‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 2 sur 19 · ET LA · texte numérisé non relu

ET LA

Mémoire Lu à Québec, le 29 mars 18384, à une réunion de lu section française de la société reuis du Canada. Potdentad on rame RSC.) Vus, 22e. 1, 4

Il y à maintenant près d’un siècle et un quartque

nous avons passé de la domination de la France à

celle de l'Angleterre. Après la grande bataille qui a

placé le drapeau britannique sur nos murs, mais

surtout après le traité par lequel la cession du pays

a été ratifiée, il n’est resté sur cette ancienne terre

française qu’une simple poignée de Français. Ruinés

par la guerre, ils w’avaient pour vivre que leur hache et leur mousquet; mais leur cœur était aussi grand

et aussi fort que l’immense et vigoureuse forêt à

laquelle ils allaient livrer bataille, comme leurs pères l'avaient fait depuis près de cent cinquante ans. Et ces Français, sans consulter leur nombre, se sont mis hardiment à l’œuvre.

Or, ce n’était pas une chose ordinaire qu'ils entreprenaient. Non seulement il leur fallait tirer péniblement leur existence quotidienne d’une culture sans cesse interrompue ou ruinée par les incursions des sauvages et des bêtes farouches, maïs ils devaient en outre lutter constamment et pied à pied contre un envahissement encore plus redoutable, celui des mœurs, des coutumes et de la langue d’un étranger, Sans aigreur et sans haine, mais aussi sans faiblesse et sans compromis, ils ont fait cette lutte par tous les moyens honnêtes et légaux qu’ils avaient à leur disposition. Ils ont passé successivement sous le règne d’une commission militaire, puis d’une commission mi-partie civile et militaire, ensuite sous un gouvernement civil absolu, puis encore sous un régime soi-disant constitutionnel et. représentatif, accordé en 1791. Mais ce gouvernement qui n’était ni assez large, ni assez populaire, a dû subir beaucoup de modifications, en 1841, pour arriver à la constitution plus libérale encore de 1867, sons laquelle nous vivons.

Pour nous, aujourd'hui, cette période peut sembler courte, et il suflit de quelques lignes pour la résumer,

Mais songeons à la durée qu’elle a eue réellement pour ceux qui ont été obligés de la subir, de la vivre jusqu’à la fin, et nous aurons une idée de l'immense travail accompli.

Or, pendant toutes ces luttes que l'élément français a dû soutenir sur ce continent, qu’a-t-il gagné ? tout; qu'a-t-il perdu ? rien. Pour tous les avantages sérieux qu'il a conquis si longuement et si péniblement, il n’a rien sacrifié de l'héritage précieux qui lui avait été confié : sa foi, ses coutumes, sa langue. Il l’a conservé intact comme au premier jour, Bien plus, il s’est accru et développé dans des proportions étonnantes. Les quelques milliers de familles qui sont restées attachées au sol canadien après le traité de 1763, forment aujourd'hui au-delà d’un million d'âmes, sans compter les trois ou quatre cent mille des nôtres établis sur le territoire qui nous avoisine, et qui forment autant de groupes au milieu desquels se conservent et se cultivent les traditions de la famille et de la nationalité, Non seulement nous ne nous sommes pas laissés envahir, mais nous avons envahi les autres. Et avec cela, — j'aime à le répéter, — sans cesser d’être loyaux sujets du nouveau pouvoir sous lequel nous jouissons maintenant, du reste, des plus grandes libertés, nous sommes restés français par le cœur, français par les coutumes, et français par le langage.

Mais c’est surtout cette conservation intacte de la langue française qui forme un des traits les plus saillants de cette merveilleuse vitalité dont l’histoire du monde nous offre bien peu d'exemples.

En effet, on concoit facilement que les Français du Canada aient gardé leur religion, d’abord parce qu’un traité solennel leur en assurait le libre exercice, et que, d'ailleurs, c'était un point sur lequel on ne pouvait les attaquer qu'avec les plus grands mépagements, Pour ce qui est des coutumes, on sait qu'il est extrêmement difficile de les déraciner chez un peuple, dans quelques circonstances qu'on le place ; et, au surplus, nos nouveaux gouvernants n'avaient aucun intérêt immédiat à nous susciter des embarras sur ce point. Mais, quant au langage, nous étions dans une tout autre position. Mêlés constamment à un peuple qui parlait une langue étrangère, nos pères étaient obligés de se servir de cette langue non seulement duns la plupart de leurs rapports journaliers, mais encore pour faire valoir ou défendre leurs droits devant lés tribunaux, et surtout devant le pouvoir législatif, ou bien encore pour pouvoir comprendre ces édits et ordonnances qu'on ne se donnait pas toujours la peine de leur traduire.

