuple, ce qui à une grande et directe influence sur le language des deux à la fois.
“ Pendant plus de deux cents ans, la Nouvelle- France est restée au pouvoir des Français, et l'union de la province ra été troublée que trente ans après la conquête (1760). Ontario fut alors assigné anx exilés loyalistes des colonies révoltées. A lépoque où le Canada passa sous la domination anglaise, il comptait à peine 60,000 âmes, et maintenant, après un siècle et un quart seulement, il renferme dans ses frontières une population d'environ 1,500,000 âmes, produite par le seul accroissement naturel, —car l'immigration de Franee ne compte pour rien,—et il à envoyé, peudunt les dernières vingt années, 200,000
de ses habitants aux Etats-Unis. IL n'est pas rare de trouver des familles de vingt-cinq ou trente enfants appartenant à la même mère, et on a remarqué avec beaucoup de vérité que “ si aujourd'hui la race française au Canada fait preuve d’une vitalité aussi mystérieuse pour ses ennemis que pour les Français de Ja France actuelle, cela est dû à la force indomp- “able, au dévoûment et à l’héroïsme de ces hommes généreux, laïques aussi bien que religieux, qui ont arboré l’étendard de la France sur les bords du Saint- Laurent.”
‘“ Une des conséquences naturelles de ce rapide accroissement de la population est le refoulement de la race moins forte en nombre, c'est-à-dire des Anglais. Le merveilleux pouvoir absorbant de l'élément français en Bas-Canada a produit, dans certaines régions, ce curieux phénomène d’un peuple présentant tous les signes typiques de la racé anglaise ou écossaise, — yeux bleus, cheveux blonds, teint fleuri, — portant les noms de Warren, Fraser, McDonald, MclPherson, etc, et cependant incapable de parler un mot de sa langue maternelle, Les noms anglais des chemins, des villes et des comtés font voir suffisamment quels étaient les occupants du solil y a quelques années, et maintenant, ce sont les rejetons de la race gauloise qui possèdent le terrain.
Mais il y a plus encore. Les français débordent
leurs frontières dans les deux directions, de l’est et de l’ouest, et dans la province d’Ontario, ce patrimoine réservé aux Anglais, ils ont déjà un représentant à l'assemblée nationale. (1) Leur but bien arrêté, — que le clergé approuve, — est de reconquérir leurs anciens domaines par un procédé pacifique, en les repeuplant avec des descendants de leur propre race, et, d'après le taux actuel de l'accroissement, on peut prédire en toute sûreté qu'il ne passera pas un grand nombre de générations avant qu’ils aient accompli ce fait unique dans l’histoire.
L'ancienne tenure seigneuriale qui embrassait autrefois tout le Bas-Canada, a eu également une grande influence sur le langage. Les seigneurs étaient des cadets de familles nobles et choisissaient les gens de la meilleure classe parmi les paysans pour les emmener avec eux dans leurs terres du Nouveau-Monde. Chacun d'eux choisissait ici, sur le bord du fleuve, son petit royaume de trois lieues par une demi-lieue, généralement, cet il le divisait entre ses colons par concessions de trois arpents sur trente. Cette disposition produisit une série de centres de civilisation au milieu desquels le seigneur et ses amis, hommes iustruits, se trouvaient en contact plus ou moins rapproché avec le peuple ordinaire ; en fait, nous avons des preuves nombreuses qui montrent qu’à l’époque
(1) On en compte deux aujourd’hui, MM. Evanturel et Pacaud.
des premiers établissements du pays, les rapports de seiuneur à paysan élaicnt beaucoup plus intimes que dans la mère patrie, Après la conquête (1760) presque tous les nobles abandonnérent le pays, et les différentes classes de la socité se confondirent encore davantage. Elles se réunirent contre un ennemi commun qui fit souvent de vaines tentatives pour eur enlever leur plus cher héritage après leur religion, c’est-à-dire leur langage. Passionnément attachés à ces deux patrimoines, ils exprimèrent leurs sentiments nationaux dans des travaux littéraires, — histoire, fiction, poésie, — mais leurs enfants, aujourd’hui, descerdant de la France d'avant la révolution, sont complètement sépaiés, par la pensée et par le sentiment, de la France moderne.
“ L'influence d’un contact constant et prolongé avec la race teutone à eu pour effet de tempérer les impulsions trop vives du Gaulois, et ceci se fait sentir surtout dans le langage où étranger ne manque pas de remarquer de suite une tranquille monotonie qui en forme un des traits caractéristiques. Ce langage n’a pas le rhythme, linépuisable variété et la riche cadence de la langue gauloise que l’on parle aujourd’hui en France. Le peuple canadien est trèsfier de sa langue quand même, et cependant, dans sa littérature il n’y a aucune imitation servile des modèles français. Les sujets en sont tirés des sources
si abondantes de sa propre histoire, des traditious populaires et de la vie sociale, et la manière dont ils sont traités laisse souvent au lectenr l'impression qu'ils ont quelque chose de la verve et du mâle langage des vieux chroniqueurs, avec le poli des écoles modernes. Leurs chansons populaires sont très-nombrevses et constituent par elles-mêmes une branche importante de la littérature. Beaucoup d’entre elles ont été transplantées dans le sol du nord, il y a plus de deux cents ans, de la Bretagne et de la Normandie et offrent les caractères du genre ordinaire des chants de ménestrels où chansons populaires que lon trouve si fréquemment dans le nord de l'Espagne, la Provence, la France, ete. Beaucoup d’autres aussi sont de provenance locale et sont l'expression des sentiuents du peuple ou racontent des épisodes de la vie des premiers colons. Nulle part ailleurs qu’au Canada cette sorte de Httérature ne sert davantage à amener cet important résultat de fortilier un sentiment d'intérêt commun et de soutenir l'esprit national ; aussi, parfaitement convaincus de cette puissance toujours vivante, les chefs canadiens peuventils accepter aujourd’hui dans toute sa force cet aphorisme du vieux Fletcher : “ Laissez-moi faire les chansons d’un peuple, et je m’inquièterai peu de qui fera ses lois, ?” |
“ Au point de vue du langage, le Canadien-Francais est certainement l’un des sujets les plus intéres-
sants pour un philologue, Ici, on trouve que le temps s’est arrêté, surtout dans les campagnes les plus éloignées, et une homme instruit pourrait facilement s’imaginer qu'il cause avec des sujets de Louis XIV. Ce qui revient à dire que, dans ce siècle de vapeur et de voyages, nous avons ce privilège unique d'étudier une manière de parler qui est restée à peu près sans changement pendant les deux derniers siècles. Mais cet idiome n’est pas un dialecte de cette époque reculée ; et la plus grande surprise du philologue en arrivant au Canada, c’est de trouver que, contrairement à l'impression générale des savants, la langue nationale n'offre la trace d'aucun dialecte particulier, mais est du français moyen du seizième siècle, avec ces changements naturels que peut produire la fusion complète en un tout, de toutes les différentes espèces de langage qui ont été importées de la mère-patrie. Le plus petit kubitunt comprend le français et un étranger suivra facilement sa conversation, pourvu qu'il connaisse les termes et les formes du vieux langage. Le second trait le plus frappant de ce type remarquable de langage, c’est sa prononciation uniforme et sans couleur. Le déplacement de l’accent (Lâreau), la prononciation sonnante des consonnes finales, surtout du € dans les noms propres (Nicolet), larticulation imparfaite de l’r,— tels sont les traits qui se remarquent plus ou moins partout et qui sont dus sans doute au contact de
l'anglais. On remarque aussi, très-fréquemment, la syncope de l’e muet, comme j'f'rui, lnez, v'nez, et une application très-générule de la “ Loi de la moindre action ” dans des contractions comme j'm'us (æ de father en anglais), pour je m'en vais; ce qui, de prime abord, rend le langage assez diflicile à comprendre pour d’autres que les initiés.
# Dans la phonétique, la langue diffère surtout du français moderne par la variété des nuances de son donnée à un même signe graphique que les parisiens ne prononce que d’une seule manière, ou tout au plus de deux manières difiérentes: Cela a lieu pour les voyelles, mais surtout pour les diphthongues, pour où et eu, par exemple. Dans ces deux cas, nous avons trois nuances distinctes de son : 1, où = à ea dans l'anglais wear, swear ; 2, où = au français oé (mob) ; 3, où = au son anormal du français moderne wu ; pour le second diphthongue, nous avons ; 1, eu = au son frañçais ordinaire correspondant à l'allemand 6 ; 2, eu = à l’u français simple (allemand à) ; 3, eu, son moyen qui tient des deux premiers, et que je désignerai par à. L’a nous donne également trois sons différents : 1, « = à l’« anglais dans all ; 2, a = à l’a anglais dans futher ; et 3, l’a grave ordinaire du français.
L'ar normand, pour er (travarser, sarvante etc), se rencontre partout, et l’#, ouvert jusqu’au son de l'a,
est aussi très-commun: shallin (shilling), Ballé (Billy) etc.
En ce qui regarde les consonnes, le sun palatal donné aux gutturales forme l’un des traits les plus particuliers que l'étranger ne manquera pas de remarquer ; par exemple, trankjille (tranquille), kjeu (queue), vainkjeur (vainqueur).—Comparez la prononciation virginienne par (car), gpèrl (girl). —Il y a encore le changement du t en #, comme moikjé pour moitié, et la substitution du premier son à la gutturale ordinaire, comme tjuré pour curé; ou bien le remplacement de la simple dentale par une gutturalepalatale : Æjuer, pour tuer. La syncope d’une dentale-palatale et la transformation subséquente de la voyelle palatale en une sorte de demi-voyelle correspondante, se rencontre partout, comme canayen pour canadien. L’r subit souvent la même transformation : cayottes, pour carottes.
Les exemples de prosthèse, d’épenthèse “et les variétés épithétiques sont très-abondants, surtout pour les dentales fortes : {sour (sous), isur (sur), à n'y a-t- officiers, léjarte (une voiture léjurte).
La morphologie nous donne encore d’intéressants exemples de l'empreinte populaire ; ainsi, l’article #/ fait i, ds fait 2; tous les adjectifs en àf sont invariables : une femme vif ; tous les nouveaux verbes créés sur des radicaux anglais sont formés sur la
première conjugaison : bit-er (beat), scrép-ér (scrape), slak-er (to slack), logh-er (log), c’est-à-dire empiler des troncs d'arbres ; tandis qne, dans la période de formation du français, ces composés hybrides se rangeaient également dans les deux conjugaisons en er et en %, comme on peut le voir par le français moderne garnir (A. S. varnian), le vieux français grandir (Goth, vandian). On trouve parmi les plus vieux habitants surtout, j’avions, j'étions, qui rappellent la manière de traiter les verbes dans les campagnes de France.
