‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 10 sur 58 · L. Sainéan, op. cit., pp · texte numérisé non relu

L. Sainéan, op. cit., pp

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 3

langue populaire la pièce de cinq francs, n'e^t autre que le nora de la ville de Tunis, prononcé autrefois Tunes'! Le chef des gueux avait été jadis appdé ironiquement « roi de Tunes » et iune (écrit souvent thune) prit ensuite le sens d' « aumône ». — Le lingue, couteau des Apaches, est la transformation très phonétique, dans la langue populaire, de l'ancien argot lingre = couteau de Lingres (qui est une prononciation dialectale de Langres) ^

Même quand elle emprunte, on le voit, la langue populaire change souvent le sens. Mais ses emprunts, somme toute, sont restreints, et elle se renouvelle surtout en modifiant son propre fonds suivant les procédés linguistiques ordinaires. Comme eu pur français, les créations de locutions et de mots nouveaux s'opèrent en premier lieu par synecdoque, métonymie ou métaphore : ce sont les classiques « figures » des anciens grammairiens.

La synecdoque prend l'un pour l'autre deux termes d'inégale étendue, par exemple la partie pour le tout et le tout pour la partie : un drapeau signifiait à l'origine la pièce de drap de l'étendard, et a désigné ensuite l'étendard lui-même ; inversement quand nous

1. A signaler aussi les noms propres : un eustache (coûtée u), un thomas. On a parfois des féminins dans certaines créations semilittéraires : une poubelle, une mougeotte (boîte créée par M. Mougeot quand il était sous-secrétaire d'État des Postes).

disons le tableau, nous entendons « la peinture qui est sur le tableau ». C'est ainsi que procède la langue du journalisme quand elle appelle papier l'article (qui est sur le papier), la langue des couturières qui désigne par petite-main la jeune ouvrière (qui a une petite main), ou la langue populaire dénommant sapin le fiacre (dont une partie est faite en sapin), lame le couteau (qui a une lame), etc.

Nous faisons encore une synecdoque quand le déterminé fait disparaître le déterminant, qui peut être un complément ou un adjectif : par exemple un bâtiment^ au sens de vaisseau, pour « bâtiment de mer », ou le « jour de l'an » pour « le premier jour de l'an » ; en revanche, le complément peut expulser le premier terme (« reine-claude » pour « prune de la reine Claude »), ou l'adjectif faire disparaître le substantif : « journal », pour « papier journal » (c'est-àdire quotidien), « capitale » pour « ville capitale », etc.

Mêmes phénomènes dans les langages familiers et techniques. La Bourse dit « une Ville de Paris » pour « une obligation de la Ville de Paris », les « chemins » pour « chemins de fer », « les Turcs », « l'Extérieure », pour « les fonds turcs », « la rente extérieure ». La langue populaire opère suivant le même procédé : un grimpant (pantalon) vient très normalement de « vêtement grimpant » ^ De même dans les locutions

1. Exactement avec la même métaphore suivie de la même synecdoque, l'ancien argot appelait le pantalon un montant. C'est le terme signalé par Vidocq (1836). — « Profonde » signifie aujourd'hui une poche; jadis il désignait une cave (Sainéan, op. ci7., p. 77).

suivantes, où Texpression mise entre parenthèses a disparu sans changer le sens général : jus (de café), avoir une couche (de bêtise), faire la tête (boudeuse), faire du plat * (de la main), rester en carafe * (bouchée). Nous avons tous pu saisir sur le fait l'évolution de l'expression « prendre quelque chose pour son rhume » (au sens de « recevoir une bonne leçon ») : devenue « prendre pour son rhume », elle a abouti aujourd'hui dans la langue populaire à « prendre », qui dans certains cas et avec une intonation donnée conserve le même sens. L'association de mots devient si étroite qu'il suffît de prononcer Pun d'eux pour évoquer les autres : ceux-ci finissent fatalement par disparaître. — Un cheval, sur l'hippodrome, « mène de bout en bout » : on sous-entend évidemment « la course » après le verbe.

Celui qui a faim et ne peut manger « se serre la ceinture » : l'expression est familière, mais française. Avec un changement de verbe, « se mettre la ceinture » signifie pour l'ouvrier « se passer de quelque chose ». Puis le verbe disparaît, et par ellipse la simple exclamation « la ceinture! », en réponse à une interrogation, équivaut à un refus. — Le français a des formations identiques.

La métonymie embrasse deux notions réunies par un rapport constant, prenant la cause pour le résultat, le contenant pour le contenu, etc., ou inversement : boire son verre (pour : le contenu de son

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