On conçoit dès lors quels efforts il leur a fallu: aire, quels combats ils out dû soutenir pour ne pas

| se laisser entraîner peu à peu sur la pente vers

Jaquelle tout concourait à les faire glisser, Et quand On a sous les yeux le travail constant que font les Prussiens dans le but de germaniser l'Alsace et la Lorraine en imposant la langue allemande eten proscrivant par tous les moyens l’usage du français, on peut comprendre ce que faisait ici, dans un but analogue, une bureaucratie qui avait tout à gagner en affirmant son zèle ardent contre notre nationalité. Placés déjà dans nue position inférieure sous le rapport de l'existence matérielle, attendu que dans tous les états, professions ou emplois publics, la race que l'on qualifiait modestement de supérieure était naturellement la plus favorisée, nos compatriotes avaient encore le désavantage d’être obliués d'apprendre deux langnes pour ne pas être exposés à se heurter cha que jour, dans les détails ordinaires de la vie, contre des ob:tacles et des retards continnels,

La difficulté était moins grande, peut être, pour les habi ants des campagnes, qui se trouvaient moins souvent en contact avec l'élément étranger; mais, dans les villes et les centres un peu considérables, où la population était toujours plus on moins mélangée c'était un danger, et par conséquent une lutte de tous les instants.

Une autre source de péril était le manque de livres et de journaux. On comprend que, par suite du nombre restreint des lecteurs, celui qui imprimait un

Hvre ou publiait un journal dans notre langue pouvait rarement faire rentrer ses avances, et perdait le plus souvent des sommes relativement fortes, sans compter le sacrifice de son temps et de son travail. Il s'en suit donc que ceux qui voulaient se renseigner sur les affaires publiques ou augmenter leurs connaissances sur d’autres joints étaient obligés de reconrir aux journaux et aux livres imprimés dans une langue étrangire, qui nous arrivaient en grand nombre soit d'Angleterre, soit des Etats-Unis. Et cet état de choses a duré assez longtemps pour que bien des personnes, vivantes encore aujourd’hui, se souviennent d’avoir été obligées de copier en classe la plupart des cours qu’elles suivaient, parce qu'il n’y avaitqu’unsenilivre imprimé pour le professeur ; souvent même,celivreuniquefaisaitcomplètementdéfaut,.

Dans les circonstances ordinaires, il aurait pu en résulter un moindre inconvénient, mais étant donné la situation qui nous était faite et la pression morale que nous subissions de toutes parts, il y avait là un danger que nous. n'avons évité que grâce au plus continuels efforts et au déploiement du plus grand patriotisme.

Et, au milieu de ces tribulations qui prenaient sonvent la forme de séductions, nous sommes restés fermes et inébranlables jusqu’à la fin, Non seulement nous avons conservé notre langue dans toute sa pureté, dans toute son intégrité, mais nous l'avons

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même fait accepter à ceux qui voulaient nous imposer la leur, Par nos protestations incessantes, par nos efforts persistants, nous en sommes arrivés à faire reconnaître à la langue francaise le droit de cité dans ce pays qu'elle avait jadis conquis à la civilisation, et dont on avait voulu plus tard l’expulser; nous avons fait mettre sur un pied d'égalité avec la langue de nos compatriotes d'une autre origine. Et, s’il nous est permis de nous enorgueillir du travail que nous avons accompli sous ce rapport et du succès qui l’a couronné, nous ne devons pas oublier d’arprécier en même temps comme il le mérite l'esprit si libéral du pouvoir qui a su, lorsqu'il a été suffisamment éclairé sur la situation, nous rendre cette justice et faire amplement droit à nos légitimes aspirations.