Dans la partie de la syntaxe, je ne noterai ici qu'une des caractéristiques générales, c’est l’omission universelle de la véritable particule négative dans ne pus : j'pense pas (pour Je ne pense pus), j'aime pas, ete. Cette caractéristique est intéressante en ce qu’elle fait simplement faire un pas de plus à la tendence du langage classique à faire partager au latin passus avec son représentant légitime ne son rôle négatif, La particule srpplémentaire en arrive finalement à prendre complètement la place de l’élément primitif, On trouve naturellement partout, en abondance de vieilles locutions et de vieux mots francais, de même que des expressions françaises avec des acceptions particulières aux Canadiens, comme cailler, s'endormir, pour avoir sommeil ; butin pour effet, linge (normand) ; mouiller (l'effet pour la
cause) pour pleuvoir ; poudrer (de poudre), pour neiger, quand la neige est fine farineuse ; embarquer, débarquer, pour monter en voiture ou en descendre ; mouver, pour déménager, etc. Mais ce ne sont pas seulement les anciens mots et les nouvelles acceptions de mots modernes que l’on rencontre ici ; les formes spéciales du Français-Canadien sont trèsnombreuses et servent souvent à montrer comment le langage classique s’est probablement formé en ajoutant un produit analytique à un autre. Du latin quasi, nous avons l’adverbe quasiment, et, de même, du français moderne presque (pressum quod ), le Canadien, généralisant ses formes adverbiales, produit le mot presquement. Suivant la manière des créations primitives dans le langage, il ne se fait aucun scrupule de produire un verbe simple, venter “to blow ” (used of wind), du substantif vent ; et de gens, il forme engenser, en se servant de la même méthode qu'ont employé ses ancêtres pour créer des verbes parasynthétiques semblables avec la particule en.
Suivant encore les traces des premiers formateurs de sa langue, lesquels adaptaient des flexions latines à des radicaux gothiques ou allemands, il dit : suèdez Les chars (poussez les wagons sur une gare d’évitement); le cheval a bolté (le cheval s’est emporté) ;
blackballer, etc.
C’est néanmoins dans le domaine des noms propres
que l’on trouve aujourd’hui la plus extraordinaire, peut-être, de toutes les créations par lesquelles le Canadien-Français a enrichi sa langue maternelle. Nous sommes habitués à croire que, dans cette sphère de la formation des mots, l’approvisionneuent suffit à la demande et que, par conséquent, la liste des noms propres est close ; nous pouvons donc à peine accepter le témoignage de nos sens lorsque nous nous trouvons tout À coup en présence d’un peuple chez lequel le travail de création des noms propres est encore et tous les jours en pleine activité. Cet état de choses existe pourtant au Canada. Un seul exemple suffira pour faire voir l’une des phases de cette évolution. M. Gérin a deux fils nommés respectivement Charles et Jacques. Le premier est le préféré du père et reçoit le sobriquet de La joie; on le nomme ordinairement Charles Gérin dit Lajoie. En grandissant, Charles abandonne complètement le nom de son père (Gérin) et n’est plus connu que sous le nom de Charles Lajoie, tandis que son frère continue à porter le nom de la famille. Il arrive donc ainsi, assez fréquemment, que deux personnes ou deux familles étroitement liées par les liens du sang, portent des noms complètement différents, et ces nouveaux sobriquets servent encore, à leur tour, à produire d’autres noms...”
Deux vieilles grammaires — qui nous donnent raison sur plusieurs xoints.
J'ai écrit, il y a deux ans, un article intitulé : La langue que nous parlons, dans lequel je soutiens que nous n'avons pas de patois au Canada et que notre langage, à part quelques incorrections, est le français des dix-septième et dix-huitième siècles. J'ai eu l'honneur de développer la même idée dans une séance publique à l’Institut canadien de Québec, Je citais, entre autres témoignages celui de M. A. M. Elliott, professeur de langues romanes à l’université John Hopkins de Baltimore, M. Elliot a fait un séjour de plusieurs mois dans notre province, et voici ce qu’il me disait avant son départ: “ Sur la foi d’un de mes correspondants d’Ontario, je m’attendais à tomber ici en plein patois, et à ne pouvoir me faire comprendre que de quelques hommes instruits. Qu'elle n’a pas été ma surprise en rencontrant partout, chez le paysan comme chez le citadin, le véritable français des dix-septième et dix-huitième siècles parfaitement conservé et pur de tout alliage !”
Je citais aussi les paroles de M. de LaMothe, dans son Voyage au Canada, publié au volume II du
Tour du Monde de 1875 : “ .. En approchant, on entend bientôt le doux parler de France qu’un accent tout particulier souligne sans le défigurer, Un isolement de ceut ans d'avec la métropole a pour ainsi dire cristallisé jusqu’à ce jour le français du Canada, et lui a fait conserver fidèlement les expressions en usage dans la première moitié du 18e siècle ; wais ce serait une injustice de dire, comme l'ont fait certains voyageurs, qu'au Canada, l’on parle le patois norinand. Tous les mots, où pen s’en faut, dont se sert le Canadien se trouvent dans nos dictionnaires, Son langage est plus correct que celui que l’on parle dans nos petites villes, ”
Puis lord Durham, dans un rapport très-élabor“ té aussi par M. de LaMothe : “ L’assertion généralement répandue que toutes les c'asses de la société canadienne-française sont également ignorantes, est erronée, Car je ne connais point de peuple chez lequel il existe une plus large some d'éducation élémentaire élevée, ou chez qui une telle éducation soit répartie sur ue plus grande portion de la population. La piété et la bienveillance des premiers possesseurs du pays ont fondé dans les séminaires, qui existent sur différents points de la province, des institutions dont les ressources et l’activité ont longtemps été dirigées vers léducation. L'instrnction que lon donne dans ces séminaires et ces collèges ressemble beaucoup à celles des écoles publiques en Angleterre,
mais elle est plus variée. Ilen sort annuellement deux à trois cents jeunes gens instruits. J’incline à croire que la plus grande somme de raffinement intellectuel, de travail de la pensée dans l’ordre spéculatif, et de connaissances que puisse donner la lecture, se trouve, sauf quelques brillantes exceptions, du côté des Canadiens-français. ”
Voilà au moins un témoignage qui n’est pas intéressé, et il faut que la chose soit bien vraie pour qu’on en fasse ainsi l’aveu.
Du reste, tous ceux qui ont parcouru la province, —d’une façon intelligente et non pas à la manière du pianiste Kowalski ou d’un Charles Limousin, —en ont rapporté la même impression. Notre langage est vieux, souvent incorrect, mais 1l ne contient pas de patois.
Mais ce qui surprendra peut-être plus d’un lecteur, c'est qu’un assez grand nombre de ces incorrections, qui sont réellement des fautes aujourd’hui et dont nous faisons bien de nous corriger, formaient autrefois partie du beau langage, du beau parler. Et à l'époque de la cession du pays, on enseignait à Paris même, avec privilège du roy, des façons de dire que l'on trouve si singulières chez nous et que nous avons religieusement conservées.
J'avais déjà fait plusieurs citations de vieux auteurs pour établir ce point, mais j'en trouve une
preuve bien plus facile dans deux grammaires que M. Cyrille Tessier a eu l’obligeance de me prêter. La première date de 1692 ctestintitulée : Réflexions ou remurques critiques sur l'usage présent de la langue française par Andry de Boisregard, avec pr'ivilège du roy. La seconde a pour titre : Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise etc— dédiés à monseigneur le duc d'Orléans, par M. Restaud, avocat au Parlement et aux Conseils du roy, 1764, avec approbation et privilège du roy.
Dans la première, à la page 486, je trouve le singulier paragraphe qui suit : “La diphtongue eu se doit prononcer quelquefois comme un % tout seul ; et cela arrive dans ces mots-cy, j'ai eu, tu as eu etc. ; j'ai veu, tu as veu etc. ; et dans la première syllabe de heureux ; car, il faut prononcer j'ay 4, tu as u, hureux. On doit prononcer Payen, rayon, mais on doit dire J’eye , tu eyes.”
Puis, un peu plus loin :.. “On écrit les Français, mais il faut ordinairement prononcer les françois la langue frunçoise, comme estant plus doux. Il n’en est pas de mesme du mot croire; craire ne ferait pas tout à fait bien, surtout dans un discours public. Je dis le même de froid et d’estroit ; dans la conversation, on prononce fraiît, estrait ; mais en public, il est mieux de prononcer, froid estroit ; ce ne serait pourtant pas une fort grande faute de prononcer autrement.”
….… Cette diphtongue (oi) a, encore une autre prononciation, quelquefois, eile se prononce ouai, comme dans oîse&u, enr ceux qui parlent bien prohoncent ouaiseuu (ouéseau).?
Cela montre, n’est-ce pas, que lorsque nous avons recu de France la langue que nous parlons, non seulement elle était correcte, mais même élégante.
Muis il y a des choses encore plus frappantes, J'ouvre la seconde grammaire et je trouve, au chapitre XVII, sur la prononciation, les remarques suivantes :
“Dans la prose et le discours ordinaire, ce serait une affectation ridicule et qui tiendrait du pédantisme, que vouloir prouoncer les consonnes finales, et même les s et les € avant tous les mots qui commencent par une voyelle où par une L non aspiréc, aussi exactement que dans les vers et dans le discours soutenu. Ainsi, on peut prononcer, Mes frères et vos sœurs reviennent ensemble, comme s'il y avait: Mes frères et vos sœurs revienne ensemble ; et de même dans une infinité d'autre occasions.
“ Il est assez d'usage de prononcer le { final dans les troisièmes personnes dun pluriel des verbes, lorsque leur dernière syilabe n’a pas le son le muet comme Jls vont à Rome, Elles étaient à table : au lieu qu'on pent prononcer {ls donnent à manger, comme s’il y avait, {ls donne à manger. -
‘On néglige encore la prononciation de lr, à la fin des verbes en er et on prononce aimer à lire comme aimé à lire.
“Il faut toujours prononcer lr à la fin des mots terminés en &@r, eur, oùr, our, ur, excepté dans la proposition sur, où l’on peut ne pas faire sonner Fr, avant une consonne, en prononçant sur Lui comme su lui.
