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CHAPITRE II

Les créations conscientes :

La formation et l'assimilation des néologismes.

Aucune époque n'a été plus favorable que la nôtre à l'éclosion du néologisme : et par néologisme, je n'entends pas seulement les termes techniques propres à la langue du savant et du spécialiste; je veux surtout parler des mots nouveaux, compris de tous, qui font irruption chaque jour dans le langage courant, et qui sont imposés par une nécessité sociale ou intellectuelle. Les classiques, les conservateurs en matière littéraire sont effrayés par cette fièvre de néologisme qui nous saisit et qui, à leurs yeux, défigure peu à peu le français. Mais c'est en vain qu'on chercherait à l'enrayer : la linguistique, comme la biologie, a ses nécessités contre lesquelles la volonté humaine est impuissante.

Les causes de ce phénomène sont d'ailleurs patentes : c'est d'abord la multiplicité des objets nouveaux, des institutions nouvelles que nous donnent chaque jour les inventions, les apphcations de la

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 4

science, et aussi l'évolution rapide des mœurs: c'est en outre la tendance de l'esprit moderne, essentiellement analyste et amoureux de précision, soucieux de cataloguer et d'étiqueter par des mots différents les aspects les plus divers des choses, et les nuances les plus ténues de ses états d'âme.

Sans doute, on peut désigner des idées ou des objets nouveaux à l'aide de mots anciens. La plupart des termes, dans une langue, ont plusieurs sens très distincts, que la métaphore vient encore multiplier. L'ambiance du mot permet presque toujours d'éviter les confusions de sens : suivant la phrase ou le^ circonstances, le mot timbre, par exemple, évoc[uera tour à tour dans notre esprit, sans aucune hésitation, le timbre-poste, le timbre en caoutchouc ou le timbre d'une voix.

Mais ce mode de désignation, qui est essentiellement populaire, satisfait peu ceux qui inventent ou lancent des objets nouveaux : à leurs yeux, le mot doit être inédit comme la chose elle-même. C'est aussi le sentiment du public. Et il faut bien convenir que, même au point de vue linguistique, le néologisme est nécessaire, car la multiplication indéfinie des sens des mots finirait par causer une véritable gêne dans la langue.

Aux yeux des traditionnalistes, il serait préférable de laisser au peuple le soin de désigner les objets nouveaux. Il est certain que la langue y gagnerait en homogénéité et en clarté. Le peuple est notre grand maître de langage, et ses créations linguistiques sont

incomparablement plus pittoresques, plus saines, plus vivantes — et plus françaises — que celles des fabricants de mots ; nous aurions ainsi évité les compositions hybrides gréco-latines, telles que bicycle ou autoclave, qui font le désespoir des puristes. Mais l'objet nouveau, en général, pour des nécessités sociales, ne doit-il pas être immédiatement baptisé? L'État, lorsqu'il a organisé le téléphone ou le télégraphe, les industriels quand ils ont lancé les automobiles, pouvaient-ils attendre que le public eût trouvé un mot? Même si les exigences de la vie ne s'y étaient pas opposées, on risquait, en restant sur l'expectative, de voir surgir plusieurs désignations : tel mot eût été adopté ici; tel autre eût triomphé là. Et ce régionalisme linguistique aurait été regrettable au point de vue de l'unité de la langue — sans parler des autres inconvénients.

Pour baptiser un nouvel objet à l'aide d'un nom nouveau, on pourrait avoir recours aux ressources mêmes de la langue, par le moyen de la composition ou de la dérivation. Le premier mode, en français, a un rayon d'action très limité. Le second est peu usité dans le cas qui nous occupe : le mot ainsi formé ne paraît pas assez neuf, pas assez dégagé, si l'on peut dire, de ses relations de famille. C'est au contraire le procédé favori des écrivains — et combien commode! — pour exprimer des idées nouvelles. Mais pour les objets, on recourt plus volontiers à l'emprunt étranger, et, de préférence, à la formation savante, d'une souplesse indéfinie.

Dans l'évolution des langues, la volonté individuelle qui est à peu près nulle sur le terrain des sons (prononciation) et du développement des sens, peu! donc s'exercer — et c'est à peu près son seul domai ne — pour la création des mots nouveaux. Encore n'est-elle pas toute-puissante : elle est souvent entravée, paralysée, parfois annihilée par la réaction populaire inconsciente à laquelle elle se heurte.

Si le mot est formé en même temps que la chose, si un inventeur lance un objet, ou l'État une institution en lui accolant immédiatement un nom et un seul, ce nom a beaucoup de chances pour s'imposet , tout au moins au début, surtout si la désignation es t officielle. Encore faut-il qu'il soit aisé à prononcer, et pas trop long : sinon il sera presque aussitôt déformé ou abrégé.

Mais se produit-il la plus petite hésitation, le moindre flottement? la formation populaire entre aussitôt en ligne et fait surgir un ou plusieurs concurrents. En cas de réaction, de concurrence, la victoire iie va pas toujours aux mots qui paraissent le mieux constitués linguistiquement et le plus aptes à la lutte.

Les causes du triomphe des mots sont complexes, délicates, parfois obscures : on verra plus loin des exemples. En général, le linguiste arrive à déterminer par l'analyse à quelle analogie a obéi telle création, telle réaction spontanée, quelle est la cause de ce phénomène ou de cette évolution. Mais le plus souvent, il est impossible d'indiquer pourquoi une lutre analogie, une cause difl'érente — qui ont agi dans

des cas très voisins, paraissant identiques — ne s'est pas manifestée pour produire un résultat contraire. La science, dans son état présent, ne peut prévoir, même à brève échéance, et doit se montrer modeste sur ce terrain. A l'heure actuelle, on n'a pas encore constaté l'existence de lois en sémantique ^

Beaucoup plus précaire est l'existence des néologismes de la plume, qui ne correspondent pas toujours à un besoin réel. Parmi les innombrables créations du romancier ou du journaliste, combien peu survivent aux circonstances passagères qui les ont fait naître, à l'improvisation du moment, à la fantaisie littéraire? Aussi les meilleurs écrivains sont-ils à cet égard très réservés : pleins de respect pour la langue, ils craignent sans cesse de la violenter ; ils n'oublieront point, par exemple, que tout le génie, toute l'influence d'un Hugo n'a pu imposer à la langue dans une seule expression l'emploi du substantif par apposition (le pâtre promontoire, V immensité fantôme). Sur le terrain du néologisme, Técrivain a moins d'influence que le savant : car celui-ci, avec le mot qu'il crée, apporte toujours une idée bien nette, un objet ou un être inconnus.

Il est assez étrange que certains écrivains, d'ordinaire mieux informés, soient partis en guerre contre

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