Du reste, cenx qui ont voulu se mettre au-dessus des mesquins intérêts ou des querelles du moment, ont toujours, même en Angleterre, estimé à sa véritable valeur ce sentiment si naturel qui nous faisait lutter sans relâche pour la conservation de notre langue et par conséquent de notre nationalité, Voici ce que disait lord Grenville, lors de la discussion du projet de constitution de 1791 : ‘“ On a appelé préjugé l’attachement des Canadiens à leurs coutumes, à leurs lois et à leurs usages, qu'ils préfèrent à ceux de l'Angleterre. Je crois qu’un pareil attachement mérite uu autre nom que celui de préjugé ; selon moi, cet attachement est fondé sur la raison et sur quelque

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chose de plus élevé encore que la raison, sur les sentiments les plus nobles du cœur de l’homme.” Et cet esprit large et impartial que nous constatons chez plusieurs de nos gouverneurs, entre autre lord Durhan, sir Charles Bagot, lord Elyin et lord Dufferin, ne se retrouve-t-il pas heureusement aujourd'hui dans les belles paroles que prononcait $. E, le marquis de Lorne, gouverneur général du Canada, lors de l'inauguration de cette académie qui lui doit sa fondation : “ Dans une des sections, ceux de nos concitoyens qui tirent leur origine de la vieille France, pourront discuter, avec ceite élégance de diction et cette critique judicieuse si remarquable chez eux, tout ce qui a trait à leur littérature, ils s’y attacheront à consei ver dans toute sa pureté le grand idiome qui est entré pour une si large part dans la formation de langue anglaise.”

Il y a dans cette loyale manière de nous juger de quoi compenser et au-delà les mesquines tracasseries auxquelles on nous a soumis et que certaines personnes trop Ztlées voudraient ressusciter encore.

Aujourd'hui donc, non seulement la langne française est une des langues oflicielles dans notre province de Québec, mais elle est aussi, non pas simplement tolérée, mais légalement reconnue au siège du pouvoir fédéral. Dans les’ débats du parlement d'Ottuwa, et dans la correspondance officielle des

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départements, l'usage des deux langues est facultatif ; et les lois, de même que les documents publics et le Hansard, 1 doivent s'imprimer et se publier et français et en anglais. |

Nous pouvons donc montrer avec une légitime fierté la position que nous avons conquise, au point de vue de la langue surtout, puisque dans cette académie, sur quatre-vingts fauteuils, nous en possédons vingt-six.

Voilà succinctement la vie que nous avons faite depuis plus d’un siècle et les résultats que nous avons obtenus.

Mais il y a encore une espérance que nous n’abandonnons pas et que nous devons, par tous nos efforts, tâcher de réaliser, c’est d’être reconnus officiellement sous le rapport du langage, par le pays d’où nos ancêtres sont venus, c’est d’être admis à concourir, comme nos frères d'outre-mer, à l'augmentation de l'héritage paternel. Car, cette langue si belle, qui est restée la langue officielle de presque toutes les. cours de l'Europe, non contents de la conserver dans toute sa pureté et son intégrité, nous l'avons enrichie d’une foule de mots et de locutions empruntées à des circonstances nouvelles et qui ne pouvaient se produire que difficilement ailleurs qu'ici. Placés dans une situation spéciale, dans un milieu différent de

1 Compte-rendu officiel des débats du parlement.

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l’ancien monde, tant au point de vue du mode de vivre que sous le rapport de la nature matérielle, nous avons dû nécessairement exprimer des états nouveaux et des idées nouvelles par des mots nouveaux. Ces mots, nous les avons créés et nous nous en servons tous les jours. Avions-nous le droit de les créer ? avous-nous ie droit de nons en servir ? Et pourquoi non? Une langue n’est pas une chose immuable ; il est vrai qu’on peut bien en fixer d’une facon à peu près définitive les règles grammaticales, mais jamais on ne pourra empêcher ceux qui la parlent d'étendre on de modifier d’un commun accord et suivant les circonstances, certaines expressions, ou, au besoin, de créer des expressions nouvelles, Autrement, cette langue passerait bientôt à l'état de langue morte ou tout au moins condamnée à périr; car ici, grâce à la rapidité avec laquelle marche le siècle, tout moment d'arrêt est presque un pas en arrière,

Aussi, malgré les défenses solennelles de l’Académie, on voit la langue française s’augmenter chaque jour de mots nouveaux que le dictionnaire officiel rejette, mais qui sont accueillis par Bescherelle, Poitevin, Littré et Larousse, sur ce principe, sans doute, qu’un dictionnaire est principalement un registre de constatation, et qu’on doit exercer la plus grande prudence quand il s’agit de déclarer qu’un terme usuel est ou n'est pas admissible, C'est à la totalité de