“ L’r finale des infinitifs en ?r ne se prononce pas ordinairement avant une consonne ; ainsi on prononce al faut convenir de tout, comme sil y avait conveni de tout.
Les noms repentir, souvenir, plaisir, loisir, se prononcent aussi avant une consonne cote r'epenti, souvent, etc ; mais ils reprennent Pr avant une voyelle. ?
Cette dernière manière de prononcer est plus rare ici : je l’ai cependant rencontrée en plusieurs endroits.
Poursuivons :
“On ne prononce pas l’£ dans à ou ls, si le verbe suivant commence par une consonne : W mange, ils mangent, se prononce comme à mange, i mangent. Mais si le verbe suivant commence par une voyelle, ll ne se prononce qu’au singulier, # aime ; quant au pluriel ls «iment, il faut prononcer à zaïment.
“On ne fait pas entendre l’r dans votre, notre,
quand ils sont pronoms possessifs absolus, c’est-à-dire, quand ils précèdent leur substantif, et on prononce notre maison, votre chambre, eomme s'il y avait note maison, vote chambré ; mais quand ils sont pronoms possessifs, relatifs, et qu’on dit le nôtre, le vôtre, sans substantif, il faut prononcer l'r.
Trouvez vous la photographie assez ressemblante, et reconnaissez-vous bien là le véritable langage canadien-français, “ cristalisé ”, comme le dit M. de La Mothe, depuis un siècle ?
Il y a encore de nouveaux traits.
Ecoutez :
“ Cet se prononce comme st, et celte comme ste; ainsi, quoiqu’on écrive cet oiseau, cet honneur, cette femme, il faut prononcer stoiseau, sthonneur stefemme.
« Quelque, quelqu'un se prononcent aussi comme s’il y avait quèque, auèqu'un, sans L.
‘“ On prononce encore en conversation, craire, je crais, pour croire, je crois; fret pour froid, etc. Mais on rétablit la véritable prononciation de ces mots, aussi bien que des précédents, dans la poésie et dans le discours soutenu.
“Il n’est pas moins ordinaire d’enter. ‘e prononcer,—à Paris comme dans les provinces, —norrir, norriure, norrice, aujord'hui ; au lieu que, pour
parler purement, il faut dire nourrir, nourriture, nourrice, aujourd'hui.
De ces quatre fautes toutes parisiennes, nous n'avons que la dernière et nous disons assez fréquemment : œujord'hui et aujeurd'hui; mais nous nous en corrigeons tous les jours.
Il y a aussi un autre défaut que l’auteur reproche aux Parisiens et dont notre conscience est également chargée ; c’est que, paraît-il, on dit j'4è éu, au lieu de j'ai uw. Je n’en disconviens pas. dJ’ai même entendu dire j'ai évu. Mais cela est rare,
Achevons le chapitre :
“ Les deux ss qui terminent limparfait du subjonctif dans tous les verbes, doivent toujours se prononcer fortement; à ne croyait pas que je le voulusse. Cependant, on les supprime très communément dans la prononciation, et rien n’est plus ordinaire que d'entendre dire tous les jours à quantité d’honnêtes gens et surtout aux dames: 11 fallait que j'écrivis, il voulait que j'allas avec lui ; cette prononciation est absolument irrégulière,
‘“ On doit dire dites-le, demandez-le, et non pas dites-lès, demandez-lès, comme on fait assez ordinairement, |
‘“ On prononce encore très-communément les pronoms conjonctifs Le et La, avant les verbes qui commencent par une voyelle ou une À non aspirée,
comme s'il y avait deux { jell'aime, jel l'ai étudié noullignorons ; tandis qu’il ne faut faire entendre dans ces phrases et autres semblables que le son d’une seule {, je l'aime, etc.
Ces deux derniers défauts sont, je l'avoue, assez fréquents chez nous; mais on voit que l’auteur les traite avec une indulgence qui doit nous consoler,
Nous sommes un peu hors de mode peut-être, mais au demeurant, nous ne sommes pas plus ridicules que les juges et les avocats qui portent encore la perruque des anciens. Cela ne veut pas dire, toutefois, que nous devions conserver ces antiques manières de parler; mais cela signifie en même temps qu'on a tort de nous les reprocher, comme si elles tenaient du patois, ct que les autorités desquelles nous les tenons, pour vieilles qu’elles soient, n’en ont pas moins un caractère qui mérite tout notre respect...et celui des autres.
Si je craignais pas de prolonger cette causerie audelà des bornes légitimes, je citerais encore quelques curieux détails du livre de M. de Boisregard, que j'ai mentionné en premier lieu.
Ainsi, parlant du mot infériorité : “ ce mot, dit-il, s'emploie quelquefois ; et M. Racine s’en est servy fort à propos.”
“ Ineæact : Ce mot peut avoir sa place aussi bien qu'inexactitude ; mais il ne faut point d'affectation.”
“ Porcelaine, porceline : on dit ordinairement vases de porceluine.”
“ Tous les e qui sont devant la syllabe ge, se prononcent fermés : manége, collége ; et non collège, manège, comme font les Lyonnais.”
Ld
Les Lyonnais ont raison aujourd’hui.
Je pourrais multiplier les citations pour montrer combien la langue a changé.
Linguae mutantur et nos mutamur in illis.
Notre défaut est peut être de n'avoir pas assez varié ; il est toujours temps de nous y mettre,
Quelques etymologies.
Quan@ on parle ou qu’on écrit une langue, on ne songe pas toujours à toutes les phases et à toutes les transformations par lesquelles ont passé les mots qu’on emploie. On ne considère que l’état actuel, le fait accompli. De même, si l’on a en sa possession un objet (l’art, une étoffe de prix, voire un tissu trèsordinaire, la pensée ne va généralement pas au-delà de la forme présente. Et pourtant, avec cet objet d'art, cette étoffe, ce tissu, on pourrait construire
toute une histoire pleine d'intérêt, tout un poème dans lequel se dérouleraient aux yeux étonnés les mille formes auxquelles le génie humain sait plier la matière soumise à son action.
Cette étude des mots est pourtant intéressante entre toutes, surtout quand on la fait à la lumière des principes solidement établis par les linguistes de nos temps modernes. ‘“ Car, dit M. Auguste Brachet, l'étymologie,—qui recherche l’origine des mots et les lois de transformation des langues, —est une science nouvelle. C’est depuis trente ans seulement qu’elle est entrée dans le concert des sciences d'observation ; et les services qu’elle a rendus lui ont bien vite conquis, parmi les sciences historiques, un rang qu'elle ne doit plus perdre. Avant d'atteindre le degré de perfection qu’elle possède anjourd’hui, l’étymologie, —comme toute science, et peut-être plus qu'aucune autre, —a traversé une longue période d’enfance, de tâtonnements et d’efforts incertains, durant laquelle les rapprochements arbitraires, les analogies superficielles et les combinaisons hasardées constituaient à peu près tout son avoir.”
“C’est ainsi que Ménage tire le mot rat du latin mus : “ On avait dû dire d’abord mus, puis muratus, puis ratus, et enfin rat.”
Mais aujourd'hui, grâce aux travaux sérieux et intelligents du même M. Auguste Brachet, de M. Mi-
chel Bréal, A. Darmesteter, etc., cette science est entrée dans une nouvelle voie. On ne marche plus à tâtons, on s’avance, guidé par une méthode sûre, soutenu par une série de résultats qui ne laissent plus de place au doute. C’est une science véritable cultivée, non plus par des amateurs, mais par de véritables savants.
C’est donc en leur compagnie, ou plutôt à leur suite, qu’il est intéressant d'étudier l’histoire des mots qui composent notre langue, et d’assiter aux transformations si nombreuses que certains d’entre eux ont dû subir. Je ne pourrais pas, dans quelques articles de journal, faire cette étude d’une manière complète, ni même d'une manière satisfaisante. Je me contenterai donc de cueillir, un peu au hasard, les expressions qui peuvent offrir le plus d'intérêt pour le lecteur auquel ses occupations constantes ne permettent pas de donner au sujet une attention soutenue. Et cela suffira pour nous faire voir l’utilité, la nécessité de ces recherches, non pas seulement pour bien connaître l’origine et l’histoire des mots, mais pour nous faire comprendre ce que peut avoir d’étrange, souvent, leur signification actuelle, lorsqu'on ne sait pas remonter à la source même d’où ils ont jailli, et saisir les conquêtes qu’ils ont pu faire, les défaites qu'ils ont pu subir dans leur passage à travers les temps et les lieux.
Car, si la science de l’étymologie a, et doit avoir une grande importance, c’est surtout pour celui qui ne se contente pas d'apprendre plus ou moins bien par cœur le Jardin des racines grecques, mais qui pénètre un peu plus avant,—et surtout av:c plus d'intelligence, —dans la vie intime des expressions dont il se sert tous les jours. Autrement, il est exposé à faire constamment des écarts regrettables, pour ne pas dire des erreurs ridicules.
Aïnsi, prenez le mot drapeau qui représente à nos yeux tout ce qu'il peut y avoir de plus noble, de plus relevé : l’image d’un grand sentiment, le symbole de Ia patrie. C’est en ce nom que se sont faites les plus grandes choses, que se sont accomplis les actes les plus héroïques. Et pourtant, le mot drapeau est un diminntif de drap et avait à l’origine l’acception de guenille. IL a fait bien du chemin et s’est considérablement ennobli depuis lors ; mais c’est un ‘“ fils de ses œuvres,” il ne faut pas l'oublier.
Et le mot velours, si doux à prononcer, si chatoyant à regarder, savez-vous d’où il vient ? — Dn latin villosus (bas-latin velosus) qui veut dire, proprement, velu, hérissé, couvert de poils. N'est-ce pas qu’il s’est bien adouci en route ?
Et fiucre qui vous représente une misérable voiture cahotante, traînée par deux haridelles ; c’est, au contraire, un dégénéré qui s’est amoindri dans sa lon-
gue carrière. “ On appelle ainsi à Paris depuis quelques années, disait Ménage, un carrosse de louage, à cause de l’Image Saint-Fiacre qui pendait pour enseigne à un logis de la rue Saint-Antoine, où on louait ces sortes de carrosses. C’est ce dont je suis témoin oculaire (1650).”
