‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 11 sur 58 · Rester muet (en parlant d'un chanteur sur la scène · texte numérisé non relu

Rester muet (en parlant d'un chanteur sur la scène

verre); un effort (dérangement musculaire produit par un effort).

Voyons maintenant le langage populaire. Les « Apaches » refroidissent ou descendent leur victime. Dans les deux mots, le sens de « tuer » s'explique fort bien : pour le premier, tuer est la cause du refroidissement, pour le second, descendre (c'est-àdire jeter par terre) est le préliminaire du meurtre. C'est la même métonymie dans les deux cas, mais en sens inverse. Un « marron » désigne un coup de poing, capable de causer une enflure semblable à un marron. Gomme la synecdoque, la métonymie se combine souvent avec la métaphore.

La métaphore, trop connue pour avoir besoin d'être définie, est la grande rénovatrice des langues et règne en maîtresse dans les langages techniques et familiers. On a déjà pu en noter quelques-unes chemin faisant. Elles sont presque toujours pittoresques, mais malheureusement trop souvent grossières. Le français ne gagne pas toujours à la comparaison. Le chapeau que nous avons surnommé « melon » est appelé « cloche » par les ouvriers : il est certain que la seconde comparaison est plus juste que la première. « Tête » vient du latin testa qui signifiait « tesson de bouteille » : la métaphore n'est pas très heureuse, et les expressions populaires qui désignent aujourd'hui la tête — boule, ciboulot, coloquinte, etc. — sont, pour la plupart, plus pittoresques.

Généralement, en « argot », le mot français est

détourné de son acception primitive et employ» dans une foule de locutions figurées. Au sens propre, il est remplacé par une expression métaphorique. « Œil » a fait place à mirette, jolie comparaison de la pupille avec une petite mire (cible) ; mais il a formé, par contre, un nombre incalculable d'expressions, précédé d'ailleurs dans cette voie par le français. Les dictionnaires acceptent aujourd'hui « achètera Toeil » (à crédit); ils admettront bientôt « travailler à Pceil » (sans rémunération), qui en dérive (parce qiio souvent ce qui s'achète à crédit ne se paie pas). L'expression se modifie un peu dans un certain argot, dit : « des boulevards » : « J'ai l'œil » dans un rt3staurant, signifie « je peux manger à crédit ». D ms la bouche des ouvriers, par un processus différent, « j'ai eu l'œil » signifie « j'ai eu du discernement » ; en vertu d'une autre évolution, « mon œil! » devient par syllepse une interjection équivalant à un refus : la phrase à rétablir est évidemment « regarde mon œil » (sous-entendu : « et tu verras que je ne consens pas ! »). Quelquefois, à la suite de ce rayonnement des sens qu'Arsène Darmesteter a si magistralement étudié en français, un mot parvient à avoir deux significations diamétralement opposées. Un clou, par métaphore, est quelque chose qui accroche les regards, donc une attraction : « le clou de l'Exposition » ; « cette actrice a été le clou de la soirée ». Mais un clou est aussi une chose de peu de valeur : « cela ne vaut pas un clou ». Par suite, dans la langue des coulisses, on appelle « un clou » une actrice déplorable.

Les métaphores se multiplient et se greffent les unes sur les autres. Par analogie de couleur, « purée » vient à désigner le verre d'absinthe ^ ; pris au figuré, il signifie la « misère ». Nouvelle métaphore, et le nom de l'objet désigne celui de la personne : « cet homme est une purée ». Encore une évolution, et le substantif devient adjectif : « il est purée ».

La métaphore sert aussi à former des noms composés : « panier à salade » (voiture cellulaire) est bien connu; « cage à mouches » (voilette) ^ Test moins, mais est tout aussi imagé.

