Cf. Remy de Gourmont, Esthétique de la langue française
2. Cf. A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique, pp. 30 et 104. Le nom est d'ailleurs très mal choisi et pourrait induire en erreur sur la nature du phénomène : il s'agit d'une association d'idées due à une quasi-homonymie; le peuple n'a jamais songé à f.iire d'étymologie.
LA FORMATION SPONTANÉE 4b
est fréquente dans la langue du peuple : c'est ainsi que croup devient groupe; laudanum, Veau d'ânon, etc.
Les changements syntactiques ne sont pas moins nombreux et variés. Je donnerai seulement quelques exemples.
L'ancienne langue n'employait jamais les nombres cardinaux à la place des ordinaux. Le français moderne a remplacé « Louis le deuxième » par « Louis deux, » et « page première » par « page un ». La langue des théâtres et celle des typographes vont plus loin dans cette voie, et emploient même le nombre cardinal avec l'article : ici on dira la une, la deux (la page une, la page deux); là le régisseur annonce : « en scène pour le deux! » (le deuxième acte).
La langue populaire supplée à la pauvreté de plus en plus grande des flexions verbales, en accolant toujours au verbe le pronom personnel, qui en devient inséparable, et finit par former ainsi une véritable flexion préverbale. Le peuple dit Pierre il-est venu (en réunissant la double phrase : Pierre? Il est venu). Le simple phonème est (e) n'est plus suffisant pour représenter à son oreille sa signification personnelle, temporelle et modale.
La construction se modifie et entraîne la création de nouvelles particules. La fameuse règle de la concordance des temps, observée encore par les patois
du Midi, n'est plus respectée, même par la langue familière. L'emploi du subjonctif présent apros un conditionnel présent (// faudrait que je vienne) est tellement courant qu'un arrêté ministériel lui a accordé le droit de cité dans la langue officielle*. Mais le peuple va plus loin, et fait disparaître tout imparfait du subjonctif en disant également : il fallait^ il aurait fallu que je vienne. — Quant au parfait défini, il est tellement défunt que les Méridionaux restent seuls à l'employer dans la langue parlée .
L'interrogation par renversement (où vas-tu? vienstu?) disparaît, remplacée par les formes avec que : est-ce que tu viens? oii que tu vas? (syllepse pour où est-ce que tu vas? on dit aussi l'intermédiaire : oii's que tu vas?). Parfois seule l'intonation donne le sens interrogatif (ce qui est français) : tu viens ? se généralise. — L'ancienne forme a laissé un résidu, la parcule interrogative ti, dont Gaston Paris a montré l'histoire analogique : veut-i[l] crée je veux-ti? puis i veu ti? Le français classique a précédé l'argot dans cette voie, en renonçant aux formes interrogatives de l'ancienne langue : Viendra Pierre? — Quand viendra Pierre? commence à devenir archaïque et à être remplacé, dans la langue parlée, par : quand Pierre viendra-t-il?
Tout le monde connaît l'expression familière « je m'en rappelle », qui fait le désespoir des puristes, et qui, en dépit de la guerre acharnée qui lui est déclarée,