Il en est de même des mots valet et vilain. Le premier, à l’origine signifiait petit vassal (vassaletus), c’est-à-dire un écuyer, un jeune homme qui servait sous un seigneur. Qu'en diraient les écuyers de nos jours ? Le second était simplement l'habitant d’une ferme, villanus (dérivé de villa, ferme), On a une preuve de l’origine honorable du mot dans l’expression villanelle, poésie pastorale.
Et l’églantine, l'églantier, que l’on trouve dans toutes les pièces de poésie comme l’emblème de la Jeunesse fraîche, tendre et rêveuse; qui orne les albums et les billets doux ? On disait autrefois «1glantine, aiglantier, du mot aiglant qui veut dire épène, piquant. C’est donc un arbrissean couvert d’épines que l’usage a poétisé. Son parent le rosier a peut-être été pour beaucoup dans cette transformation que bien des gens ignorent.
Savez-vous ce que veut dire le mot marquis, que chacun, les dues et les princes exceptés, voudrait attacher à son nom ? C’est le personnage préposé à la garde des marches, c'est-à-dire des frontières d’un
pays. (C'était une assez bonne position, mais on l’exagère beaucoup de nos jours.
D'un autre côté, le mot maguignon, que l’on semble tant mépriser aujourd'hui, signifie pourtant un commerçant ordinaire. Il vient du flamand mæken qui veut dire trafiquer, Il n’y a là rien que de très honorable.
Et faquin, qui est devenu une injure, n’est pourtant que l'expression italienne facchino, qui signifie porteur ou portefaix.
Quand vous dites : orienter une voile, vous vous servez d’une expression bien ordinaire. Maïs avez-. vous songé à ce que peut signifier : orienter une voile vers le sud, le nord ou l’ouest. IL y a pourtant de ces grosses contradictions qui se glissent dans les paroles, souvent sans qu’on y pense.
Si vous dénigrez quelqu'un, vous croyez peut-être que vous le noircissez. Consolez-vous, âmes timorées, vous le blanchissez, Puisque le mot nigrare, veut dire noërcir, il est bien logique de conclure que . de nigrare veut dire le contraire ; exemple : unir, désunir, loger, déloger, apprendre, désapprendre, etc. Et pourtant, l’usage a voulu que, dans le cas présent, dénigrer veuille dire tout le contraire de ce qu’il signifie réellement.
N'est-ce pas qu’il est bon d'aller un peu au fond des choses et de se rendre compte des transformations ?
Il y a un grand nombre d'exemples de ce genre, entre autres dénuder qui devrait proprement signifier couvrir ; demeurer, demander, délimiter, délaisser, etc., qui semblent offrir l’idée de partir, décommander, ne pas donner des limites, garder.
Mais il faudrait de longues pages pour entrer dans ces nuances, ZLubourer veut dire “ déchirer le sol avec la charrue ; ” et cependant sa véritable signification est simplement travailler, Mais, parce que le travail de la terre, le labourage, est le travail par excellence, on a fini par attacher au mot labourer ce sens restreint,
Si vous dites que vous êtes malade, vous ne songez peut-être pas que ce mot, à l’origine, voulait dire simplement ‘“ peu disposé ”, “ peu apte ” à faire une chose (malapte). Il n'avait pas du tout le sens étroit qu'on lui donne aujourd’hui et qu’il partage avec le mot indisposé,.
Que veut donc dire livrer (liberare) ? Rendre libre, n'est-ce pas ? Et pourtant nous le forçons à signifier tout le contraire, c’est-à-dire, “ mettre entre les maïns en la possession de quelqu'un, soit une personne ou une chose.” Et le mot livrée, qui devrait signifier une réunion de personnes libres, indique au contraire la domestleité, la valetaille, tout ce qu’il y a de moins libre au monde. Et dire que cette malheureuse appellation vient de ce que, autrefois, les domestiques
recevalent à une époque de Fannée une certaine quantité de hardes ou d’étoffes, qu’on appelait la livrée. Mais le sens de servitude s’y est attaché et n’a pas encore lâché prise.
D'un autre côté, et pour être logique dans nos écarts, nous prenons le mot délivrer, qui veut dire proprement “rendre captif,” et nous lui donnons le Vous n’avez qu'à réciter le
sens de “ rendre libre.” Pater pour vous rendre compte de cette anomalie, Le latin vous dit correctement : “ libera nos a malo,” et le français fort improprement : “ délivrez-nous du mal ;” c'est-à-dire : replongez-nous dans le mal.
Réellement, c’est à faire frémir,
Je repreuds aujourd’hui mes notes sur les étymologies singulières cet les transformations curieuses de certains mots sur lesquels nous ne réfléchissons pas peut-être, lorsque nous nous en servons,
Quand vous entendez prononcer, par exemple, le mot assassin, il provoque de suite chez vous l’idée de meurtrier. Et cependant il lui a fallu plusieurs siècles pour en arriver là. Les assassins, —du bas latin hassessin,—étaient les membres d’une société de buveurs de haschiché, connus en Palestine sous le
+ JL ANT AREA : "
nom de kuschischin. Or, à lérnoque des croisades, le chef des assassins, que l’on appelait le Vieux de la montagne, enivrait ses partisans avec le haschiché, et après les avoir excités au meutre et au pillage par les peintures les plus vives, il les envoyait poignarder ses ennemis, surtout les croisés. La terreur que répandaïient partout ces brigands surexcités, attacha à leur nom cette idée de meurtre dont il à hérité, Au 13e siècle, Joinville lemployait encore dans son sens ordiuaire, mais dès le 15e siècle il devint synonyme de meurtrier, et il a conservé jusqu’à nos jours, cette réputation, bien gagnée du reste,
Quand vous dites “ j'ai usséné un coup, ce verbe ‘ asséner ” vous offre bien le sens de “frapper” ; et cependant, ce n’est là qu’une transformation, une métamorphose. Asséner vient d’ussignure qui veut dire ‘appeler ”, ‘ faire signe à ”, “assigner ” ; de là, viser, tendre vers le but, Au 14e siècle, Froissurt s’en servait encore dans ce sens: “... Il tira un carreau (une flèche) et assénu un chevalier en la tête,” c’està-dire, “ visa un chevalier à la tête,” De l’action de viser à celle de frapper, il n’y à pas très loin, et quelques siècles ont sufli pour franchir la distance.
Le mot légente a aujourd’hui un sens tout particulier. Les légendes sont des récits de l’ancien temps, plus où moins vrais, qui tiennent plutôt de la fable que de l’histoire. Et cependant, à l’origine, ce mot
voulait dire simplement : choses que l’on doit lire, “ récits qui méritent d’être lus.
Quand vous dites d’une personne qu’elle est en danger, vous entendez dire qu’elle est en péril ; et vous avez raison maintenant ; mais autrefois vous n’auriez pas été compris. Danger, (du bas latin dominiarium), signifie ‘ puissance, pouvoir.” C’est le droit, l’autorité qu’avaient le roi, et plus tard les seigneurs, sur certaines personnes. De cette jremière idée de domination qu’a une personne sur une autre découle tout naturellement une impression de “ péril ” pour cette dernière. De là une acceptation qui, après avoir été employée seulement par circonstance, a fini par dominer et remplacer complètement le sens primitif. Maintenant, comment PDominiarium a t-il fait “ danger ” ? La transformation est très régulière, Par la chute naturelle du premier * et le changement aussi naturel du second? en 7 vous avez domnjarium, qui a donné l’ancien français dongier ; de là à danger vous n’avez qu’un pas à franchir et.... 1l est franchi.
Déblayer veut dire débarasser ; mais il n'avait pas, à l’origine, cette acception très étendue. Il signifiait, “ enlever les blés du champ.” Il vient de blavum, blé. Vous avez l'explication de cette origine dans le mot français emblaver, qui signifie ‘“ ensemencer de blé,” et qui provient de la même racine,
Attraper est encore un verbe dont le sens a été fort élargi. Il a signifié d’abord “ prendre dans une trappe, dans un piège ;”” de là on lui a donné la signification plus générale de “tromper,” prendre par surprise.”
Noyer, au eontraire, voulait dire simplement “tuer,” ‘“ faire mourir,” (du latin necare) ; il a commencé, au moyen âge à prendre le sens de “ faire mourir par la submersion,”—peut-être parce que ce genre de supli [4 . : à L] ” 14 plice était alors le plus commun,—et il a gardé ce sens jusqu’à nos jours.
Mousse offre de suite à votre esprit l’idée d’un enfant qui fait son apprentissage à bord d’un navire et sur le sort duquel vous ne manquez pas de vous apitoyer. Et cependant c’est la forme française de l'italien m02z0 qui veut dire “ jeune garçon.”
Le mot métier, qui représente un état pénible, est pourtant synonyme de ministère. Ils viennent tous deux du mot latin ministerium qui veut dire “ emploi,” “ charge,” ‘“ fonctions.” Et, du reste, ces deux proches parents ont encore aujourd’hui de grands traits de ressemblance ; car, souvent le ministère, tant religieux que civil, est un rude labeur.
Toutes les ménagères qui manient la navette ne connaissent peut-être pas l’origine de ce mot. On appelle ainsi le vase dans lequel, à l’église, on met l'encens, parce qu’il a la forme d’un petit navire, Et
comme la navette des tisserands a aussi la même forme, on lui a également donné ce nom. Que les mères de familles qui ont des “machine à coudre,” —et tout le monde en à aujourd’hui, —examinent la petite pièce creuse en fer qui contient le fuseau, et elle me comprendront facilement,
Mots nouveaux
Nous allons aujourd'hui faire une excursion dans un champ nouveau de la langue, Nous qnitterons un peu les dictionnaires, — qui, malgré leur mérite incontestable, sont loin d’être infaillibles, pour aller chercher dans les grands journaux, dans les revues sérieuses et dans les bons écrivains du jour quelques expressions nouvelles qui prennent rapidement leur place au soleil,
Il est bon d’être puriste : mais il faut, d’un autre côté, suivre le mouvement de progression qui se fait de toutes parts. Les dictionnaires, — moins peutêtre Larousse et Littré, — sont de bien des années en arrière de la langue actuelle. Si javais à faire ce que nous appelions en Belles-Lettres une “ amplifi-
cation française,” je me servirais des seuls mots que contient le dictionnaire de l’Académie ; mais s’il me fallait écrire un articl: sérieux pour un journal ou une revue moderne, j'irais certainement puiser bien des expresions à une autre source. On dirait que les dictionnaires forment une caste à part, une espèce de classe noble, — et très-réactionnaire, — qui ne pense qu'à elle-même et ignore le reste de l’univers, qui n'accepte que ce qui vient d'elle et rejette tout ce qui sort d’ailleurs, comme indigne de demeurer en son auguste présence. Le dictionnaire de l’Académie est surtout fortement imprégné de ces principes étroits, qui déteignent nécessairement dans une certaine mesure sur les autres.