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ceux qui parlent et qui écrivent qu’il appartient, dans ce cas, de se prononcer, Et c’est pourquoi, malgré les dictionnaires mêmes, vous voyez les grands journaux, les grandes revues et les écrits des bons auteurs modernes affirmer ici leur antorité. Ouvrez la Revue des deux Mondes, la Nouvelle Revue ou l'Officiel, ou encore les livres dont les auteurs occupent un rang élevé dans :es lettres, et vous y rencontrerez très-souvent des expressions ou des acceptions que les dictionnaires ne donnent pas. Pour cela, en sontelles moins françaises et en resteront-elles moins dans la langue ? Au contraire, elles s’y fixeront davantage, et les autorités officielles, pour être les dernières à céder, seront bien forcées un jour ou l’autre, de les accueillir et de les reconnaître. Au surplus, la même chose se produit dans toutes les langues ; c'est une espèce d'évolution qu’il est impossible d'arrêter, Et, sous ce rapport, nous ne pouvons pas citer un meilleur exemple que celui de nos voisins des Etats- Unis, dont le dictionnaire est beaucoup plus étendu que les dictionnaires faits en Angleterre, grâce au grand nombre de mots nouveaux que les circonstances ont fait surgir.

Or, dans ce mouvement de progrès, nous, les représentants légitimes de la langue francaise dans l’Amérique du Nord, nous avons marché avec les autres et uous avons apporté notre quote-part de travail. Pourquoi maintenant ce travail serait-il mis de côté, rejeté

par ceux qui ont la mission officielle de l’étudier et de le juger? Pourquoi toutes ces expressions que nous avons été obligés de créer n’entreraient-elles pas de plein droit dans le dictionnaire de la langue francaise, avec une note indiquant le lieu de leur provenance, ainsi que la chose s’est faite, du reste, pour un petit nombre d’entre elles ?

Voilà ce que je demande; et je crois sincèrement que nous y avons droit.

Je ne veux pas, naturellement, parler ici d’un grand nombre de mots que l’on trouve dans les glossaires sous le titre: “ Expressions particulières au Canada,” et qui ne sont que des variantes souvent légères de prononeiation, telles qu’on les retrouve dans certains départements, en France. Ainsi, je m'inquiète fort peu que l’on dise fanil pour fenil, détorse pour entorse, greyer pour gréer, ondains pour andins, etc. ; ou bien encore qu’on se serve de certaines expressions démodées, usitées dans quelques provinces seulement, comme joueraux marbres pour jouer aux bulles, siler, dans certains cas pour siffler, dévirer pour retourner, ete. Plusieurs de ces mots disparaissent à mesure que l'instruction se répand, quant aux autres, ils donnent à notre langage un certain cachet d'originalité et d’archaïsme que l’on aurait tort de lui reprocher dans la plupart des cas.

Mais les expressions ou acceptions auxquelles je tiens davantage, et pour lesquelles je réclame le droit

de cité, ce sont celles que nous n'avons pas été libres de ne pas créer, parce que les circonstances nous les imposaient, et qui pour la plupart, d’ailleurs, suivent exactement les règles d’une judicieuse étymologie on sont de bonnes adaptations du terme anglais correspondant.

Ainsi, les mots balise, baliser, sont deux termes de marine, En France, les balises sont des bouées qui marquent l’entrée d’un port ou le chenal d’une rivière ; le verbe baliser s'emploie dans le même sens. Ici, nous avons étendu cette signification. Pour indiquer la place des chemins, en hiver, sur nos grands champs de neige ou sur la surface glacée des rivières et des lacs, on plante, de chaque côté, de petits sapins ou autres arbustes verts, qui guident le voyageur quani les rafales on la poudrerie ont effacé la trace des voitures. Ces arbustes, nous les appelons balises, et nous disons, dans le même sens, baliser un chemin. Ces balises servent aussi à marquer en hiver le trou pratiqué dans la glace visà-vis chaque maison pour puiser l’eau. Elles signalent le danger au passant. Cette acception n’estelle pas rationnelle, et, au lieu d’avoir ici défiguré la langue, comme certains écrivains peu réfléchis nous en ont fait le reproche, ne l’avons-nous pas, au contraire, enrichie ?

J'ai écrit plus haut le mot poudrerie ; c’est encare un terme non seulement fort juste mais de plus

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