Bien qu'il évolue plus rapidement que le français, — n'étant retenu par aucun frein de tradition littéraire, — l'argot a cependant gardé un fonds ancien très remarquable. Si la liste des mots d'ancien français, donnée par M. Sainéan, doit être réduite^, le contingent de vieux mots n'en reste pas moins important. J'avais déjà montré avant lui * l'identité de jacter (pop. parler) et de l'ancien français ya^Me/er (jacasser). On est surpris de voir que la métaphore de quille au sens de jambe s'est conservée intacte depuis l'époque

1. Avant que l'absinthe fût répandue, purée, par la même analogie de couleur, désignait le cidre en argot (Vidoeq).

2. A l'inverse, voici des comparaisons tirées des objets de toilette : la manchette d'un journal, le chapeau (début) d'un article ; le faux col d'un bock est bien connu.

3. Op. cit., pp. 163-211. — Voir aussi une liste intéressante, p. 293.

4. Le français d'avant-garde {La Revue, V sept. 1907, p. 24, n. 2).

des Coquillards (1455), ainsi que aw6er = a 'gent (ancien français : blanc; peuplier blanc). — Lime, primitif de l'actuel /z/7îace = chemise, est attesté avec le même sens dès 1527 ^ J'ai cité déjà pieu^ pioncer, tune, également fort anciens. L'argot a donc toutes les caractéristiques des langues populaires qui évoluent spontanément, — transmises et non apprises, comme disait Victor Henry ^.

Nous retrouvons la métaphore dans la form.'ition des dérivés, qui sont innombrables, et s'opèrent à Faide des mêmes suffixes qu'en français. Le suffixe ard, très fréquent, a rarement le sens péjoratif : plumard, lit (fait avec de la plume); babillarde, lettre (^dans laquelle on babille); bouffarde, pipe (où on bouffe, c'est-à-dire « souffle »). Les substantifs verbaux — du type « coupe », s. f. (de couper) — sont nombreux : citons, par exemple pèse, argent (de « peser » : ce qui pèse). En face, des dérivés verbaux : croûier (manger), etc.

Les créations analogiques sont intéressantes. Sur le modèle du suffixe of, oier, le français a <réé irrégulièrement tuyauter, siroter (autrefois siroper) acceptés par l'Académie; tableautin, admis dans la

1. Tocante = montre, est déjà attesté en 1728. — Pied-de-ccchon = revolver, jadis « pistolet », date de Cartouche.

2. Les mots d'ancien français sont bien plus nombreux dan > les langues des métiers, où ils ont été souvent signalés.

langue courante. Continuant la série, les journalistes, d'après le même procédé, disent échoiier (celui qui fait des « échos »), les modistes chapeauter (employé déjà par les écrivains), la langue familière poireauter (faire « le poireau », c'est-à-dire attendre longtemps).

Le peuple dit mairerie^ pharmacerie^ par développement du suffixe erie^ qui n'était pas à l'origine un suffixe, et qui a pris une grande extension en français. Originairement, cette formation n'est légitime qu'avec les mots en er comme boucher, boulanger. Au regard du linguiste, mairerie n'est pas plus barbare — théoriquement s'entend — que gendarmerie.

Et voilà du même coup expliquée la fameuse « déformation des finales », qui a fait couler tant d'encre, et qui semblait le plus fort argument des partisans de la « langue conventionnelle ». A part des jeux d'esprit modernes, qui n'ont que fort peu de chose à voir avec l'argot, la prétendue « déformation des finales » n'est nullement intentionnelle, encore moins mystérieuse, et s'explique le plus naturellement du monde par une substitution de suffixes — ou d'un suffixe à une terminaison. Ce procédé est très fréquent dans l'histoire du français, depuis l'époque du latin vulgaire, où le phénomène -ôcquit son maximum d'intensité. Il est assez rare dans Targot ancien, où M. Sainéan a fort justement montré qu'il s'opérait toujours à l'aide des suffixes de la langue*; s'il est plus commun dans l'argot moderne,

1. Op. cit., pp. 49-59. Il remarque en outre (p. 59) que la langue populaire de Paris procède de même.

il n'a pas changé de caractère. D'ailleurs beau(;oup de mots donnés comme tels doivent recevoir une autre explication*; dans certains, le changement de désinence a été provoqué ou facilité par une analogie, une étymologie populaire ^ ; enfin il faut se défier des fantaisies, citées par des auteurs, et qui n'ont aucune existence propre.