Mais la plupart des écrivains tiennent peu compte de ces restrictions hautaines, et se servent de la langue courante et moderne avec le plus grand sansgêne, et surtout avec l’autorité que donne toujours le véritable talent. Je ne prétends pas qu'on fasse une langue nouvelle, je veux dire simplement qu’on se sert d'expressions neuves, ou rajeunies, ou prises dans une acception nouvelle, lesquelles, en fin de compte, finissent par s'imposer aux dictionnaires mêmes. Et chose singulière, vous trouverez, parmi ces mots nouveaux, plusieurs des canadianismes qu'on nous reproche.
Ainsi, vous verrez dans La Veuve d’'Octave
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Feuillet — un académicien, — vers la page 74, autant que je puis me rappeler, une phrase comme celle-ci : “ Pour ce qui est de cette question, vous devrez vous adresser à votre confesseur ; il est la personne la mieux quulifiée pour entendre ces sortes de confidences.”
Le même auteur écrit la phrase suivante dans de Camors, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1867, p. 273 : “C'était forfaire à l'honneur et se disqualifier.”
Vous trouverez aussi dans les bons écrivains dérailler, déraillé, déraillement, c'est-à-dire sortir des rails, en parlant d’une locomotive ou d’un convoi. M. Littré veut même substituer à ce mot la forme dérailer, qui est notre expression canadienne. Il justifie ce changement par la dérivation du mot. Je n’ai pas à me prononcer ; je constate simplement le fait, On a même déjà employé ce mot dans le sens figuré, pour dévier, et Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundis, félicite M. Gaston Paris de cette innovation, bien qu’elle se trouve dans ce qu’il appelle “un fort bon article tout classique.”
Extra s'emploie aussi fort communément, comme adverbe, adjectif et substantif, avec le sens de extraordinaire, sur quoi l’on ne comptait pas. Ainsi on dit “métal extra-blane argenté, extra-réfractaire, extra-fin, extra-fort, etc.” * Tous ces articles
extra avaient l'air d’être autant de gracieusetés de sa part.” (Brillat-Savarin, Physiologie du goût, T, p. 144).
“ Aux tables des officiers, un extra est un invité. Au café ou au restaurant à prix fixe, on appelle extra, soit un plat demandé en dehors de la carte, soit un
garcon supplémentaire venant aider au service, ” (L. Larchey.)
“ Vin d’extra, bouteille de vin fin” (idem). Extra signifie également repas plus soigné qu’à l'ordinaire ‘“ se permettre un extra.”
J'emprunte ces dernières citations à M. A. Darmesteter, dans l'excellent ouvrage duquel j'ai du reste puisé bien d’autres renseignements précieux. (1)
Ce mot d’extra fait fâcher tout rouge mon ami Buies. Je concois son impatience ; mais il ne faut toujours pas être plus français que les Francais euxmêmes. Du reste, parce que les Anglais emploient très-sou vent cette expression, ne nous figurons pas qu’elle soit si anglaise qu’elle en à l'air, C’est un adverbe latin, et si nous voulons nous en servir, je ne vois pas bien distinctement qui pourrait nous en empêcher. Le latin appartient surtout aux langues
(1) De la création actuelle de mots rouveaux dans la langue française, et des lois qui la régissent ; par A. Darmesteter, Paris, chez F, Vieweg, 67 rue Richelieu, 1877,
romanes ; et ce sont les autres langues qui ont tort d'y faire des incursions.
Il en est de même des mots département, balance, écaille, etc. qui après tout sont bien français. Vous voyez non seulement dans les dictionnaires, mais dans les bons journaux, et même à l'Officiel : “ Département de la justice, des cultes” etc, concurremment avec ministère. La balance de ce compte est de mille francs.” Quant au mot écaille, il est peutêtre moins employé maintenant dans la langue courante, mais il n’est pas si vieux qu'on doive le proscrire avec tant de rigueur. Je ferme cette petite : parenthèse que je rouvrirai peut-être plus tard. J'ai cette vilaine habitude d'examiner les choses et de les discuter avant de les accepter en bloc.
Eh ! bien, nous examinerons, nous discuterons, en toute amitié et en tout honneur. Le livre de Buies est très-bien fait, et vient fort à propos ; cependant, il est permis, n'est-ce pas, d’y relever quelques légères inexactitudes ? Cela dit, continuons.
Voici un mot très nouveau et très expressif que je recominande à nos législateurs ; c’est infersession qui désigne l'époque pendant laquelle les chambres ne siègent pas. Il se trouve dans le Règlement du départ des trains de Paris à Versailles : “ Trains supprimés pendant les ntersessions.” Il est aussi logique qu'interrègne ; seulement il ne faudrait pas
le confondre avec intercession, Le déplacement d’une lettre peut ici avoir des résultats considérables.
Nousavions jusqu'ici l'expression fauæ-monnayeur pour désigner celui qui fabrique de la fausse monnaie mais celui qui altère les pièces d’or ou d'argent ne pouvait pas être poursuivi sous son véritable nom. On vient de lui en trouver un excellent ; c’est altérateur de monnaie. Cela n’empêchera pas, bien entendu, les coquins de commettre la faute : mais ils sauront, au moins, qu'on peut maintenant les marquer au front de leur véritable titre.
Le travail animé : voici encore un terme bien nouveau. Il s'emploie pour distinguer le travail des hommes ou des animaux de celui des machines, Ainsi, sur certains canaux où l’on se sert des bêtes de somme pour remorquer les bâtiments, on à un hélage animé.
Nous ne possédions pas, jusqu'ici, de forme pour rendre le mot anglais advertiser. Il ÿ a bien annonceur, mais il se dit seulement de l'acteur qui annonce le nom de la pièce au commencement du spectacle, Nos hommes d’affaires ont donc créé le mot annoncier que nous pouvous employer sans crainte, Il est frappé au bon coin.
Assoiffé vient encore combler une lacune dans la langue. Nous avions altéré, il est vrai; mais la première expression est bien plus saisissante parce
qu'elle renferme le subtantif lui-même. Il en est ainsi d’attirunce, qui remplace avec avantage dans bien des cas le mot attraction.
Audible nous manquait et n'avait pas d’équivalent sérieux. J'ai bien rencontré quelquefois, dans le langage populaire :entendable ; mais 1l n’a pas fait fortune, Et, chose singulière, c’est le pianiste Liszt, un allemand, qui a créé audible. Dans un écrit sur les derniers moments de son ami Chopin, il dit: “ Après un court assoupissement, Chopin demanda d’une voix à peine audible : Qui est près de moi ?”
Dans ce moment où il est question de labolition du Conseil législatif, 1l ne paraîtra pas hors de propos de glisser un mot nouveau qui peut, sinon éclairer la situation, du moins bien définir la position des deux camps opposés. C’est le mot bicamériste, qui veut dire partisan des deux chambres. Cependant, il faudrait peut-être aller plus loin, puisque ce mot ne désigne qu’une des deux ailes de l'armée. Pour ne pas faire de jalonx, : propose d'appeler l’autre aile antibicamériste. Notez bien que je n'impose pas; je me contente de proposer.
Câbler. Ne craignons gas d'employer ce nouveau terme quand nous paæ&lerons de la transmission d’une dépêche par le câble sous-marin. 11 est adopté en bien des endroits et ne pourra que s'étendre davantage. Du reste, quand il est question de télégraphie,
les mots les plus courts sont les meilleurs. C’est pourquoi nous emploierons le mot télégraphiste pour rendre l’expression anglaise felegraph operator et nous enfouirons bien profondément dans l'oubli le terme barbare opérateur de télécraphe,
Ensommeillé : n’est pas que ce mot est tout à fait joli ! Et endormissement n’a-t-il pas une harmonie qui vous berce doucement ? Il est de Canuille Flammarion qui s’en sert en racontant un de ses voyages aériens. Nous avions bien iet endormitoire ; inais c’est un mot plus dur, et la seule secousse de ses syllables suffirait pour nous tirer de lendormissement.
EÉpeuré. Voici une expression bien connue ici, mais qui est toute nouvelle chez les écrivains français. Elle est originaire, paraît-il, du département de la Meuse, Quoi qu'il en soit, nous continuerons à nous en servir, puisqu'elle se trouve sous la plume d'André Theuriet, dans la Revue des Deux Mondes du ler octobre 1877, p. 493 : “ Laurent passa le dernier sous le porche ; il regarda d’un air épeuré la Côtedes-Prêtres.”
Tout le monde connaît ici le mot réforcer, qui veut dire ‘“ prier avec instance ” ; et vous avez entendu maintes fois : “ Je ne veux pas vous réforcer, monsieur, mais vous nous feriez bien plaisir en restant à diner.” C’est un vieux mot provincial; on
dit en Normandie : réforcer quelqu'un de manyer. Or, Eugène de Lanneau s’en sert en 1876 ; seulement, il enlève l'accent aigu et indique la provenance provinciale, ce qui empêchera peut-être ce mot d'arriver très-vite : ‘“ Il (Breteuil) fit semblant de trouver le souper bon et le vin encore meilleur; le curé, charmé de son hôte, ne songea qu’à le reforcer comme on dit dans les provinces.”
L'expression ruine-maison est très-connue ici ; Je l'# entendue fréquemment dans nos campagnes, comme synonime de dépensier. Et voici que Charles de Bernard l’emploie dans Les ailes d'Icare, tome II, p. 9 : “ Dire que j'ai retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d'épargne pour les prêter à ce ruine-maison !”
Il y a aussi une foule de mots nouveaux formés par l’adjonction de la négative in : mpatriote, imposance, impressible, inéveillable, inracontable, inconsolé, insincérité, irrespeci, nsubmersible, insubmersibilité, inglorieusement, ete. La liste en est très-longue.
Le mot impatriote a une singulière origine. “ On expliquait à un sourd-muet,—dit Urbain Domergue dans le Journal de la langue française, 1791,— le mot patriotisme. Comme ce mot est très-composé, l’habile instituteur a fixé l'attention de son élève d'abord sur le mot père, pater, patris, ensuite sur le
mot patrie, puis sur le mot patriote, et enfin sur la force de la terminaison en îsme. De la définition de chaque mot est sortie une définition très-logique du mot composé. Passant après, du patriotisme en général au patriotisme français, on a demandé à l’intéressant élève quels sont les ennemis des Français ; il a répondu : “les impatriotes. ” Quoique ce mot date ainsi du sièele dernier, on ne fait que commencer à en faire usage.
Citons encore conférencier qui vaut bien mieux que dectureur ; plagier, qui est tout nouveau, bien que le plagiat soit très ancien ; et «rboriculteur, qui remplace avantageusement, dans bien des cas, le terme moins compréhensible pépiniériste.
Je pourrais étendre considérablement ces citations. Les mots nouveaux se comptent par miliers. On en trouve un certain nombre dans les suppléments des grands dictionnaires ; mais la plupart ne se rencontrent que chez les écrivains du jour ou dans les ouvrages spéciaux des philologues. Cependant, ils entreront à leur tour, et forcément, dans les dictionnaires. Car on a beau dire, une langue vivante ne peut pas se fixer d’une façon irrévocable : il faut qu’elle marche, il faut qu’elle progresse. (Comme le dit Montaigne, au livre troisième de ses Æssais, p. 19 ; “ Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre (nostre langage) jusques à cette heure, qui peult
espérer que sa forme présente soit en usage d’icy à cinquante ans ? il escoule tous les jours de nos mains ; et, depuis que je vis, s’est aitéré de moitié. Nous disons qu’il est asture parfaict : autant en dict du sien chasque siècle...C’est aux bons et utiles escrits de le clouer à eulx.”
Donc, gardons l'esprit de la langue, clouons-en la forme si belle, si élégante, qui nous a été léguée ; mais ne craignons point d’adonter des expressions nouvelles, quand elles sont bonnes, quand elles sont nécessaires, et surtout quand elles ont reçu la sanction des grands écrivains. ‘
Mots. nouveaux
(Suite)
Personne plus que moi ne désire conserver la pureté du langage et proscrire toutes les nouveautés étrangères qui peuvent l’amoindrir et le déparer. Cependant, il ne faut pas pousser trop loin la rigidité
du principe ni se montrer surtout inflexible dans son application.
Ainsi, je gémis profondément quand j'entends dire : le turf, handicupper, box, skatinque-rinque, lunch, luncher, ete. Mais, après tont, ces mots sont en usage dans toute la France, surtout parmi les classes qui écrivent et qui lisent ; il faut bien en prendre notre parti et nous en servir quand l’occasion se présente, si nous voulons être compris du plus grand nombre. Je sais bien jusqu'à la plus grande certitude que patinoir est supérieur à skatinque, char, à vaugon, et carré à square ; mais que voulez-vous ? on ne consert pas, -— pour le moment du moins, — à adopter ces expressions. Cela nous oblige donc à employer les termes correspondants, sans toutefois, proscrire les nôtres qui finiront peut-être, problablement même, par avoir leur tour, quand cet engoûment d’anglicisation sera passé et démodé.
En attendant cet heureux jour de la revanche, il faut laisser Paul Bourget écrire : “ Dans quel bar à la mode ete, à la suite de combien de cocks-tails ? ete, (Les Lettres et les Arts, uov. 1888,p. 126) et même faire comme lui, si nons nous trouvons dans les mêmes circonstances. Il faute également laisser dire à cet autre : “ Le bateau ayant stoppé, nous descendimes, munis d’un léger lunch etc.”
Qui sait ? Ils ont peut-être stoppé assez longtemps pour pouvoir five o’cloker ?
N'est-ce pas que c’est pénible et même grotesque : et pourtant, il faut accepter la situation, bien que jamais le fait accompli ne se soit présenté sous une forme plus désolante.
Que j'aime bien mieux tes innovations d’un autré genre qui eurichissent la la langue, qui la fortifient de même que l'argent rend l'or plus solide ; ces mots modernes qui ne sont pas des greffes mal placées mais des branches, des pousses vigoureuses bien et légitimement nées du tronc lui-même.
Dans les sciences, dans les arts, dans le commerce et l’industrie, il y une foule de ces mots nouveaux qui nous reposent de l'importation d'Angleterre,
Ainsi vous avez :
Appareil volateur ;
Aéronef ;
Aviation ;
Désharmoniser, troubler l’harmonie ;
Debroussailler, enlever les broussailles ;
Débroussailleur ;
Décadent, décadente ;
Décanteur, appareil propre à opérer la décantation ;
Décentrage, action de décentrer un instrument : d'optique ; |
Décharmer, faire cesser un charme ;
Degazonner ; se dégazonner ; Demeurable, une maison demeurable ; Domptage ;
Drapement, action de draper ; Encadreur ;
Endormement, endormissement ; Enfleuri, enfleurie ;
Eñntr'apercevoir ;
Envolée ;
Expositif, mémoire expositif d’une demande ; Famosité :
Fauchailles (comme semailles) ; Fauchure, produit du fauchage ; Feuillir, se couvrir de feuilles ;
* Flamboiement ;
Floralie, exposition de fleurs ; Focalisation, terme d'optique :
Fortuité ;
Gaulee ;
Génial, génialement :
Héliogravure ;
Interprovincial ;
Interruptif ;
Jardinatoire ; exploration jardinatoire $
Joliesse ;
Libre-échangiste ;
Locateur ; ancien mot rajeuni ;
Luxueusement ;
Manièrisme :
Maturément ;
Minceur ;
Moustachu ;
Nocuité ;
Oraculeur ;
Planement, action de planer dans l'air ;
Ramasse-miettes ; brosse et plateau pour ramasser les miettes à table ;
Rédactionnel, travail purement rédactionnel ;
Reposant, réposante ;
Seriel, sérielle ;
Silhouetter ;
Surpeupler ;
Susurrement, etc.
Je ne puis citer que quelques exemples sur la longue liste de tous ces mots dont les uns sont parfaitement nouveaux et dont les autres ont été remis dans la circulation.
Je n’entreprendrai pas non plus d'indiquer aujourd'hui tous les mots composés que le commerce et
l'industrie ont produits : «ccotoires-dormeuses, bouche-bouteille, cheminées-chauffe-assiettes, fermepersiennes, jupe-crinoline, patins-souliers, peignes-parures, stores-annonces, table de nuit-videpoches.
On en trouve un grand nombre dans les registres des brevets d'invention et dans les livres d'annonces publiés chaque année et même chaque mois par les grands établissements de Paris. Je tâcherai de citer dans quelque temps, les plus intéressants.
D'abord, ce travail pourra être utile à beaucoup de personnes, et il servira en outre à démontrer que la langue française n’est pas aussi rebelle qu’on le pense aux combinaisons concises et claires, aux juxtapositions, sans liaison apparente, qui laissent cependant jaillir du coup un sens lucide et bien défini.
Il a aussi une foule de mots anciens qui semblaient oubliés ou du moins méprisés et que nos bons auteurs modernes rappellent aujourd’hui à leur rang et remettent en lumière. Et, chose singulière, ce sont, pour la plupart, des expressions que nous avons conservées et qui ne sont jamais sorties de notre langage canadien, — puisqu'on veut absolument qu’il y aitun langage canadien.
Ainsi, pour ne faire, aujourd’hui, qu’une seule citation, le mot encanteur, que nous avons toujours employé,—et qu'on nous a si souvent reproché, —repa.
faît aujourd'hui en France, dans beaucoup de livres très-estimés, et Littré lui donne asile dans son supplément. Ilest bien vrai qu’un linguiste prétend que ce mot est mal fait et que, d’après l'orthographe même d’encan, on devrait dire encaneur. La chose est fort possible, peut-être même plausible, Mais ce n'est pas nous qui avons créé ce terme ; nous l’avons recu et conservé tel qu’on nous l’a donné et nous sommes prêts à le rendre dans toute son intégrité,
Après cela, on en fera ce qu’on voudra ; notre responsabilité est parfaitement à l'abri.
J’ai fait quelques recherches au sujet de certains mots dont la signification, ici, me paraît singulière, et j'ai réussi à trouver bien des choses, quoique j'aie failli sur plusieurs points.
Ainsi chétif a chez nous quelquefois le sens de méchant. Aucun dictionnaire ne donne cette acception. Et pourtant elle nous semb'e bien naturelle. Chétif veut dire malingre, souffrant, et il dérive de captivus, captif. Or, on comprend qu’un captif montre de l’aigreur, soit irrité, et de là à la nuance permanente de méchant, il n’y pas un gouffre à franchir. Du reste, l’Italien a le mot cattivo, d’une même origine, et avec le même sens que nous attribuons à chétif.'
Le mot parc (pur) a ici la signification de stalle ou box, pour les chevaux. Je comprends maintenant
pourquoi nous l’employons dans cette acception. A la page 944 du 3ième volume de Littré, lère col. paragraphe 8 de l’article parc, on trouve “ Terme de marine, Enceinte de planches entre deux ponts, pour enfermer les bestiaux que les officiers font embarquer pour leur consommation.”
Il me semble que cela nous donne un peu raison, Je ne cite que ce mot pour aujourd’hui,
Il y a cependant plusieurs expressions dont je n'ai pas réussi à retracer l’origine. Peut-être quelqu'un de mes lecteurs sera-t-il plus heureux. Ce sont :
Brou, dans le sens d’écume ou mousse ;
Ripe, copeau ou ruban de bois enlevé par le rabot ou la varlope ;
Gesteux, qui fait des gestes, dans le sens d’affecté ;
De valeur, dans le sens de regrettable.
Hère, dans le sens d’acariâtre, facile à fâcher.,
Et par-dessus tout :
Avancé, dans le sens d’assertion.