La formation de certains dérivés ne manque pas d'intérêt. Les noms professionnels des ouvriers ou ouvrières, issus d'un substantif, sont toujours formés à Faide du suffixe ier, ière : de cuisine, on a fait cuisinier, -ère; de Jardin, jardinier, etc. Comment allaiton désigner l'ouvrière qui fabrique des bonbcns? Bonbonnière était tout indiqué ; mais ce mot existait déjà, comme substantif, avec un autre sens. Le langage technique et populaire a dit alors bonbonnense, recourant ainsi inconsciemment au suffixe dont on se sert dans le même but, lorsque le nom professionnel est dérivé d'un verbe {blanchir blanchisseuse^ brunir brunisseuse, etc.).

La formation des féminins analogiques, si fréquente en français, prouve le degré de vitalité des suffixes. Le mot copain était isolé dans la langue actuelle, le peuple ne pouvant soupçonner qu'il est le masculin

1. Ainsi serrante (p. 58) vient directement de serrer {= fermer, dans le Midi) et non de serrure; Arnelle est la transformation, très phonétique dans le Nord, de Renelle (non de lieu); /oresqin est provençal.

2. Galuche (galon) a été influencé par peluche; cribler (crier) par le dialectal sibler (siffler). — Prophète {= profonde = cave), tajjeias = taffe = peur), Biscaye (Bicêtre), Giberne (Guibray), etc., constitii ent ce qu'on appelle en linguistique des « étymologies populaire s ».

de compagne^ dont un accident phonétique l'a fort éloigné. Lorsqu'on a voulu lui former un féminin, on avait le choix entre les suffixes am, aine et m, me, dont le masculin sonne identiquement à Toreille. C'est le second qui l'a emporté. D'où copine. Phénomène inconscient, bien entendu, comme les précédents. De même malin forme maline, et châtain, châtaine, en face de féminins isolés ou inexistants.

La formation des pluriels et la conjugaison sont considérablement simplifiés par analogie, — par extension des procédés que le français a mis en œuvre depuis ses origines.

Le peuple dit encore, en général, à Paris, un cheval, des chevaux, mais il dira des amiral, des caporal, et, dans certains milieux encore plus illettrés, des journal, des œil, etc. C'est la disparition des pluriels, poursuivie depuis des siècles par le français, qui s'achève sous nos yeux : en français, dans la grande majorité des cas, le pluriel n'existe plus dans la langue parlée et ne se manifeste que par un signe graphique dans l'écriture.

Disparition aussi de Vs (pron. z) dit « de liaison », vestige des anciens pluriels auditifs. « D'autres hommes » est prononcé « d'autr' hommes », etc.

Il faudrait un long chapitre pour analyser toutes les transformations verbales. J'en indiquerai deux ou trois typiques.

Voici d'abord des formations analogiques de subjonctifs : que faille devient que faite, dans le peuple,

par analogie avec que je chante^ identique au radical de rindicatif.

Un autre exemple est plus curieux encore. Décolleter est prononcé décoller, ce qui crée une giande différence entre les formes atones et les formes toniques du présent, décollons... d'une part, décollelle... de Tautre. L'analogie unifie, et nous entendons tous les jours des femmes élégantes, sinon puristes, dire : Je me décolle. Qu'a fait d'autre le français au moyen âge, lorsqu'il a unifié, dans le même sens, le présent de manger^ en disant je mange... au lieu de je manjue (théoriquement mandue) d'après les formes atones mangeons^ mangez?

La prosthèse des lettres n'est pas non plus spé< iale à la langue populaire. Nous avons tous eu roreille écorchée à vif en entendant une cuisinière parler du levier (évier). Nos aïeux qui disaient lendemain., lierre^ éprouveraient certainement la même sensation en nous entendant prononcer le lendemain, le lierre : le cas est identique*. L'ancien argot disait Vance (l'eau), qu'il a transformé aujourd'hui en la lance, sans doute par étymologie populaire, comme levier a été très probablement influencé par levier.

L' « étymologie populaire » — inconsciente, bien entendu, comme tous les phénomènes du langage* —

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