Je comprends qu'on dise : Peau-de-carriole, robe de carriole, Jeune-Lorette, au lieu de Nouvelle- Lorette et même capot de peau de bête morte ; mais qu'on dise et qu'on écrive : je prouve mes avancés, je n’y entends plus rien et je demande sérieusement des explications,
L'anatomie des mots, :
Etude lue devant la Société ro yale, le 27 mai 1885 Poll in Toners Pi SC, ts I, ASE , l, P: LA
On dit que les trésors des connaissances humaines sont accumulés et conservés dans les livres et dans les œuvres de l’art. Cela est vrai. Mais, d’un autre côté, que de richesses sont contenues dans les simples mots dont nous nous servons tous les jours, sans nous douter souvent des choses intéressantes, des beautés même qu'ils renferment. Nous sommes à cet égard comme un voyageur qui parcourt des plaines où gisent les débris d’anciennes cités dont il ne connaît pas, ou dont il ne connaît qu’imparfaitement l’histoire, Il voit cà et là des tronçons de colonne, des fragments de muraille, qui ne provoquent dans son esprit que des idées conformes aux images qu'il a sous les yeux. Que serait-ce, s’il pouvait rétablir ces colonnes, relever ces murs, reconstruire, en un
1 J’ai puisé de nombreux renseignements, pour cette étude, dans un travail du T.R. Richard Chenevix Trench, archevêque de Dublin, dans l’Essai d’étymologie philosophique de l’abbé Chavée, et dans une conférence de M. Michel Bréal, publiée dans la Revue politique et littéraire,
s mot, l’ancienne ville détruite ! (Chaque muraille, chaque monument, chaque pierre lui révèlerait soudain tout un passé qui dort ; il pourrait y voir revivre toute une nation, y lire page par page l’histoire de toute une époque.
Quelqu'un a dit que l'ignorance est la mère de l'admiration. Voilà une bien fausse assertion. Pour une fois que l'ignorance nous fait admirer des choses qui ne sont pas dignes de l’être, cent fois elle nous empêche d'apprécier à leur valeur des objets ou des faits qu’une connaïssance plus approfondie nous révélerait sous leur jour véritable et dans toute leur sublime grandeur, Cependant l'esprit humain est ainsi fait—ou ptutôt la routine le faconne de telle manière—qu’il accepte tout de bonne foi et se contente de juger les choses à leur surface on d’après les notions les plus répandues. Ainsi, que de gens ont appris à admirer et admirent encore cette maxime de Boileau :
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément !
Eh bien, franchement, il n’y a là qu’ine apparence de sagesse. Tous ceux qui ont pensé uu peu, tous ceux qui parlent ou quiécrivent pour le public savent parfaitement qu’il existe une vaste diflérence entre la conception claire d’un objet, d’un sentiment, et sa
IS
description en termes, précis et approprié. Ainsi, pour me servir du premier exemple qui se présente à mon esprit, nous concevons parfaitement ce que c'est que le passé, le présent et le futur. Or combien y en a-t-il parmi nous qui, avec cette claire conception dans l'esprit, soient prêts à donner sur le champ, et même en y réfléchissant, une explication également claire de ces trois termes si simples en apparence et si faciles à concevoir ? Et que serait-ce donc si nous abordions le domaine des sentiments et des sensations ! Interrogez les auteurs didactiques, les lexicographes, par exemple, qui sont obligés de définir chaque mot qu'ils inscrivent dans leurs dictionnaires. Vous verrez ce qu’ils pensent de la profonde maxime de Boileau. Cette fois, c’est bien véritablement l'ignorance, ou l'absence de réflexion qui est la mère de l’admiration.
Mais, en général, c’est le contraire qui arrive. On passe à côté des choses les plus intéressantes, les plus dignes d’être admirées, et l’on n’y porte qu’une attention distraite. Ah! si l’on savait quelles richesses on coudoie, quels trésors on Foie ainsi sans s’en douter !
Et c’est bien surtout lorsqu'il s’agit des mots qui composent le langage que cette vérité s'affirme,
Nous nous habituons à parler sans nous rendre compte exactement des expressions dont nous nous
servons. Et cela est tellement vrai que, par la force de l’habitude, les mots se présentent à la mémoire sans aucun effort, et sans que nous soyons obligés de recourir à ce travail que fait celui qui cherche un terme quelconque dans un dictionnaire. Car notre mémoire est un véritable dictionnaire qui contient non seulement tous les mots que nous avons entendus, mais encore tous les acceptions différentes dans lesquelles ces mots sont arrivés à notre oreille, Et cependant, lorsque nous demandons à notre mémoire un terme dont nous avons besoin, ce terme se présente aussitôt, non pas avec toutes ses acceptions, comme dans le vocabulaire, mais avec la seule signification qui soit conforme à l’idée que nous voulons exprimer. Ainsi, lorsque je dis : “ J’ai lu un livre,” le mot livre s'offre tout de suite à mon esprit, et à l'esprit de celui qui m’écoute, dans l’acception ‘“ d'ouvrage écrit ou imprimé, composé de feuilles, de pages et de lignes.” Ma mémoire ne me donne pas le mot livre dans le sens de “ poids contenant un certain nombre d’onces,” ni dans le sens de “ monnaie ayant cours dans certains pays.” Ces deux autres acceptions restent cachées pour ne laisser surgir que celle dont j'ai besoin, (Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer comment se fait cette mystérieuse opération qui naît d’une longue pratique, et qui ressemble ur peu au travail que fait l’organiste en touchant chaque note de son accord, et l’imprimeur en cueillant pour
ainsi dire chaque lettre de sa casse. Il suffit de constater le fait pour montrer comment l'esprit s habitue à employer un mot dans son acception la plus générale, sans se donner la peine de réfléchir sur les significations additionnelles que ce mot peut contenir et sur le chemin qu'il a pu parcourir, les transformations qu’il a pu subir, avant d'arriver à représenter l'idée qui s’y rattache.
Et cependant que de choses il y a souvent dans un seul mot, dans une seule syllabe ! Emerson dit quelque part que le langage est une poésie fossile, ‘C'est la vérité ; mais ce n’est pas toute la vérité. La langue n’est pas seulement une poésie fossile, c’est encore toute une mine d'histoire, de :norale et de religion. (C’est, en un mot, la photographie d’un peuple ; mais une de ces photographies qu'on ne peut saisir et apprécier qu'à l’aide d’une loupe puis- “sante; et cette loupe, ce verre grossissant, c’est l'analyse, c’est l’anatomie des mots.
“ Dans le vocabulaire d’une langue, dit Ozanam, on a tout le spectacle d’une civilisation, On y voit ce qu'un peuple sait des choses invisibles... On mesure la puissance de ses institutions par le nombre et la propriété des termes qu’elles veulent pour leur service ; la liturgie a ses paroles sacramentelles, la procédure a ses formules, Enfin, si ce peuple a étudié la nature, il faut voir à quel point il ena
pénétré les secrets, par quelle variété d'expressions, par quels sons flatteurs ou énergiques il a cherché à décrire les divers aspects du ciel et de la terre, à faire pour ainsi dire l'inventaire des richesses dont il dispose. ”
Je n’ai pas l'intention, dans ce court travail d’embrasser en son entier un aussi vaste sujet. Je veux me borner, en étudiant un certain nombre d’expressions prises un peu au hasard, à montrer quelle abondante moisson ou pourrait recueillir en cultivant davantage un champ si riche et si facile à exploiter. L
Coleridge dit : “ In order to get the full sense of a word, we should first present to our minds the visual image that forms its primary meaning.” C'est-à-dire, pour obtenir le sens complet d’un miot, il faut d’abord présenter à notre idée l’image matérielle qu'offre son sens primitif, En d’autres termes, pour bien comprendre une expression, il faut remonter à son radical où à sa racine, et c’est ce que nous allons faire.
Prenons d’abord les expresions qui contiennent, comme le dit Emerson, une “ poésie fossile.”
Vous dites souvent d’une personne qu'elle est sincère, et vous savez parfaitement ce que vous voulez dire et ce que vous dites; mais vous ne songez peut-être point à l’origine de cette simple
expression. Le dictionne nous donne pour étymologie les deux mots latins sène cera, sans cire ; c’està-dire un objet qui se présente à découvert, non fardé, non enduit de cire. Il y a quelque raison dans cette étymologie, mais j'avoue qu’elle ne me satisfait qu’à demi. J’aime mieux faire remontrer sincère à deux mots grecs : sun, avec, et keir, la main. La sincérité est donc assimilée à un objet qu’on tient à la main, qu'on expose à tous les regards, et qui par conséquent ne cache rien. Nous avons du reste une expression bien ordinaire qui semble confirmer cette étymologie. Ne disons-nous pas en effet tous les jours: cette personne est généreuse, franche, elle a “le cœur sur la main ?” Il y a là une ressemblance trop grande pour qu’elle soit accidentelle. Quant au changement du ki grec en « doux, il n'offre aucune difficulté et se rencontre très souvent. Ainsi archevéque et archiépiscopal, qui viennent tous deux de arkein, donrent les deux transformations.
Le mot capricieux offre encore une image assez poétique. Il vient en droite ligne de capra, chèvre. L'homme capricieux est celui dont l'esprit ne sait pas se poser et passe continuellement d’une idée, d’un objet à un autre, de même que la chèvre saute de rocher en rocher. L’anglais desultory qui signifie inconstant, irrégulier, a uue origine presque semblable, puisqu'il vient de saltare qui veut dire sauter, danser;
Tout le monde connaît l’écureuil, ce petit quadrupède si joli, si vif, si léger ; mais tout le monde ne sait pas quelle poétique image offre son nom lorsqu’on le décompose. Ecureuil vient du latin sciuriolus, tiré du grec skiouwros, que l'Anglais reproduit mieux que nous dans squirrel ; skiouros est formé lui-même des deux-substantifs skia, ombre, et oura, queue ; c'est donc l’animal qui se fait de l’ombre avec sa queue. Sinous étions encore au temps où les animaux parlaient, je suis certain que l’écureuil dirait qu’il se reconnaît parfaitement dans cette description,
Ceux qui ont lu les œuvres de Shakspeare—et c'est tout l'univers eivilisé—ont sans doute admiré ce génie étonnant. Mais le nom lui-même a quelque chose de très remarquable. Shakspeare signifie : l’homme qui brandit une lance. Comme le dit Ben Johnson en parlant des vers du poète :
In each of which he seems to shake a lance As brandisLed in the eyes of ignorance.
Traduction :
Dans chacun de ses vers il brandit une lance Qui brille, redoutable, aux yeux de l’ignorance.
Celui qui s’est servi la première fois du mot dilapider a dû voir surgir dans son esprit l'image d’un édifice dont les murailles se désagrègent, et qui tombe
pierre par pierre. Ainsi, un homme qui dilapide sa fortune fait comme celui qui abat sa maison ou la maison de son voisin, non pas tout d’un bloc avec une cartouche de dynamite, suivant la mode du jour, mais lentement et morceau par morceau.
Quand nous parlons des tribulations qni nous assiègent, nous pouvons, non pas nous consoler, mais du moins opérer une certaine diversion en songeant que ce mot vient du latin éribulum ou tribula, et du grec tribolos, qui désignent une espèce de herse et un instrument pour égrener le blé. L'homme en proie aux tribulations est comme le grain secoué par le tribulum, ou comme le sol déchiré par la herse ; les deux alternatives sont loin d’être agréables, mais la poésie ne vit pas toujours sur les fleurs. Des fleurs au papillon, la transition est assez naturelle, Le mot papillon n'offre pas en français une image très poétique ; il est formé d’un redoublement de la racine sanscrite p?l, qui signifie vaciller, onduler. Mais son nom espagnol muriposa, mar-1-posa, mer et repos, est très caractéristique. C’est l’insecte agité comme la mer à un certain moment, puis, l'instant d'après, calme, posé, comme la mer encore, quand les vents ne l’agitent plus. Et, à propos de la mer, les italiens ont une facon fort originale d'en peindre les vagues. Quand ces vagues sont légères, ils les désignent sous le nom de pecore, moutons ; si elles sont
plus fortes, on dit que ce sont des cavalloni, c’est-àdire de grands chevaux. Nous avons du reste en français la première de ces expressions ; nous appelons les petites vagues écumantes qui se brisent des moutons ; et nous disons des eaux qu’elles moutonnent.
Quand nous parlons du cristal, c’est encore une expression que nous empruntons à l'apparence de l’eau congelée, Crislal vient en effet de kruos, froid, et de sthellesthaï, être arrêté, figé. Le cristal est donc comme l’eau arrêtée, solidifiée par le froid. Cru, crudité, cruel, cruuuté, viennent également de kruos.
Le mot eæiler n'avait pas autrefois la signification qu’il a aujourd'hui. L'ancienne forme essiler signifiait maltraiter, rendre malheureux. De ce que le bannissement doit rendre malheureux et est même considéré comme le plus grand des malheurs, on a donné au verbe eæiler le sens de bannir. Dans la langue allemande, le contraire précisément est arrivé : le mot elend a d’abord signifié exil, et aujourd’hui il sigvifie malheur, infortune,
Le mot charme, avant d'être pris dans son acception actuelle, désignait la poésie, le chant. Il vient du latin carmen; cet, de ce que la poésie enchante, captive, séduit, on a transformé son nom pour en faire le symbole d’un des plus aimables attributs de la compagne de l’homme, On retrouve encore Ja
première physionomie de ce mot dans les incantations des sorciers et des sorcières qui produisaient des charmes.
Autrefois celui qui aspirait à une dignité s'appelait candidat, parce qu’il portait une robe blanche pour indiquer qu’il était, sinon sans reproche, au moins rempli de bonnes dispositions. Il faut avouer que, de nos jours, la tunique blanche n'irait pas à tous les candidats.
Les grecs et les latins donnaient le nom de dactyle à une certaine division des vers composée d’une longue et de deux brèves. Dactyle vient de daktylos, qui en grec veut dire doigt ; le doigt est composé de trois phalanges dont une longue et deux autres plus eourtes, chacune de la moitié de la première. C'est là une jolie image ; seulement je comprends moins comment ce dactyle, qui signifie doigt, en est venu à former ce qu’on appelle, en versification, un pied.
Le rossignol tire son nom du mot latin luscinia, ou plutôt de son diminutif lusciniola; c'est-à-dire l'oiseau qui chante dans les bosquets, ou l'oiseau qui chante sans y voir, après la tombée du jour. Dans ce dernier cas, le mot anglais nightingale aurait à peu près la même acception.
Parmi les mots qui offrent des images poétiques, nous pouvons encore citer escarboucle, qui signifie charbon incandescent ; ramage, chant des oiseaux,
qui se répand, qui s’éparpille dans les rameaux des arbres ; se pavaner, c’est-à-dire marcher d'une | manière superbe et prétentieuse, comme un paon qui fait la roue ; Florence, la cité des fleurs, comme
le dit le poète :
Poichè era posta in un prato di fiori, La dengero il nome bello onde s’ingloria.
Et, parmi les noms propres, nous avons Esther, l'étoile ; Suzanne, le lis ; Marguerite, perle, et tant d’autres noms dont vous connaissez du reste aussi bien que moi la signification.
La médecine possède un grand nombre de mots qui offrent des racines intéressantes, mais peu poétiques. Cependant, voici une maladie qui porte un nom tout à fait imagé, c’est l'asthme. En effet, en langue sanscrite, le mot «s veut dire dire lancer, souffler, et le mot mu ou mur signifie enclore, arrêter, faire obstacle. L’as(th)me est donc une respiration gênée, entravée, et le peuple n’a pas tort quand il donne à cette maladie le nom de ‘“ courte haleine ” kert couper, retrancher ; et al, s'élever, monter. !
1 Les avocats et les notaires mêmes ne manquent pas de termes qui offrent une couleur poétique. Ainsi, le mot stellionat, qui désigne l’acte de vendre ou d’hypothéquer un immeuble dont on sait n’être pas le propriétaire, vient de stellion, espèce de lézard qui change de couleur et trompe l'œil. |
Je pourrais multiplier ces citations, mais cela nous entraînerait trop loin. Je passe donc de suite aux expressions qui présentent dans leurs racines des idées de morale et de religion, et le mot religion Jui-même me servira d'entrée en matière. En effet ce mot est formé des deux termes latins re et ligare, c'est-à-dire lier de nouveau, lier plus fortement. la religion est donc ce lien supérieur, surnaturel, qui . non seulement unit les fidèles entre eux comme les
membres d’une grande famille, mais qui les rattache à la Divinité.
Et les mots morale, mœurs, ne vienne-ils pas du latin morari, qui veut dire s'arrêter, être fixé ? On a donc appliqué cette idée de stabilité, de tixité, à l'état du bien, à l'existence réglée, parce que l’état du mal, l'existence déréglée sont censés n'avoir aucune permanence ; on doit faire des efforts constants pour en sortir, C’est encore des racines sanscrites mu et mur qu'est derivé ce mot morari, dé même que demeure, demeurer, morose (qui reste fixé à une seule idée), et probablement les mots mort et mourir, qui indiquent l'obstacle, le point d'arrêt, la fixité par excellence, hand on dit d’une personne qu’elle est passionnée, qu’elle agit avec passion, on se forme immédiatement une idée de force, de caractère impulgif, d’élans généreux. Eh bien, c’est tout le contraire qu’il faut croire, parceque c’est tout le contraire qui est vrai. Passion, vient du verbe latin patior, je
souffre, je subis, je suis passif. Or l’homme qui agit par passion, par emportement, n’a pas de force ; au contraire il est faible et il fait preuve de faiblesse, puisqu'il se laisse conduire, gouverner par la circonstance, au lieu de la dominer. Il peut cependant produire un certain effet, mais ce n’est pas sa propre force qui produit cet effet, c’est simplement l’impulsion acquise. La même chose arrive quand vous perforez une planche avec une balle de liège lancée par le canon d’un fusil. La balle de liège aurait bien mauvaise grâce à ce vanter du résultat. On comprendra sans peine que je ne parle ici de la passion que dans un sens restreint, et que je n’entends pas désigner ces nobles élans de l’âme qui sont comme les explosions du génie, et qui produisent les grandes œuvres,
Voici encore le mot humunités, qui indique non seulement l’enseignement des belles-lettres, mais le développement de toutes les facultés humaines, l’éducation intellectuelle, morale et esthétique, qui fait de chacun de nous un homme dans la plus belle acception du mot. Et cependant combien de personnes prononcent ce mot tous les jours, sans songer à tout ce qu’il contient !
Les mots duplicité et simplicité sont deux termes bien ordinaires ; pourtant ils offrent deux images qui méritent d’être étudiées. La duplicité est l'état
d'une personne qui est double, qui se présente sous plusieurs aspects, ou bien qui est repliée sur ellemême et ne laisse pas voir ses véritables sentiments. La simplicité, au contraire, n'offre rien de caché; tout apparaît à la surface, comme sur une feuille non pliée. L’homme simple est sincère et franc.
Etce mot franc, d’où vient-il sncore ? C’est le nom d'un peuple, nom qui sert à personnifier la liberté, la droiture et l'honneur. De là viennent franchise, affranchir, affranchissement, France et Français. C’est la seule nation dans l’histoire qui ait mérité de donner son nom à une qualité morale, à une vertu. Tâchons de ne pas l'oublier.
Je n’irai pas plus loin en morale et en religion ; c'est un sujet qui n'est pas de ma compétence, je J'avoue humblement. Je pourrais m’exposer, avec la meilleure volonté du monde et sans m’en apercevoir, à tomber dans quelques-unes de ces grandes erreurs que certains esprits plus éclairés, plus subtils que lé commun des mortels, ont découvertes de nos jours chez leur prochain. Le péril est grave, je m'y dérobe par la fuite.
Je pourrais cependant remarquer en passant, et à propos du mot verêu qui vient de tomber de ma plume, que l’étymologie que l’on donne ordinairement de ce mot n’est pas la véritable. On fait dériver ce mot de vir qui signifie, en français, homme,
force, vigueur, verdeur ; mais il paraît venir en ligne beaucoup plus directe du sanscrit ou de l’indien wertis, excellence, mérite, du verbe wer, aimer, préférer : comparez l'anglais worth, qui a la même signification et la même origine.
Je donnerai un peu plus loin, un certain nombre de mots dérivés de l’indien ou sanscrit. (Car, dans bien des cas, les racines que nous tirons du grec apparaissent beaucoup plus clairement encore dans la langue indienne. Le grec s'est-il formé sur le sanscrit, ou bien les deux langues tirent-elles leur origine d’un langage primitif commun ? c’est ce qu’il est difficile d'établir. Quoi qu'il en soit, presque toutes les racines grecques se trouvent décomposées dans le sanscrit.
L’arabe nous a également fourni un certain nombre de mots. J’en donnerai quelques-uns plus loin,
Il est bien entendu qu'en citant ces exemples je n’ai pas l’intention d’attribuer à la langue française en général une origine arabe ou bindoue. Il est hors de doute que le français proprement dit vient directement du latin: la langue populaire du bas latin, et la langue savante du latin classique. Un certain nombre de termes spéciaux sont tirés du grec.
On reconnaît la langue populaire en ce qu’elle respecte toujours l’accent latin, tandis que la langue savante en tient rarement compte.
En voiei quelques exemples :